Correspondance – III. L’année 1891

Dans les archives de l’Académie de médecine sont conservées les liasses de la correspondance dite des particuliers. Si la majeure partie de cette correspondance émane, de fait, de particuliers, médecins ou non, elle contient également des lettres d’académiciens et, même, des échanges à usage interne à l’Académie. Cette série de billets aura pour objectif de mettre en valeur l’intérêt des nombreux courriers reçus chaque année par l’Académie de médecine.

Poursuivons l’exploration de la correspondance avec l’année 1891.

Les lettres sont, comme pour les autres années, le reflet des activités quotidiennes de l’Académie : envoi de mémoires ou propositions de lectures en séance, envoi d’instruments ou d’appareils, présentation de malades, candidature aux concours, récompenses au titre des différents services (vaccine, hygiène de l’enfance, épidémies), expertise sur les eaux minérales, vaccination antivariolique, etc.

 

Remèdes

La soumission à l’appréciation de l’Académie de médecine de remèdes ou autres préparations thérapeutiques y occupe une place de choix.

On distinguera la recette d’un baume végétal capable de guérir l’arthrite chez le vélocipédiste, proposée par Mme Dubois, 116, rue du Bourbonnais à Lyon :

« Mode d’emploi. Concasser 15 escargots les faire bouillir dans du vin avec la coquille, passer, et prendre un bain de pied de dix minutes avec la solution aussi chaude que possible ensuite graisser le pied avec le baume végétal, la plante du pied principalement, envelopper d’une flanelle et tenir très lâche. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 128]

L’inventaire illustre la diversité des genres et des origines géographiques et sociales des solliciteurs. Les lettres proviennent des grands centres urbains comme des petits bourgs ruraux : Marey-sur-Tille par Selongey (Côte-d’Or), Marseille, Albi, Dainville (Pas-de-Calais), Thiézac (Cantal), Langeais (Indre-et-Loire), Épagny près Annecy (Haute-Savoie), La Jonchère (Vendée), Marsac (Loire-Inférieure), Lyon, Labrassalie Francoulès par Pélacoy (Lot), Savières (Aube), Juignac par Montmoreau (Charente), Douchy près Bouchain (Nord), Ivry, Nice, etc.

Les lettres venant de pays étrangers, mettent en relief la notoriété et la légitimité de l’Académie de médecine de France. Tel propose, depuis le Venezuela, un remède végétal contre la tuberculose [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 361]. Tel autre soumet un remède contre la fièvre typhoïde depuis La Haye aux Pays-Bas [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 426], tel autre encore, depuis Neuchâtel en Suisse, un remède contre la lèpre [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 203-205]. Le docteur Edwards, qui demeure à Constantinople rue Glavany, soumet, lui, un remède contre la tuberculose [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 140]. Theodoro Minervino Freire, connu sous le nom de docteur Pitombo, originaire de Recife dans l’État du Pernambouc au Brésil, propose une série de remèdes [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 320-322].

L’expérience étrangère – exotique ? – peut être mise en avant pour justifier de remèdes nouveaux. Auguste Jéhan de Johannis, consul de France en retraite, propose un remède contre le choléra [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 197-199], quand la veuve Santamaria, à Marseille, appuie la valeur de son remède contre la dysenterie et le choléra sur son histoire personnelle et sa moralité :

