Un été de poésie italienne – Stanze di diversi illustri Poeti – Épisode 1 sur 3

Cet été, la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine vous convie à un feuilleton en trois épisodes autour d’un recueil de poésies italiennes du milieu du XVIe siècle, conservé dans ses collections. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir les ressorts de l’édition de textes et l’essor de l’imprimerie italienne à la Renaissance, ainsi que le foisonnement poétique de l’époque. Au terme des trois épisodes, cet article sera republié sous la forme d’un seul et unique article.

René-Albert Gutmann (1885-1981), médecin gastroentérologue et membre de l’Académie nationale de médecine, fut également un homme de lettres qui publia plusieurs livres en prose et en poésie, aussi bien qu’un polyglotte capable de traduire l’Enfer de Dante dans les tranchées de la Première Guerre mondiale [LECLAIR 2018], comme l’explique Federica Uggeri dans l’article qu’elle a consacré à cette édition [UGGERI 2021]. Il possédait une riche bibliothèque personnelle, comprenant aussi des livres anciens, rares ou précieux, dont ses petits-enfants Sophie Périac Daoud, Malik Daoud et Karim Daoud ont fait don en 2018 à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine.

Parmi les ouvrages de cette donation nous pouvons compter un exemplaire remarquable, un unicum dans les bibliothèques universitaires françaises, intitulé : Stanze di diversi illustri Poeti, nuovamente raccolte da M. Lodovico Dolce a commodo, & utile de gli studiosi della lingua Thoscana [BANM, 22600 (67)]. Il s’agit d’un livre publié à Venise en 1556 et dont le titre est traduisible par : Stances de différents Poètes illustres, nouvellement recueillies par M. Lodovico Dolce pour la commodité et l’utilité des savants étudiant la langue toscane. Imprimé par Gabriele Giolito de’ Ferrari et frères, le volume offre au lecteur, comme son titre l’indique, une anthologie de stances, à savoir de compositions poétiques en huitains (ou octaves, c’est-à-dire des strophes de huit vers) servant à diffuser le dialecte toscan comme le mode d’expression par excellence de l’italien vulgaire. Cette anthologie contient 30 poèmes de 23 auteurs dont deux anonymes, qui sont en réalité 25 si nous considérons les erreurs d’attribution commises par l’éditeur, Dolce. Toutes ces compositions sont en stances de longueur très inégale : des 4 stances de Veronica Gambara ou des 6 stances de Jacopo Bonfadio, jusqu’à d’assez longs poèmes de 171 stances tels ceux d’Ange Politien et de Luigi Tansillo. La moyenne de l’ensemble cependant se situe autour des 50 stances par poème, chiffre considéré par la tradition contemporaine comme le plus adapté aux compositions en huitains [CALITTI 2004].

Ce livre est un exemple emblématique d’une forme littéraire très diffusée durant la Renaissance italienne : les anthologies de plusieurs auteurs ayant en commun un même thème, un même sujet, une même origine voire un même style [CLUBB 1991]. Ce volume des Stanze di diversi illustri Poeti représente la première anthologie de ce genre organisée autour d’un critère métrique, le huitain précisément. Elle a connu un très grand succès : notre exemplaire est la seconde édition, après celle de 1553. Une quinzaine d’éditions en ont été produites par la suite [ROMANATO 2024]. Ces éditions diffèrent par leur forme ou leur contenu. Dans les éditions successives, il sera possible de trouver, d’une part, des nouveaux poèmes ajoutés en complément (ceux par exemple d’Alvise Gonzaga ou de Francesco Bolognetti) ; d’autre part, des poèmes dont les auteurs étaient naguère nommés seront rendus orphelins : les compositions de Pietro Bembo et de l’Arétin sont désormais marquées de la mention « auteur incertain ». Tout particulièrement, un poème entier (Il Vendemmiatore de Luigi Tansillo), par ailleurs le plus long de l’ouvrage, est supprimé de l’anthologie. Il convient de rappeler que ces changements sont provoqués par la pression exercée par l’Inquisition [CERRÓN PUGA 2010, p. 1203], visant à contrôler et à limiter la diffusion de contenus littéraires considérés comme trop licencieux. D’autres changements encore dépendent de l’éditeur scientifique ou de l’imprimeur, tels le changement de dédicataire ou l’élargissement du projet éditorial. À ce propos, c’est à partir de 1565 que le recueil est publié sous le titre de Première partie des Stances de différents illustres Poètes. Paraîtra l’année suivante une Deuxième partie, éditée cette fois-ci par Antonio Terminio et contenant notamment mais pas exclusivement des auteurs napolitains : des vers de Laurent de Médicis y apparaissent également.

