Dans les archives de l’Académie de médecine sont conservées les liasses de la correspondance dite des particuliers. Si la majeure partie de cette correspondance émane, de fait, de particuliers, médecins ou non, elle contient également des lettres d’académiciens et, même, des échanges à usage interne à l’Académie. Cette série de billets aura pour objectif de mettre en valeur l’intérêt des nombreux courriers reçus chaque année par l’Académie de médecine.
Poursuivons l’exploration de la correspondance avec l’année 1894, composée de 446 pièces.
Au cœur des missions de l’Académie de médecine : remèdes, eaux, instruments, vaccination
L’envoi de remèdes de toute sorte y est fort représenté. Un certain Perrot, de Sète, propose un remède contre la spermatorrhée, dont il explique avoir souffert dès l’âge de 25 ans à la suite d’une blennorragie :
« Ayant été affecté pendant 30 ans de spermatorrhée – ayant consulté vainement les meilleurs docteurs à Nantes, Toulouse, Montpellier, Paris (notamment le célèbre Ricord) et m’étant guéri moi-même par l’emploi d’un remède inusité en pareille maladie – je crois devoir vous signaler le fait dans l’intérêt des malades après expérimentation à faire par la médecine, n’ayant pas la prétention d’avoir la science infuse.
Voici le fait : à 25 ans dans la fleur de l’âge, je fus atteint d’une spermatorrhée aiguë à la suite de blennorragie. Voici quels étaient ses caractères : irritation continuelle de jour et de nuit dans le canal urétral, jet urinaire aminci avec une spirale à la distance de 3 centimètres de la sortie, à peine au lit érections épouvantables durant presque toute la nuit avec quelques rémissions – se répétant presque toutes les nuits (par suite de cette irritation chronique qui se propageant jusqu’au cerveau éveillait les idées, les images les plus lascives de femmes etc.) et amenant pour résultat une ou plusieurs pollutions ou éjaculations par nuit – accompagnées de plaisir etc. Enfin tout le système génital en révolution, produisant supersécrétion du sperme au détriment de l’individu. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 323]
Pour guérir cette supersécrétion spermatique résultant de l’irritation chronique des organes génitaux, il explique avoir élaboré un remède à base de chlorate de potasse.
Certains des courriers se caractérisent précisément par la mise en œuvre d’une méthode scientifique. Il en va ainsi de la démarche heuristique explicitée par Henri Nicquevert, ténor, dans sa quête d’un remède à la cataracte, qu’il trouve dans la simple huile de foie de morue :
« Il y aura treize ans au mois de septembre prochain je partais pour Oran (Algérie) où j’étais engagé pour l’emploi de choriste ténor au théâtre municipal sous la direction Delparte. Deux mois après mon arrivée dans cette ville je m’aperçus que mon œil droit se troublait légèrement je crus dans ce moment que cela passerait mais il ne passait pas. Trois ans plus tard j’étais à Lyon au grand théâtre et ma vue avait sensiblement diminué ce qui me causait quelque inquiétude. Alors je me décidais de consulter un oculiste demeurant place Bellecour 18 au rez-de-chaussée. Ce médecin me considéra un moment à l’aide d’une lunette puis il me dit vous avez la cataracte dans l’œil droit l’autre n’est pas fameux non plus peut-être dans quelque temps ils seront pris tous les deux. Cette déclaration me troubla mais je me remis bientôt et je lui demandais quel remède il pouvait me donner pour cette maladie il me dit de remède il n’y en a pas plus tard on vous fera l’aspiration. Cette perspective ne me plut pas du tout et je lui répondis les aspirations ne me plaisent pas et si vous ne connaissez pas de remède j’en chercherai un ce qui le fit rire. À partir de ce jour je fréquentais les bibliothèques dans toutes les villes où j’étais engagé et je lisais les livres de médecine je vis bien alors que le médecin avait dit la vérité de remède il n’y en avait pas. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 306]
Plus encore, le découvreur de remède, si peu instruit soit-il, peut mettre en place de véritables protocoles scientifiques. En témoignent les expériences d’un certain Oriol, d’Ivry, pour aboutir à un traitement fortifiant :
« Je viens vous faire part d’une découverte que j’ai faite voici déjà cinq ans. Ce sont des faits précis que je porte à votre connaissance et qui ont une grande importance. Voici ce dont il s’agit. N’ayant pas une forte constitution, à l’âge de 25 ans j’imaginais qu’aux sources de la vie devait se trouver également la source de tous nos maux. Je pris de l’alcool à peu près à 40 degrés et je le mis aux parties il en résultait une grande souffrance mais au bout de 25 minutes au moins et 40 minutes au plus la souffrance était passée (je ne puis préciser pour moi je donne cette moyenne de temps d’après d’autres) et tous les jours ainsi pendant une douzaine de jours. Au bout de ce temps-là je n’ai plus souffert et je me suis trouvé changé complétement car avant je ne pouvais fumer et après avoir suivi ce traitement j’ai pu fumer, avant j’avais les épaules rentrées en dedans et je voûtais après j’étais droit comme un I et les deux épaules en arrière. Trois quatre mois après j’ai recommencé, pour voir si je souffrirais, comme la première fois j’ai souffert mais seulement deux ou trois jours.