« Je suis née à Neufchâteau (Vosges). A l’âge de seize ans, en 1855, Monsieur le Ministre de l’Agriculture et du Commerce m’a décerné, au nom du Gouvernement, une médaille de bronze, en récompense du zèle et du dévouement remarquables dont j’avais fait preuve pendant l’épidémie cholérique de 1854. En 1859, mon mari fut nommé conducteur des travaux à l’Isthme de Suez, où je l’accompagnai. Un an après, nous quittâmes l’Isthme pour raison de santé. Le Conseil d’Administration m’alloua une indemnité pour les soins que j’avais prodigués aux nombreux malades atteints d’ophtalmie ou de dysenterie. Rentrée à Alexandrie, je ne cessai de répandre mes bienfaits autour de moi. A cette époque, un vieux docteur arabe me fit connaître la formule d’un remède contre la dysenterie. Ce remède, je l’ai employé jusqu’à ce jour avec un réel succès et je l’ai donné gratuitement à mes malades. Je me suis toujours associée à toutes les œuvres de charité ou de dévouement qui ont été fondées. A Alexandrie, pendant la funeste guerre de 1870-71, j’ai fait partie de l’œuvre des femmes de France pour la libération du territoire ; mon nom a figuré sur la liste de souscription patriotique populaire au profit des blessés français et j’ai en outre fait parvenir à M. Victor Martin, ancien sous-Préfet de Neufchâteau, la somme de onze cents francs, produit d’une loterie que j’avais organisée pour soulager les souffrances des victimes de la guerre. En 1878, je suis venue me fixer à Marseille. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 374]

Une partie des auteurs ont conscience des doutes que peuvent susciter leurs remèdes. Une des manières de s’en prémunir est de fournir autant de témoignages ou attestations qu’il est possible de le faire.

Madame Martinet, née Barbara Burger, épouse du Sieur Nicolas Martinet, qui habite au 260, faubourg Saint-Martin à Paris, soumet à l’appréciation de l’Académie de médecine, un remède contre la teigne, et fournit au moins deux témoignages à l’appui de sa demande, de particuliers attestant la guérison de leurs fils de la teigne [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 53-55].

Mme Mayer Lévy, 28 avenue de Laumière, qui promeut une pommade nommée Luft – faut-il y voir un Witz ou un vits, un trait d’esprit ? –, à base de minium, de salol et de cocaïne, pour le traitement des abcès, ulcères, brûlures et plaies, se fait représenter par un médecin, le docteur Samuel Ambresin, et produit attestations et certificats en faveur de sa pommade [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 255-259].

Une autre manière consiste à se défendre à l’avance de toute accusation de charlatanisme. Au sujet de Charles Cordier, demeurant à Béruges (Vienne), qui dispose d’un remède contre les morsures de vipère, on lit ainsi :

« A la différence de tous les guérisseurs du Poitou, le père Charles Cordier ne joue pas à la sorcellerie. Il n’a pas recours ainsi qu’on le fait encore dans cette partie de la France à de prétendues formules ou pratiques magiques pour frapper les imaginations. Il fait tout simplement boire aux individus et aux animaux mordus un remède. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 97]

Auguste Rouget Pétot à Marey-sur-Tille (Côte-d’Or), soumettant à l’appréciation de l’Académie, une méthode de cure radicale des ulcères dartreux carcinomateux, ajoute :

« Ainsi, qu’un physicien, qu’un chimiste ou un mécanicien annonce une découverte qui paraisse combattre les idées reçues, aussitôt le public est inondé de brochures. On dispute, on s’échauffe, on se traite mutuellement de visionnaires et d’ignorants ; mais ces querelles se bornent aux savants, rarement le public y prend part. Il n’en est pas de même en médecine ; comme la santé des citoyens est l’objet de cette science, chacun se croit intéressé à ses progrès. Ainsi, à peine un nouveau remède est-il annoncé qu’il se forme aussitôt deux partis. Le peuple est avide de nouveautés, il adopte toujours sans examen tout ce qui a la plus légère apparence d’utilité ; et les gens de l’art, trop prévenus en faveur de leur méthode, décrient tout innovation comme autant d’incursions sur leur domaine. L’inventeur du nouveau remède n’est pas ménagé ; on lui prodigue libéralement les épithètes flatteuses d’ignorant, d’imposteur, de charlatan ; j’avoue que c’est le plus souvent avec raison, et que la plupart des possesseurs des nouveaux remèdes méritent toutes ces dénominations. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 362]

D’ailleurs, au-delà des seuls remèdes, le rejet du charlatanisme est souvent mis en avant. Le docteur Maxime Isch-Wall (1860-1919), qui le 19 mai 1891 écrit pour présenter un monstre double vivant [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 194], se ravise moins d’une semaine plus tard :