Revenons à notre deuxième édition, qui ne se différencie en rien de la première. Suivant un usage assez commun pour ce type d’anthologie, la très grande majorité des poèmes qui la composent avaient déjà été publiés auparavant. En outre, bien que le but déclaré dès le titre de l’opération éditoriale soit la diffusion de la langue toscane, la plupart de ces auteurs, les deux tiers environs, n’ont pas d’origines toscanes mais proviennent de toute la péninsule italienne : Potence, Rome, Pesaro, Brescia, Venise, etc. Dès lors, le recueil dépeint la situation littéraire italienne immédiatement précédente à son édition. S’il est vrai que la plupart des poètes qui y figurent sont décédés au moment de la publication du volume, ils représentent l’état de la poétique en langue italienne dans la première moitié du XVIe siècle : grands auteurs toujours appréciés (Ange Politien, Pierre Arétin, Pietro Bembo) côtoient des poètes autrefois célèbres et désormais connus principalement par les spécialistes (Francesco Maria Molza, Luigi Alamanni, Veronica Gambara), voire aussi des dilettantes, ces illustres inconnus qui parvinrent à se faire publier grâce à des relations amicales ou politiques (Annibale Tosco, Pompeo Pace, Giovan Giacomo Dal Pero) et dont les efforts poétiques n’ont laissé derrière eux presque d’autres traces que ces mêmes anthologies. Cela dit, il est impossible d’éclairer toutes les raisons éditoriales qui ont présidé à l’inclusion, ou à l’exclusion, des auteurs de ces anthologies [TOMASI 2001].

La quasi-totalité de ces poèmes traitent d’amour, à quelques exceptions près, notamment un poème de Francesco Maria Molza dédié au cardinal Hippolyte de Médicis, des vers que Ludovico Martelli offre à Vittoria Colonna en guise de consolation pour le décès de son mari, la composition de Veronica Gambara en l’honneur de sa terre natale. « Amour » doit être ici compris comme l’amour courtois, à savoir d’un homme pour une femme (voire plusieurs femmes) exprimé dans les plus diverses variations, des plus charnelles ou luxurieuses aux plus spirituelles ou sentimentales. Certains des poèmes traitent de l’euphorie de la séduction, de l’érotisme, de la sensualité certes mais aussi célèbrent la pudeur et la chaste admiration ; d’autres encore offrent des lamentations pour un amour non réciproque. Plusieurs de ces textes présentent un cadre bucolique ou sylvestre, la nature étant un décor très commun dans la poésie de la Renaissance. La quasi-totalité des auteurs, enfin, sont des hommes : seulement deux poétesses y apparaissent, qui en réalité sont une seule et même personne puisque l’attribution de la composition de Vittoria Colonna doit être restituée à sa collègue Veronica Gambara. Cela n’indique nullement l’absence de femmes poétesses dans l’Italie de la Renaissance. Si le métier et le loisir des lettres étaient à l’époque pratiqués principalement par des hommes, il existait à l’époque de nombreuses auteures femmes, comme en atteste un recueil de poèmes, les Rime diverse d’alcune nobilissime et virtuosissime donne, publié en 1559 par Lodovico Domenichi, réunissant les poèmes d’une cinquantaine d’auteures, à vrai dire le seul proposant alors un critère genré [STELLA 2022].

