Puer natus est nobis

Eucharius Rösslin (1470-1526), apothicaire et médecin exerçant à Francfort puis à Worms, publia en 1513, à Strasbourg chez Martin Flach, en langue allemande, un des premiers ouvrages d’obstétrique, Der Swangern Frauwen und Hebammen Rosengarten, autrement dit Le Jardin de roses des femmes enceintes et des sages-femmes, jeu de mots sur son propre patronyme [RÖSSLIN 1513].

Dès 1545, un chirurgien de Strasbourg, Walther Reiff, en publia une imitation, au contenu et au titre approchants, sans citer sa source [RYFF 1545], dont le sous-titre, « von vilfaltigen sorglichen Zufällen und Gebrechen der Mütter und Kinder », peut se traduire par : « D’un grand nombre d’accidents et de maladies des mères et des enfants ». Ce polygraphe, auteur de traductions et d’ouvrages sur l’anatomie, la médecine, la chirurgie, l’obstétrique, la pharmacologie, la pharmacie et l’hygiène, sur les mathématiques et l’architecture, ainsi que sur l’art culinaire, était réputé pour ses mauvaises mœurs qui l’avaient fait exiler de certaines villes et pour sa pratique du plagiat. Albrecht von Haller s’en fit l’écho dans sa Bibliotheca chirurgica :

« Compilator & polygraphus, malorum morum, & passim de civitatibus ejectus, pessimo Gesneri testimonio notatus. » [HALLER 1774 t. I p. 190]

Pour le chirurgien et historiographe de l’obstétricie Eduard Kaspar Jacob von Siebold (1801-1861), l’ouvrage s’appuyait sur les autorités de l’Antiquité : Hippocrate, Aristote, Pline, Paul d’Égine et se distinguait par l’attention portée aux cas de stérilité et aux recettes pour l’empêcher, mais n’apportait rien de nouveau à la science obstétricale et était rempli d’idées ineptes et d’une « foule de niaiseries superstitieuses » [SIEBOLD 1891 t. II p. 35].

En 1561, les héritiers de l’imprimeur-libraire Christian Egenolff (1502-1555) firent paraître une nouvelle édition, très peu différente de la première [RYFF 1561].
L’ouvrage est divisé en deux parties, la première s’intitulant « Von mancherley zufäll unnd gebrechen so den frawen vor in unnd nach der Geburt begegnen mögen » (« De divers accidents et infirmités qui peuvent survenir aux femmes avant et après l’accouchement »), et la deuxième « Von junger kinder Gebrechen und kranckheyten » (« Des maladies et infirmités des jeunes enfants »).

L’exemplaire conservé à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine sous la cote D 1441 porte le petit ex-libris imprimé sur papier bleu de J. Baart de la Faille, « Med. Prof. Groningen », autrement dit professeur de médecine à l’université de Groningue. Il ne s’agit pas de Jacob Baart de la Faille (1757-1823) mais de son fils Jacob Baart de la Faille (1795-1867), qui enseigna l’obstétrique et la pédiatrie de 1832 à sa mort en 1867 dans cette ville du Nord des Pays-Bas, ce qui explique sans doute son intérêt pour un tel ouvrage. Celui-ci ne semble pas avoir fait partie des ventes aux enchères opérées après sa mort, fin avril-début mai 1868 puis fin octobre-début novembre 1868 [BAART DE LA FAILLE 1868]. Acquis à une époque indéterminée par Charles Daremberg, le livre fut acheté en 1873, avec toute la bibliothèque médicale de ce dernier, par l’Académie de médecine.

Présentant les traces de deux fermoirs de métal, la reliure est faite d’ais de bois gainés de peau de truie, aux plats estampés à froid. Les bords des deux plats présentent des effigies en médaillon que nous n’avons pas été en mesure d’identifier.


Le plat inférieur montre le baptême de Jésus par saint Jean, dans le Jourdain, sous le regard protecteur d’un ange ou archange, tandis que le Saint-Esprit descend sur lui sous la forme d’une colombe et que Dieu proclame que Jésus est son fils bien aimé. L’épisode est narré par Marc (Marcus 1:9-11), par Luc (Lucas 3:15-22) et, surtout, par Matthieu (Matthæus 3:13-17), de l’Évangile duquel est tirée la citation figurant au bas de l’image :

« HIC EST FILIUS MEUS DILE // TUS IN QUO MIHI COMPLAC »

« Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi complacui. » [BIBLIA SACRA VULGATA Matthæus 3:17]

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. » [LOUIS SEGOND 1910 Matthieu 3 :17]

Sur le plat supérieur, figure une représentation de la Nativité qui n’est pas sans évoquer des motifs semblables recensés dans la base Einbanddatenbank de la Staatsbibliothek zu Berlin (sans que nous ayons été en mesure de trouver exactement le même).