« Le monstre double que je vous avais demandé l’autorisation de présenter à l’Académie étant destiné à une exhibition et, ayant appris que ma présentation pourrait être utilisée dans un but de réclame, je vous prie de considérer ma demande comme non avenue car je ne veux sous aucun prétexte prêter, même indirectement, un concours quelconque à une entreprise entachée de charlatanisme. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 195]

La valeur morale tout comme la situation personnelle sont mises en avant, peut-être pour influer sur l’appréciation des examinateurs. Roche, ex-instituteur établi à Saint-Georges sur l’île d’Oléron, dans une lettre proposant une eau contre les dartres et les démangeaisons, décrit ainsi son histoire :

« Un ancien instituteur ayant deux ans de professorat et quarante ans d’enseignement avec quelques succès. J’ai reçu une médaille de bronze en 41 et une médaille d’argent en 48. J’ai comme instituteur privé, par un travail opiniâtre d’un petit revenu, payé une partie des dettes de ma mère, et aidé mon beau-père à sortir de son état de gêne. Je me suis trouvé, à la mort de celui-ci, possesseur d’une jolie propriété plantée de vignes. Mais, deux de mes gendres, ayant fait de mauvaises affaires, j’ai voulu, en m’imposant, à leur profit, pour des sommes importantes, les mettre au niveau de l’eau, et c’est moi qui me suis noyé ! Pour comble de malheur, le phylloxera est venu fondre sur nos vignes, et les a réduites au néant ; en sorte que nous voilà à l’état voisin de la misère. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 353]

 

Hôpitaux et soignants à la fin du XIXe siècle

La correspondance procure un terrain de choix pour l’étude de la vie quotidienne des soignants, médecins, sages-femmes, infirmiers, ou de leurs familles.

Ernestine Doin veuve Schemel, âgée de 68 ans, dans le 14e arrondissement de Paris, implore ainsi l’aide financière de l’Académie, elle qui est « fille, sœur, nièce et cousine de 5 docteurs du même nom, Doin (en province). », décrivant la situation inextricable d’une femme chargée de famille et d’ans [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 127].

Une certaine Rivière demande l’autorisation d’aller étudier au musée Orfila :

« Je vous serais très reconnaissante de vouloir bien me permettre d’aller étudier au Musée Orfila dans l’après-midi. Je suis élève diplômée des Hôpitaux et je fais tous les matins du massage à la Pitié et à Cochin dans le service du docteur Dujardin-Beaumetz ce qui ne me permet pas de disposer de mes matinées. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 349]

Les particuliers ne sont pas les seuls solliciteurs, témoin le préfet de la Haute-Garonne Léon Cohn qui prospecte dans le cadre de la création de la Faculté de médecine de Toulouse nouvellement inaugurée le 19 mai 1891 [ARLET 2009] :

« La Faculté de médecine de Toulouse va ouvrir ses portes. Vous avez voulu contribuer à sa création en votant, dans votre dernière session, un crédit de 10000 f., destiné à assurer un certain nombre de lits aux cliniques de la Faculté et à mettre à la disposition des étudiants 12 bourses d’études. Je viens vous proposer aujourd’hui de faire quelque chose de plus. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 91]

 

Les sages-femmes et la pratique de l’antisepsie

Le plus souvent, l’Académie est perçue comme un recours indispensable dans les débats sur les actes professionnels et la santé publique. Le débat sur l’antisepsie dans les accouchements et tout particulièrement celui concernant la pratique de l’antisepsie par les sages-femmes en fait partie. L’Académie avait été l’un des lieux-clé des débats sur la fièvre puerpérale [LÉGER 2021]. Les travaux de Joseph Lister et ceux de Louis Pasteur conduisent dès le milieu des années 1870 à l’adoption, par Just Lucas-Championnière, Stéphane Tarnier ou encore Pierre Budin, des pratiques antiseptiques dans les maternités. Les historiens, au premier rang desquels Scarlett Beauvalet-Boutuyrie [BEAUVALET-BOUTOUYRIE 1999 p. 345-354] et Nathalie Sage Pranchère [SAGE PRANCHERE 2007 p. 654-656] [SAGE PRANCHERE 2017 p. 346-350], n’ont pas manqué d’ériger cette période d’adoption des mesures antiseptiques par les soignants en une période charnière, notamment dans le processus de professionnalisation des sages-femmes.