Ce n’est pas un hasard si cette anthologie se situe à mi-chemin entre nouveauté et tradition : l’intention affichée de son éditeur est de façonner un produit moins culturel que commercial. Le volume se présente comme un objet soigneusement préparé, par exemple tous les poèmes sont introduits par des bandeaux et des lettrines illustrées. Cependant, un regard plus attentif permet d’y déceler l’empressement dans sa production : certaines lettrines qui se répètent ; plusieurs erreurs d’attribution auctoriale ; un poète, Ercole Bentivoglio, qui n’apparaît pas dans la table des matières. La volonté de produire des beaux livres et de le faire rapidement est une marque constitutive de la personnalité de son éditeur, Ludovico (ou Lodovico) Dolce (1508-1568).

 

L’éditeur : Ludovico Dolce (1508-1568)

Issu d’une famille de l’ancienne noblesse vénitienne désormais appauvrie, orphelin de père à deux ans seulement, Dolce fait des lettres son métier et sa production littéraire fiévreuse lui permet, dès son vivant, de se faire une renommée de véritable polygraphe [TERPENING 1997]. Cette activité inlassable nous a laissé un grand nombre d’ouvrages. Il est tout particulièrement l’éditeur de plusieurs volumes d’anthologies, à la fois de poésie et de prose, dont notre volume des Stanze di diversi illustri Poeti, ce pourquoi il conserve aujourd’hui une certaine notoriété. Comme nous l’avons dit, Dolce publie tout, tout ce qui peut avoir un intérêt commercial dans le marché florissant des librairies de la Renaissance.

Il traduit des ouvrages du latin (il est notamment le premier traducteur en italien des Métamorphoses d’Ovide, réintitulées pour l’occasion Le trasformationi de M. Lodovico Dolce et rédigées en huitains), mais aussi de l’espagnol et du grec. Le fait de ne point connaître cette dernière langue ne le gêne pas dans sa production, au contraire cela lui permet de publier des paraphrases, voire de véritables réécritures en vers de ces textes s’appuyant sur d’anciennes versions latines, procédé dont il n’hésite pas à revendiquer l’utilité pour le lecteur [DONZELLI 2017].

Son instinct éditorial lui fait produire des versions de certains ouvrages classiques ou contemporains, sans pouvoir toujours compter sur l’accord de l’auteur, et qui ont joui d’une très grande diffusion : par exemple le Roland furieux de l’Arioste, le Courtisan de Baldassare Castiglione, le Décaméron de Boccace parmi d’autres. Très conscient du fait que la nouveauté fait vendre, c’est à Ludovico Dolce que nous devons la première édition de la Comédie de Dante portant l’adjectif Divine dans son titre : cette épithète avancée par Boccace n’était pas considérée jusqu’alors comme faisant partie intégrante du titre [RAJNA 1915] [BELLOMO 2016].

Enfin, Dolce est aussi l’auteur d’œuvres originales, dont la qualité ne prime pas sur la quantité, et ce même au dire de ses propres éditeurs scientifiques et commentateurs contemporains. Il a écrit plusieurs dialogues sur les thèmes les plus divers, de la peinture aux mœurs féminines ; il a composé des romans, des comédies, des tragédies, ces dernières à vrai dire plus appréciées par la critique [GIAZZON 2011]. En poésie, outre ses traductions versifiées, Dolce écrit surtout des sonnets, plus précisément 152 sonnets sur les 162 compositions qui nous sont parvenues à son nom [MARINI 2014].

Ce travail incessant lui vaut un succès éditorial attesté par le grand nombre de rééditions des textes qu’il a préparés. En même temps, cette activité énergique est à l’origine d’un nombre considérable d’erreurs présentes dans ses éditions et corrigées au fur et à mesure des rééditions. Si ces pratiques lui ont valu la rivalité, voire l’hostilité de quelques collègues polygraphes dont notamment Girolamo Ruscelli (1518-1566) [RUSCELLI 1553], elles lui ont également permis de nouer une longue et sincère amitié avec des intellectuels tels le poète Pierre l’Arétin (1492-1556) et l’imprimeur Gabriele (ou Gabriel) Giolito de’ Ferrari (1508-1578) dont il fut sans doute le collaborateur le plus important [NUOVO COPPENS 2005]. C’est d’ailleurs dans l’imprimerie de ce dernier que l’anthologie des Stanze di diversi illustri Poeti est produite.