Voici bientôt trois ans que je suis marié. Sitôt marié j’ai appliqué à ma femme ma méthode (je vous donne le temps précis qu’elle a souffert à la dernière page n° 1). Elle est une enfant de 7 mois elle a toujours été malade depuis ce temps-là elle ne l’est plus. Voyant le résultat acquis ma belle-mère se trouvant malade a désiré le faire (je vous donne le temps précis n° 2) depuis elle se porte très bien.
Mon beau-père a désiré le faire également mais l’alcool ne lui a pas plus fait d’effet que si c’était de l’eau ; j’ai vu du moment qu’il ne souffrait pas que c’était inutile et voici ce que j’en ai déduit.
Mon beau-père est un homme fort de tempérament il a la poitrine très développée les deux épaules en arrière c’est ce que l’on peut dire une forte constitution.
Par conséquent tous ceux qui venant au monde avec une bonne constitution le remède pour eux serait inutile et on le reconnaîtra en leur faisant prendre les bains d’alcool aux sources de la vie ils ne souffriront pas. Mais tous ceux qui souffriront n’auront pas bonne santé ils devront prendre ces bains qui la leur donnera.
J’aborde un autre sujet.
Le cultivateur qui ensemence du blé ; l’horticulteur qui plante de jeunes arbres ; s’ils veulent que ce blé ces arbres leur rapporte ; ils porteront d’abord tous leurs soins aux racines qui se trouvent être la source de vie de ces arbres et de ce blé car ils savent bien que des soins qu’ils donneront aux racines dépendra une partie de la récolte.
Monsieur, je vous fais cette comparaison pour vous démontrer qu’il y a un pourquoi que ma belle-mère ma femme et moi avons souffert et mon beau-père n’a pas souffert du tout. A vous de résoudre ce pourquoi. Je crois prendre le mal à sa source par mon traitement et tous ceux qui l’ont fait jusqu’à ce jour n’ont qu’à s’en féliciter. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 307]
Aux remèdes il convient d’ajouter les demandes relatives aux eaux minérales, telle celle relative à l’eau ferrugineuse naturelle de Pélussin (Loire), en prévision de l’Exposition universelle de Lyon [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 61-62], ainsi que toutes celles relatives à l’instrumentation.
La militante Félicie Hervieu (1840-1917), déjà croisée dans la correspondance de l’année précédente [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1893 n° 231-232 ; voir aussi BANM, Acad. Méd. Mémoires 1909 n° 25] soumet à l’appréciation de l’Académie de médecine, pour les présenter à l’exposition d’hygiène à Paris, plusieurs objets : un fauteuil bains de siège, un lit releveur, une promeneuse en fer [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 188-190]. Le prospectus qu’elle y joint est sans ambiguïté quant à son combat contre la dépopulation :
« Être mère !
Ce n’est pas seulement pour la femme l’accomplissement d’une fonction de sa vie, c’est la fonction suprême qui la place au-dessus des autres créatures et la fait reine de la création. Être mère, voilà le but de l’existence. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 189]
À noter que certains citoyens pensaient pouvoir bénéficier d’un secours financier probablement octroyé par l’Académie de médecine aux familles nombreuses. P. Pichenot, domicilié 28, passage de la Procession dans le 15e arrondissement, déplore qu’on ne lui en ait pas attribué :
« Je suis obligé de vous faire savoir que le Petit Papier qui porte le nom de Prime ne sert absolument qu’à faire courir le monde. Je me suis présenté à la Mairie. L’on m’a dit que cela ne se paye pas, et que l’on ne donnait plus. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 327]
Certains académiciens trouvaient le système des primes accordées aux familles nombreuses insuffisamment motivant, tel Émile Javal (1839-1907), futur cofondateur de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, qui avait proposé, dans la séance du 23 septembre 1890, de lui substituer des amendes infligées aux citoyens célibataires ou sans enfant.