Le 1er mars 1889, le comité de direction des services de l’hygiène s’adresse à l’Académie de médecine afin « de savoir s’il ne conviendrait pas d’autoriser, par dérogation aux prescriptions de l’ordonnance du 29 octobre 1846, le pharmacien à vendre des liquides antiseptiques sur les prescriptions de sages-femmes pourvues d’un diplôme. » La saisine est signalée dans la séance du 5 mars 1889 [SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Saisine 1889].

L’Académie de médecine y répond dès le 2 juillet 1889 par un rapport [SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Rapport 1889]. Les auteurs infèrent de l’article 32 de la loi du 19 ventôse de l’an XI, relatif aux sages-femmes, qu’on « leur enseigne donc à faire usage des antiseptiques et il semble tout naturel qu’elles puissent les prescrire. » (p. 908) mais remarquent que diverses lois ou ordonnances s’opposent à la vente par la pharmaciens, de produits prescrits par les sages-femmes (seuls les médecins, chirurgiens, officiers de santé, vétérinaires y étant autorisés). Décidée à « mettre les sages-femmes dans la possibilité d’éviter à leurs malades les accidents d’infection » et donc à leur donner « le droit de recourir aux antiseptiques et, par conséquent, celui de les prescrire », elle tient à limiter la toxicité des antiseptiques qui peuvent être délivrés. Le rapport recommande donc la seule délivrance de solutions aqueuses d’acide borique de 1 à 4 % ou d’acide phénique de 1 à 5 %.

Un second rapport en date du 4 février 1890 modifie les conclusions de celui du 2 juillet 1889, tout en observant le même principe, à savoir « autoriser les sages-femmes à prescrire les antiseptiques » (p. 159) [SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Rapport 1890]. Ses auteurs, après avoir fait le bilan des épidémies de fièvre puerpérale, dressent un état comparatif des pratiques et des instructions adoptées dans différents pays d’Europe : Saxe, Prusse, Autriche, Belgique, Italie, Angleterre, France. Ils constatent que, si consensus il y a sur l’importance de l’antisepsie, il n’y a pas d’accord sur le type d’antiseptique auquel les sages-femmes doivent avoir recours. L’antiseptique à préférer doit être efficace, peu toxique, bon marché, facilement conservable et transportable. Après avoir éliminé différents antiseptiques, la discussion se concentre sur les deux les plus fréquemment employés, l’acide phénique et le sublimé. Ce dernier, recommandé dès 1881 par Tarnier, est devenu très répandu mais pose le problème de sa toxicité à certaines doses, quoique les cas d’intoxication soient rares. En définitive, le rapport préconise l’emploi de paquets de 25 cg de sublimé corrosif (c’est-à-dire du chlorure de mercure) à diluer dans 1 l d’eau, avec 1 g d’acide tartrique et 1 mg de rouge de Bordeaux, à charge pour les sages-femmes de préparer les solutions au moment de les utiliser.

Le recours au sublimé corrosif, les titrages, le mode de présentation (pastilles, paquets), l’intitulé des étiquettes déclenchent des débats vifs qui sont continués la semaine suivante et aboutissent à quelques recommandations supplémentaires. On lui reproche de provoquer des intoxications graves au mercure (hydrargyroses) [SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Discussion 1890].