 

L’imprimeur : Gabriele Giolito de’ Ferrari (1508-1578)

Alde Manuce, probablement le plus grand imprimeur de la Renaissance, véritable archétype des typographes vénitiens, n’était pas originaire de la lagune mais des alentours de Rome. Ce n’était pas un cas isolé, tout au contraire. Un grand nombre des plus importants imprimeurs, typographes ou éditeurs de la Sérénissime étaient issus d’autres régions d’Italie voire d’Europe. Ceci est le cas également de Gabriele Giolito de’ Ferrari, originaire du petit village de Trino, dans le Montferrat (aujourd’hui dans la région du Piémont), ville à l’époque importante pour les marchés français et italien du livre [NUOVO 2014]. Envoyé à Venise par son père également imprimeur, Giovanni dit l’aîné, il installe la Librairie du phénix près de Rialto et acquiert rapidement un rôle prééminent dans le monde éditorial de Venise et de la péninsule italienne durant le XVIe siècle [BONGI 1890].  La production de Gabriele Giolito de’ Ferrari atteint le chiffre impressionnant de 1019 éditions, par 290 auteurs, 15 volumes anonymes et 27 recueils [QUONDAM 1989, p. 63], ce qui fait peut-être de lui l’imprimeur le plus fécond de la Renaissance italienne.

La marque typographique de Giolito de’ Ferrari est un phénix posé sur un appui enflammé, le regard tourné vers le haut. Sur cette base, parfois un globe, plus souvent un vase ou une amphore plus ou moins décorés, apparaissent ses initiales : GGF. Presque toujours la devise de la maison d’édition est inscrite sur un bandeau : « semper eadem », « toujours les mêmes », venant signifier la permanence dans le renouvellement, à la fois du phénix et de la qualité de ses imprimés. Paradoxalement, la marque change sensiblement au cours des années tout en gardant ces traits distinctifs, suivant mais aussi précédant les goûts du public bibliophile [NUOVO COPPENS 2005].

Son instinct pour les affaires fait bientôt comprendre à Giolito de’ Ferrari que la spécialisation permet de gagner la fidélité des auteurs comme des acheteurs. Ainsi, la Libraire du phénix devient-elle très connue pour les éditions de littérature moderne et en langue vulgaire, traduite ou en version originale, dont l’originalité est garantie par l’obtention assidue de privilèges. Parmi les nouveautés commerciales introduites par Giolito de’ Ferrari, une aux conséquences importantes pour l’histoire du livre mérite d’être citée : il s’agit de la Collana historica, la première collection éditoriale. Proposant des traductions des historiens latins et grecs et dirigée par Tommaso Porcacchi (1530-1576), elle eut un tel succès que, encore aujourd’hui, le mot pour indiquer une collection éditoriale est « collana ». Enfin, Giolito de’ Ferrari parvient à imposer une véritable suprématie dans le domaine des anthologies des poètes contemporains [CLUBB 1991], dont nos Stanze di diversi illustri Poeti sont un exemple emblématique.

 

Le dédicataire : Silvio de Gaète

Cette anthologie nous offre un accès privilégié à la scène culturelle de l’Italie de la Renaissance, à ses protagonistes et à ses figurants. En effet, le premier nom que nous rencontrons dans le volume après celui de l’éditeur et de l’imprimeur est celui du dédicataire, Silvio de Gaète. Membre de la noblesse du royaume de Naples, entretenant des rapports d’amitié avec plusieurs intellectuels de son époque, ce personnage est désormais tombé dans un oubli quasi-total. Le fait que Ludovico Dolce affirme de lui que personne ne peut l’égaler dans la rédaction de textes en prose laisse supposer que leurs rapports relèvent moins de l’amitié que du clientélisme.