« En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville.
Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléhem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte.
Pendant qu’ils étaient là, le temps où Marie devait accoucher arriva, et elle enfanta son fils premier-né. Elle l’emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.
Il y avait, dans cette même contrée, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux. Et voici, un ange du Seigneur leur apparut, et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande frayeur. Mais l’ange leur dit : Ne craignez point ; car je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie : c’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici à quel signe vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche. Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée ! [LOUIS SEGOND 1910 Luc 2:1-14]

Hors de l’étable se trouvent Joseph, debout, Marie, agenouillée, et, dans une crèche, Jésus nouveau-né. À l’extérieur se trouve un berger tenant son bâton, entouré de ses brebis, et, au-dessus de lui, un ange déroulant un phylactère comportant une inscription que nous ne parvenons pas à lire mais qui lui est probablement adressée.

Au bas de la plaque centrale, on lit l’inscription :

« PUER NATUS EST NOBIS // FILIUS DATUS EST NOBIS »

Qui n’est autre qu’une citation du livre du prophète Ésaïe dans l’Ancien Testament :

« Parvulus enim natus est nobis, et filius datus est nobis, et factus est principatus super humerum ejus: et vocabitur nomen ejus, Admirabilis, Consiliarius, Deus, Fortis, Pater futuri saeculi, Princeps pacis. » [BIBLIA SACRA VULGATA Isaias 9:6]

« Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule ; On l’appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix. » [LOUIS SEGOND 1910 Ésaïe 9:5]

Et qui s’est imposée dès le moyen Âge comme introït de la messe de Noël. Est-il besoin, de surcroît, de souligner à quel point la Nativité et le baptême entrent en résonance avec la thématique de l’ouvrage ?

Jérôme van Wijland

 

Référence de l’ouvrage :

[RYFF 1561] Walther Hermann Ryff, Schwangerer Frawen Rosengarten. Von vilfeltigen sorglichen Zůfällen und Gebrechen der Mütter und Kinder, so ihnen vor, in, und nach der Geburt begegnen mögen. Dabei auch aller Bericht der Pflege unnd Wartung, Frawen, Jungfrawen, und Kinderwartern dienlich, und zuwissen von Nöten Geschrieben und añ tag geben / Durch H. Gualtherum Ryff, Getruckt zů Franckfurt am Meyn / Bei Chr. Egen. Erben / Im Jar M. D. LXI. [BANM, D 1441]

 

Bibliographie :

[BAART DE LA FAILLE 1868] Catalogus der uitgebreide bibliotheek nagelaten door den Heer Jacob Baart de la Faille… Eerste gedeeelte / Tweede gedeelte… Te Groningen, bij R. J. Schierbeek, 1868.

[HALLER 1774] Albrecht von Haller, Bibliotheca chirurgica, t. 1, Bernæ, apud Em. Haller, & basileæ, apud Joh. Schweighauser, MDCCLXXIV.

[RÖSSLIN 1513] Eucharius Rösslin, Der Swangern Frauwen und Hebamme[n] Rose[n]garte[n], [Argentine], [Martinus Flach Junior], [1513].

[RYFF 1545] Walther Hermann Ryff, Frawen Rosengarten : von vilfaltigen sorglichen Zufällen und Gebrechen der Mütter und Kinder, so jnen vor, inn, unnd nach der Geburt begegnen mögenn ; dabei auch aller Bericht der Pflege unnd Wartung, Frawen, Jungfrawen, und Kindern dienlich und von nöten, Getruckt zu Franckfurt am Meyn, Bey Christian Egenolff, 1545.

[SIEBOLD 1891] Ed. Gasp. Jac. de Siebold, Essai d’une histoire de l’obstétricie ; traduit de l’allemand avec additions, figures et un appendice par F. J. Herrgott, t. II, Paris, G. Steinheil, 1891.

 

Pour citer cet article :

Jérôme van Wijland, « Puer natus est  nobis », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 19 décembre 2025. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/puer-natus-est-nobis/.

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