C’est dans ce contexte que, le 25 juillet 1890, le docteur Louis Porson, président de l’Association syndicale des médecins de la Loire-Inférieure, émet le vœu que l’Académie de médecine aille plus loin et publie une instruction relative aux soins à donner lors des accouchements, à destination des sages-femmes :

« À la suite de la condamnation d’une sage-femme à six mois de prison par le Tribunal de Lorient, le 21 mars 1890, pour avoir transmis par sa faute la fièvre puerpérale à sept femmes qui en sont mortes, l’Association syndicale des médecins de la Loire-Inférieure, émue par des faits de ce genre malheureusement encore si nombreux, malgré les progrès de la science, Convaincue d’autre part que la formule antiseptique adoptée par l’Académie de médecine pour être mise entre les mains des sages-femmes, ne saurait suffire à les mettre en garde contre l’oubli de certains soins à donner aux femmes en couches, a émis le vœu suivant, dans sa séance mensuelle du 2 mai dernier. “L’Académie de médecine ou le Conseil central d’hygiène de France publiera une instruction relative à la pratique des accouchements. Cette instruction devra être envoyée à toutes les sages-femmes de France.” » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 328]

Fin avril et mi-mai 1891, Madame Sené, sage-femme de 1ère classe, rue Saint-Paul à Paris, s’enquiert de la parution du décret autorisant les pharmaciens à délivrer aux sages-femmes du sublimé, puis demande comment doit se pratiquer l’accouchement antiseptique [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 384-386].

Le décret « autorisant les pharmaciens à délivrer du sublimé corrosif aux sages-femmes » est finalement pris le 9 juillet 1890. Dans les années qui suivent, des alternatives au sublimé corrosif, prétendument moins toxiques sont proposées, telle la microcidine ou naphtolate de soude, par le docteur Berlioz de Grenoble, présentée à l’Académie de médecine le 28 avril 1891 [BERLIOZ 1891] et que Stéphane Tarnier utilisera en injections intravaginales ou intra-utérines, le sulfate de cuivre, le permanganate de potassium, l’acide borique, avant que l’iode leur soit préféré [STOFFT 1990].

 

Solliciter l’aide de l’Académie de médecine

L’Académie de médecine suscite des revendications de toute sorte. Il peut s’agit de la dénonciation des injustices ou de l’expression d’un délire de persécution. Les questions d’électricité et de magnétisme continuent ainsi d’intriguer, et d’inspirer à des particuliers des lettres révélatrices de leur paranoïa. Jacques Waller, retraité pour infirmités et blessures demeurant à Nancy, envoie une supplique au président de la République, s’y estimant victime de magnétisme électrique à grande distance :

« Je suis la victime du magnétisme électrique à grande distance et cela demande aucun détail sur les procédés barbares et inhumains qu’on emploie pour que j’eusse besoin d’en toucher un mot puisque par ce système sauvage et bien plus féroce que l’inquisition d’autrefois tout le monde ou tous ceux qui se trouvent à ma portée aident à l’assassinat par une discontinuité de tous les instants jusques et y compris mon sommeil, c’est donc, comme vous le savez, une agonie continuelle. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 422]

Il écrit dans une autre lettre :

« Attaché comme le Christ à la croix, c’est-à-dire mis dans l’impossibilité absolue par l’électricité de me défendre contre les tortures incroyables et sans trêve ni merci, à toute heure du jour ou de la nuit, et obligé de circuler quand même parmi la foule qui se fait un véritable jeu de mes tortures car ça leur est si facile et ils n’ont absolument rien à craindre, car la camisole de force du magnétiseur est à toute épreuve, et cela depuis plus de trente ans. On me croirait fou si tout le monde n’était pas au courant du fluide magnétique. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 423]

Comme dans les correspondances des années déjà inventoriées (1887, 1890), on retrouve diverses propositions de vendre ou donner son corps à la science. Les auteurs des lettres peuvent insister, qui sur leur pleine liberté d’en disposer (« Je suis entièrement libre de moi. J’ai 49 ans je suis veuve. Je n’ai plus ni père ni mère. » [Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 215]), qui sur telle particularité physique (« Je possède, depuis ma naissance, une membrane entre la cuisse gauche et la lèvre gauche qui en grandissant a atteint une période de développement très grande. Depuis quatre ans elle reste dans un état normal sans augmenter et grossir. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 215]), qui sur les séquelles de nombreuses affections pathologiques (« Ayant eu connaissance que vous désiriez avoir des adeptes pour livrer leur corps à la médecine, je viens vous offrir le mien, mon intention étant de rester définitivement à Paris, je jouis d’une gratification de 200 francs par an, pour dysenterie, blessures, et cachexie palustre contractés en Tonkin pendant trente-quatre mois que j’y ai passé. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 224]).