Voici le texte de la dédicace rédigée par Dolce dans les Stanze di diversi illustri Poeti :

« AL MOLTO MAG. E VIRTVOSISS. SIGNORE IL SIGNOR SILVIO DI GAETA.

Se le cose nobili e di gran pregio si conuengono a huomini segnalati e degni di honore; queste stanze d’huomini chiari per uirtù, e singolari per fama alla nostra età, da diuersi libri raccolte, e ridotte in questo picciolo uolumetto, era ben conueneuole, che s’indi[ri]zzassero al nome di V. S. Percioche essendo uoi nobiliβimo per sangue; hauete con la nobiltà co[n]giunte le uirtù, e con le uirtù accompagnata ogni bella parte, che sia diceuole a gentilhuomo. E si come nello scriuer prose non si troua alcuno (e siami lecito di dire il uero) che ui sia supriore; cosi è da credere, che nel far uersi altretanto ui siano fauoreuoli le Muse. V. S. adunque riceuerà questo mio dono; ilquale al mondo farà segno del buon giudicio, c’ho auuto in elegger uoi per patrone e protettore di cosi belle e preciose gemme, & a V. S. istessa dell’Amore & affettione, ch’io le porto.

Di Venetia a VI. di settembre. M D LIII. »

« AU TRÈS MAGNIFIQUE ET TRÈS VERTUEUX SEIGNEUR MONSIEUR SILVIO DE GAÈTE.

Si les choses nobles et de grande valeur conviennent à des hommes éminents et dignes d’honneur ; ces stances d’hommes illustres par leur vertu et singuliers par leur renommée à notre époque, recueillies dans divers livres et rassemblées dans ce petit volume, il était bien convenant qu’elles soient adressées au nom de Votre Seigneurie. Car, étant vous-même très noble de sang, vous avez su joindre à la noblesse les vertus, et toutes les belles qualités qui conviennent à un gentilhomme sont accompagnées de vertus. Et tout comme dans l’écriture en prose on ne trouve personne (et permettez-moi de dire la vérité) qui vous soit supérieur, il faut croire que dans la composition de vers, les Muses vous sont tout autant favorables. Votre Seigneurie recevra donc ce don de ma part ; il sera pour le monde un signe du bon jugement dont j’ai fait preuve en vous choisissant pour patron et protecteur de ces gemmes si belles et si précieuses, et pour Votre Seigneurie elle-même, de l’amour et de l’affection que je vous porte.

De Venise, le 6 septembre 1553. »

Curieusement, le nom de Silvio de Gaète est lié à deux autres ouvrages très importants issus de la collaboration Dolce-Giolito. En 1554 (mais le colophon du volume reporte la date à l’année suivante) ils publient une autre anthologie, cette fois-ci épistolaire : les Lettere di diversi eccellentiss[imi] huomini, raccolte da diversi libri: tra le quali se ne leggono molte, non piu stampate… à savoir, « lettres de différents hommes très excellents, tirées de différents livres, dont on en lit certaines qui ne sont plus imprimées » [DOLCE 1554]. Même si le projet éditorial n’est pas original, puisqu’il s’inspire explicitement d’une édition de Paul Manuce (troisième fils d’Alde et héritier de son entreprise), ce recueil de lettres connaît un succès comparable à celui des stances. Encore une fois, la dédicace est « al molto magni. virtuosiss. e valorosiss. signore il signor Silvio di Gaeta » (« Au très magnifique, très vertueux et très valeureux seigneur, Monsieur Silvio de Gaète »).

Les louanges ne sont pas moindres ici que dans la première dédicace :

« In questo [officio] dello scriver lettere non cedete a niuno: e di piu direi, senza uscir punto dei termini della verità, se non fosse, che la natural modestia di V. S. non lo patirebbe: e, che piu è meraviglioso, siete pervenuto giovane a quel termine e perfezion di virtù, dove pochissimi arrivano nella età canuta.»

« Dans cet exercice d’écrire des lettres, vous n’avez rien à envier à personne ; j’irais même plus loin, sans m’écarter le moins du monde de la vérité, si ce n’était que la modestie naturelle de Votre Seigneurie ne le permettrait pas ; et, ce qui est encore plus étonnant, vous avez atteint dès votre jeunesse ce niveau et cette perfection de vertu que très peu de gens atteignent à un âge avancé. »

Pour chercher les raisons de cette admiration, il est utile de lire les lettres si brillamment rédigées par Silvio et dont le recueil contient plusieurs exemplaires. Parmi ces épîtres, une lettre adressée à Gabriel Giolito de’ Ferrari offre sa protection et son entremise explicite si ce dernier voulait se lancer dans des affaires dans le royaume de Naples, où son oncle Coriolano Martirano (1503-1557) tenait alors l’office de secrétaire impérial [DOLCE 1554, p. 462].

C’est dans la figure de cet oncle, évêque représentant du royaume de Naples au Concile de Trente et humaniste auteur de tragédies en latin assez appréciées, que réside peut-être la clé de la relation tissée entre Dolce, Giolito de’ Ferrari et Gaète. C’est en effet à Coriolano Martirano que Dolce dédie l’édition de la Divine Comédie qu’il imprime auprès de Giolito, la première rappelons-nous à porter ce titre. Il s’adresse « al reverendissimo Monsignore il Signor Coriolano Martirano, Vescovo di San Marco, e Segretario del Consiglio dell’Imperatore, in Napoli » (« Au très révérend Monseigneur, Monsieur Coriolano Martirano, Évêque de Saint-Marc, et Secrétaire du conseil de l’Empereur à Naples »). Or Dolce ne se montre pas avare de louanges envers l’évêque, ce qui est compréhensible, ni envers son plus jeune neveu :

« s’aggiungano al debito mio per queste cagioni verso lei gli obblighi, nei quali m’hanno legato le cortesie del suo gran nipote il Signor Silvio di Gaeta: dico grande, percioché dagli alti principij, che egli nelle lettere, e nelle armi ha posti nel primo fiore degli anni, non è così gran perfezione, che non si attenda dagli uomini. Ma avviene a me quello, che avviene a chi entra in una gran selva: che veggendola nella prima entrata folta e lunga, disperando di poterne trovare il fine, torna a dietro. Così io avvedendomi, che a entrar nella selva delle laudi di V.S.R. e dell’eccellente suo nipote, è più agevole a trovarne il cominciamento, che il fine, ho preso per più sano partito il tacermi. »

« À la dette que j’ai envers vous pour ces raisons s’ajoutent les obligations auxquelles m’ont lié les courtoisies de votre excellent neveu, M. Silvio de Gaète : je dis “excellent”, car, vu les principes élevés qu’il a affichés dans les lettres et sous les armes dès le plus jeune âge, il n’y a pas de perfection si grande qu’on ne puisse l’attendre d’un homme. Mais il m’arrive ce qui arrive à celui qui pénètre dans une grande forêt [citation implicite du commencement de la Comédie] : voyant celle-ci, dès l’entrée, dense et longue, désespérant d’en trouver la fin, il fait demi-tour. Ainsi, me rendant compte qu’il est plus facile de trouver le commencement que la fin en entrant dans la forêt des louanges de Votre Seigneurie Révérendissime et de votre excellent neveu, j’ai jugé plus sage de me taire. » [DOLCE 1555] [BELLOMO 2016]