C’est parfois l’Académie qui est au cœur de la plainte, comme en témoigne, après une lettre d’une marchande foraine à la fête de Vanves se plaignant du service des vaccinations publiques de l’Académie [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 167] [VAN WIJLAND 2024 Correspondance 1890], cette autre d’un dénommé Förster, 26bis boulevard Diderot :

« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance, que le 15 septembre 1891 ma femme, a présenté son enfant âgé de un an à l’Académie de médecine pour être vacciné. Cette enfant est inscrite sous le n° 1800 à la date du 15 septembre. D’après ce qu’on lui a dit, elle aurait dû se représenter avec son enfant le mardi 22 septembre pour voir l’effet du vaccin et lui délivrer un certificat. Cette enfant nous est tombée malade et nous a occasionné de sérieuses inquiétudes et ma femme n’a pu se présenter avec son enfant le jour indiqué. Hier mardi 29 septembre elle s’est présentée avec son enfant mais elle a été très mal reçue, elle avait beau dire, mais mon enfant a été bien malade, elle l’est encore vous n’avez qu’à la regarder pour vous en convaincre, rien n’y a fait, on l’a impitoyablement repoussée en lui défendant d’entrer, en lui disant que c’est le compte de tous les jours, allez voir une sage-femme ou un médecin vous n’aurez pas de certificat. Or cette enfant est née dans les hautes montagnes de la haute Savoie et n’est à Paris que depuis le 5 septembre. Elle a été élevée au biberon, sa mère ne pouvant nourrir. Trouvez-vous, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, qu’une enfant, de cet âge qu’on change de pays et d’air, qui fait sa dentition et qu’on vaccine, le changement de nourriture, ne puisse tomber malade au point de vous donner de sérieuses inquiétudes et qu’on hésite de la porter du boulevard Diderot à la rue des Saints-Pères par un temps pluvieux comme il en a fait un le mardi 22 septembre. Oserais-je vous demander, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, de bien vouloir m’indiquer le jour et l’heure, où je pourrais faire présenter mon enfant à l’Académie, pour qu’on voie son vaccin et que l’on me délivre un certificat. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 154]

L’expertise de l’Académie est également sollicitée dans le cadre du développement urbanistique. En 1887, nous avions rencontré un particulier bataillant contre l’installation de ménageries dans le centre de Paris [VAN WIJLAND 2023 Correspondance 1887]. En 1891, un autre particulier demande l’aide de l’Académie de médecine pour faire modifier la politique d’attribution des droits fiscaux des voitures, afin d’éviter les affections pulmonaires :

« Je viens supplier l’Académie de médecine, gardienne et protectrice de la santé publique, de s’employer auprès de l’Administration pour faire cesser un stupide et homicide abus auquel la Rue s’est déjà plusieurs fois attaquée en vain. Ce n’est ni plus ni moins que la source la plus abondante qui soit au monde de rhumes catarrhes, bronchites, maux de gorge, fluxions de poitrine, névralgies, sciatiques et rhumatismes que nous devons à je ne sais quels ronds de cuir de la Préfecture de Police. En effet tous les ans, aux premiers beaux jours, la population parisienne folle du désir de respirer le plus d’air possible, se rappelant, probablement par atavisme, l’heureux temps où les saisons régulières permettaient à Pâques les robes blanches et les pantalons de nankin demande des voitures découvertes, alors les Compagnies et les loueurs envoient leurs coupés et leurs victorias à la Police qui efface le numéro du coupé et la transporte sur la victoria afin qu’on ne puisse se servir des deux voitures en même temps et que les sacro-saints droits fiscaux ne soient pas fraudés et voilà la population parisienne condamnée au régime continuel de la victoria qu’il pleuve qu’il vente ou qu’il neige comme hier matin, 17 mai, jusqu’au 15 octobre où l’on reprend les coupés pour remiser les victorias. Dans tous les pays du monde, sauf Paris, on trouve moyen de ne pas mettre chaque jour en péril les milliers d’existences de gens affairés qui sont forcés de prendre des voitures. Seule notre Administration, pour sa commodité, pour ne pas améliorer la routine qui fait son bonheur, contraint des milliers de personnes à mourir de fluxions de poitrine, abrège et empoisonne de névralgies et de rhumatismes la vie de plusieurs milliers d’autres. Il faut que le cocher puisse, selon le temps, prendre le coupé ou la victoria, quant aux droits fiscaux au lieu de les faire porter sur la voiture que l’Administration les fasse porter sur le cheval, sur ce qu’elle voudra, mais qu’elle ne nous force plus à contracter des infirmités ou à mourir pour sa plus grande commodité. »  [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 420]