L’association du pouvoir politique de Martirano et de l’affection que celui-ci éprouve envers son neveu peuvent expliquer l’obstination de Dolce à chercher l’amitié de Gaète. Elle n’aboutit, paraît-il, à rien et Silvio de Gaète disparaît de l’histoire, littéraire ou non : les éditions successives des anthologies de stances et de lettres seront dédicacées à d’autres personnages, les quelques douzaines de lettres de sa plume seront expurgées du recueil. La raison, d’après Salvatore Bongi, biographe de l’imprimerie des Giolito, peut être conjecturée à partir d’une épître de Martirano adressée à Gian Giacomo Medici, marquis de Marignan et général de Charles Quint [BONGI 1890, p. 441]. Il lui explique que son neveu se trouve mêlé à une mauvaise affaire : assailli un an et demi auparavant par trois Espagnols armés, Silvio de Gaète (sans doute plus expérimenté dans les armes que dans les lettres) en tua un et en blessa un autre. Martirano lui recommande alors son « excellent neveu », qui pourra se racheter le pardon (« indulto ») par le service dans l’armée impériale, occupée à l’époque par le siège de Sienne [DOLCE 1554, p. 422]. Une dernière épître témoigne de la valeur de Gaète sous les murailles de cette ville et de son rachat du pardon recherché. Écrite par le cardinal Jean-Ange de Médicis (1499-1565), futur Pape Pie IV, elle ne nous informe nullement sur le sort ultime du premier dédicataire des Stanze di diversi illustri Poeti, sinon qu’il espère toujours un sauf-conduit pour rentrer à Naples [DOLCE 1554, p. 479].

Les auteurs rassemblés dans l’anthologie des stances ne sont pas moins intéressants que ses éditeurs ; leur biographie n’est souvent pas moins labyrinthique et aventureuse que celle de son dédicataire. Ils méritent désormais notre attention, suivant l’ordre proposé par Dolce.

Alessandro Valseccchi

À suivre. Ne manquez pas le deuxième épisode de ce feuilleton de l’été qui sera publié le 14 août 2026.

 

Bibliographie relative à l’épisode 1 :

[BELLOMO 2016] Saverio Bellomo, « La “Divina Commedia” di Lodovico Dolce », dans Paolo Marini et Paolo Procaccioli (dir.), Per Lodovico Dolce. Miscellanea di studi, I : Passioni e competenze del letterato, Manziana, Vecchiarelli editore, 2016, p. 365-394.

[BONGI 1890] Annali di Gabriel Giolito de’ Ferrari da Trino di Monferrato, stampatore in Venezia. Descritti ed illustrati da Salvatore Bongi, Volume primo. Roma, Presso i principali librai, 1890.

[CALITTI 2004] Floriana Calitti, Fra lirica e narrativa. Storia sull’ottava rima nel Rinascimento, Florence, Le Càriti, 2004.

[CERRON PUGA 2010] Maria Luisa Cerrón Puga, Petrarca, Francesco e il petrarchismo, dans Adriano Prosperi (dir.), Dizionario storico dell’inquisizione, vol. III, Pise, Edizioni della Normale, p. 1197-1205. [en ligne : https://edizioni.sns.it/wp-content/uploads/2016/09/03_Volume3.pdf].

[CLUBB 1991] Louise George Clubb et William G. Clubb, « Building a Lyric Canon: Gabriel Giolito and the Rival Anthologists, 1545-1590: Part I », Italica, 1991, Vol. 68/ 3, p. 332-344.

[DOLCE 1554] Lodovico Dolce, Lettere di diversi eccellentiss[imi] huomini raccolte da diversi libri: tra lequali se ne leggono molte non piu stampate. Con gli argomenti per ciascuna delle materie, di che elle trattono, e nel fine annotationi e tavole delle cose piu notabili, a utile de gli studiosi, In Vinegia, Appresso Gabriel Giolito de Ferrari, et fratelli. MDLIIII.

[DOLCE 1555] La Divina Comedia di Dante, di nuovo alla sua vera lettione ridotta con lo aiuto di molti antichißimi esemplari con argomenti, et allegorie per ciascun Canto, & Apostille nel margine. Et indice copiosissimo di tutti i Vocaboli piu importanti usati dal Poeta, con la sposition loro, In Vinegia, Appresso Gabriel Giolito de Ferrari, et fratelli. MDLV.

[DONZELLI 2017] Lodovico Dolce, Dediche e avvisi ai lettori, éd. par Donatella Donzelli, Manziana, Vecchiarelli editore, 2017.

[GIAZZON 2011] Stefano Giazzon, Venezia in coturno. Lodovico Dolce tragediografo (1543-1557), Rome, Aracne editrice, 2011.