Jérôme van Wijland

Lien vers l’inventaire :

BANM, Acad. Méd. Correspondance 1891 n° 1-433

 

Bibliographie :

[ARLET 2009] Jacques Arlet, « L’enseignement de la médecine à Toulouse au XVIIIe et au XIXe siècle », dans Bernadette Suau et al., Toulouse, une métropole méridionale, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2009, p. 917-927.

[BEAUVALET-BOUTOUYRIE 1999] Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Naître à l’hôpital au XIXe siècle, Paris, Belin, 1999.

[BERLIOZ 1891] M. Polaillon, « Sur un mémoire de M. le Dr Berlioz (de Grenoble), concernant un nouvel antiseptique, la microcidine », Bulletin de l’Académie de médecine, 55e année, 3e série, tome XXV, séance du 28 avril 1891, p. 660-662.

[LÉGER 2021] François Léger, « Semmelweis et l’Académie de médecine », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 20 mai 2021. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/semmelweis/.

[SAGE PRANCHERE 2007] Nathalie Sage Pranchère, Mettre au monde. Sages-femmes et accouchées en Corrèze au XIXe siècle, Tulle, Archives départementales de la Corrèze, 2007.

[SAGE PRANCHERE 2017] Nathalie Sage Pranchère, L’école des sages-femmes. Naissance d’un corps professionnel. 1786-1917, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2017.

[SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Saisine 1889] Saisine de l’Académie sur la délivrance d’antiseptiques aux sages-femmes, Bulletin de l’Académie de médecine, 53e année, 3e série, tome XXI, séance du 5 mars 1889, p. 309-310.

[SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Rapport 1889] « Sur la question de savoir s’il convient d’autoriser les sages-femmes à prescrire les antiseptiques », au nom d’une Commission composée de MM. Bourgoin, Guéniot et Budin, rapporteur, Bulletin de l’Académie de médecine, 53e année, 3e série, tome XXI, séance du 2 juillet 1889, p. 907-913.

[SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Rapport 1890] « Sur une demande de M. le ministre de l’intérieur, relative à la question de savoir s’il convient d’autoriser les sages-femmes à prescrire les antiseptiques », au nom d’une commission composée de MM. Bourgoin, Brouardel, Guéniot, Nocard, Tarnier et Budin, rapporteur, Bulletin de l’Académie de médecine, 54e année, 3e série, tome XXIII, séance du 4 février 1890, p. 149-170.

[SAGES-FEMMES ANTISEPTIQUES Discussion 1890] « Sur la prescription des antiseptiques par les sages-femmes », discussion, Bulletin de l’Académie de médecine, 54e année, 3e série, tome XXIII, séance du 11 février 1890, p. 211-236.

[STOFFT 1990] Henri Stofft, « Introduction de l’antisepsie listérienne à la Maternité de Paris en 1876 », Histoire des sciences médicales, 1990, vol. 24 (3-4), p. 229-238.

[VAN WIJLAND 2023 Correspondance 1887] Jérôme van Wijland, « Correspondance – I. L’année 1887 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 22 décembre 2023. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1887.

[VAN WIJLAND 2024 Correspondance 1890] Jérôme van Wijland, « Correspondance – II. L’année 1890 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 14 juin 2024. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1890.

 

Pour citer ce billet :

Jérôme van Wijland, « Correspondance – III. L’année 1891 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 18 octobre 2024. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1891.

 

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