[LECLAIR 2018] Danièle Leclair, « René-Albert Guttmann (1885-1981), un médecin dans le siècle », dans Julien Knebusch, Alexandre Wenger (dir.), Réseaux médico-littéraires dans l’Entre-deux-guerres : Revues, institutions, lieux, figures, Épistémocritique 2018, p. 117-132 [en ligne : https://epistemocritique.org/wp-content/uploads/2018/09/r%C3%A9seaux_7.Leclerc.pdf].

[MARINI 2014] Paolo Marini, « Per l’edizione commentata della lirica di Lodovico Dolce», dans Beatrice Alfonzetti, Guido Baldassarri, Franco Tomasi (dir.), I cantieri dell’italianistica. Ricerca, didattica e organizzazione agli inizi del XXI secolo. Atti del XVII congresso dell’ADI – Associazione degli Italianisti (Roma Sapienza, 18-21 settembre 2013), Rome, Adi editore, 2014. [en ligne : https://www.italianisti.it/pubblicazioni/atti-di-congresso/i-cantieri-dellitalianistica-ricerca-didattica-e-organizzazione-agli-inizi-del-xxi-secolo-2014/2013%20marini.pdf]

[NUOVO COPPENS 2005] Angela Nuovo et Christian Coppens, I Giolito e la stampa nell’Italia del XVI secolo, Genève, Droz, 2005.

[NUOVO 2014] Angela Nuovo, « Da Trino a Venezia a Lione. Le imprese librarie dei mercanti trinesi », dans Magda Balboni (dir.), Trino e l’arte tipografica nel XVI secolo. Dal marchesato del Monferrato all’Europa al mondo, Novara, Interlinea, 2014, p. 137-145.

[QUONDAM 1989] Amedeo Quondam, « “Mercanzia d’onore” “mercanzia d’utile”. Produzione libraia e lavoro intellettuale a Venezia nel Cinquecento », dans Armando Petrucci (dir.), Libri, editori e pubblico nell’Europa moderna. Guida storica e critica, Rome-Bari, Laterza, 1989, p. 51-104.

[RAJNA 1915] Pio Rajna, « L’epiteto “divina” dato alla “Commedia” di Dante », Bullettino della Società Dantesca Italiana, 1915, Vol. 22, p. 107-115. [https://bullettino.dantesca.it/dnt-fo-viewer/pages/document-details.jsf?documentId=702]

[ROMANATO 2024] Mikaël Romanato, « Le Stanze di diversi illustri poeti: indagini sugli affetti nei poemetti in ottava rima », dans Bernhard Huss et Nicolas Longinotti (dir.), Nel dolce tempo della prima etade: Petrarchismo e affetti fra Quattro e Cinquecento, Florence, Cesati 2024, p. 145-179.

[RUSCELLI 1553] Girolamo Ruscelli, Tre discorsi di Girolamo Ruscelli, à M. Lodovico Dolce; l’uno intorno al Decamerone del Boccaccio, l’altro all’ Osservationi della lingua volgare, et il terzo alla tradottione dell’Ovidio, Venise, [Plinio Pietrasanta], 1553 [https://wdc.contentdm.oclc.org/digital/collection/spc/id/2067]

[STELLA 2022] Clara Stella, Lodovico Domenichi e le Rime diverse d’alcune nobilissime et virtuosissime donne (1559), Paris, Classiques Garnier, 2022.

[TERPENING 1997] Ronnie H. Terpening, Lodovico Dolce, Renaissance man of letters, Toronto Buffalo Londres, University of Toronto press, 1997.

[TOMASI 2001] Franco Tomasi, « Alcuni aspetti delle antologie liriche del secondo Cinquecento », dans Monica Bianco et Elena Strada (dir.), “I più vaghi e i più soavi fiori”: Studi sulle antologie di lirica del Cinquecento, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2001, p. 77-111.

[UGGERI 2021] Federica Uggeri, « Insolite ? – IV. Gutmann, un médecin en “Enfer” », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 22 janvier 2021. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/dante-par-gutmann/.

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