La lutte contre les épidémies et, tout particulièrement, la vaccination antivariolique restent au cœur des préoccupations de l’Académie. La correspondance en témoigne. Le docteur Lemoine, de Paris, prie ainsi l’Académie de faire de la publicité en faveur de la vaccination antivariolique, devant la recrudescence des cas, notamment dans les écoles et les entreprises :
« La variole fait la tache d’huile et la statistique officielle ne donne pas exactement le chiffre réel, car nombre de cas restent ignorés. Depuis quinze ans comme médecin de quartier et de sociétés j’avais rarement vu la variole tandis que depuis quelque temps cela m’arrive presque journellement. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 241]
Parallèlement, les bénéfices de la vaccination antivariolique continuent de susciter doute ou rejet, dans toutes les couches de la société :
« J’ai lu la vie de Jenner et ses confessions. Ayant vacciné son fils aîné, il n’a pas fait vacciner les 4 autres, le 1er en étant mort. Mais son nom était devenu populaire et il a gagné de l’argent. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 239]
estime ainsi Victor Le Luhez franc-maçon et membre de la récente Union française pour le sauvetage de l’enfance.
L’Académie de médecine, considérée comme pourvoyeuse d’aide médicale, d’emploi ou d’aide financière
L’Académie est régulièrement sollicitée pour son expertise médicale, par des personnes désespérées et qui ont, le plus souvent, déjà consulté d’autres médecins auparavant.
M. Molin-Brayer, entrepreneur de chargement de wagons dans la gare de Vic-sur-Aisne, âgé de 53 ans, demande de l’aide pour une maladie d’estomac dont il est atteint depuis cinq mois. Il rappelle son historique pathologique, ayant souffert d’une entorse à la suite d’une chute depuis un wagon en chargement, pour éviter d’être tué dans une manœuvre de gare [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 285].
Contrairement à Perrot de Sète, qui avait pris les choses en main, Anthelme Frederik, lui, demande le nom d’un spécialiste des maladies mentales, pour l’aider à guérir son obsession sexuelle chronique :
« Je prends la liberté de vous exposer un cas d’obsession chronique que jusqu’ici aucun traitement n’a réussi à guérir, et que je vous soumets dans l’espoir de recevoir d’un de vos membres un conseil utile. Je suis un professeur étranger habitant Paris depuis quelques années. J’ai 37 ans ; je suis marié depuis 16 ans ; je vis et ai toujours vécu très sobrement. Et pourtant depuis beaucoup d’années, par suite d’avoir autrefois trop étudié et travaillé, je souffre à des périodes assez irrégulièrement marquées, d’une obsession qui fait que tantôt pendant quelques jours, tantôt pendant même des semaines, je ne peux pas me débarrasser de la conscience de mes organes génitaux – état de choses qui me fait énormément souffrir, et dont je ne puis nullement m’expliquer la cause. Je n’ai jamais abusé des relations sexuelles, et je ne sais aucune raison pour laquelle cette obsession retourne si constamment si ce n’est que la mémoire de chaque attaque précédente me fait peur et finit par en amener une autre. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 161]
La correspondance reflète les souffrances de femmes et d’hommes poussés parfois au désespoir. Gabriel Abeille, propriétaire dans la banlieue de Marseille, demande à être soigné à Paris du mal dont il souffre à la jambe gauche :
« Voilà déjà huit ans que je souffre horriblement d’une mauvaise cassure de la jambe gauche. Une cassure en dessus de la cheville, et qui a été mal rangée. Vous dire Monsieur le mal que j’éprouve, c’est impossible, car depuis longtemps l’idée du suicide ne me quitte plus mon cerveau. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 1]
Et d’ajouter : « Je suis décidé à tout à me faire couper le pied s’il le faut. »
Opérée d’un cancer de l’ovaire par le docteur Schwartz à l’hôpital Cochin, Marie Termet, de Linas en Essonne, souffre depuis de maux de reins et de ventre et propose de vendre son corps pour des expériences [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 404].
Douleur corporelle et situation sociale sont souvent intimement liées. E. Gauthier, de Bronville en Eure-et-Loir, atteint de multiples malformations qui le handicapent, propose également de vendre son corps à sa mort :
« J’ai maintenant 25 ans j’ai perdu ma mère depuis 16 ans, je suis tout à fait estropié, j’ai la jambe tout à fait tournée le genou tourné en dedans plus six doigts à chaque pied et à chaque main, la droite en a sept ce qui me rend impropre étant compliqué d’une hernie à tous travaux des champs que j’ai malgré cela continué avec Dieu sait quelles fatigues jusqu’en novembre 1893 alors ayant quelque argent je me suis mis à apprendre un métier (je suis apprenti tonnelier tourneur sur bois) mais cela m’a causé des frais bien au-dessus de mes ressources de sorte qu’aujourd’hui je n’ai plus aucune ressource le peu de bien de mes parents étant indispensable à mon père pour vivre et je suis actuellement dans une situation pécuniaire et morale à laquelle je ne vois d’autre issue que le suicide et cela à cause de quelques cents francs qui me manquent et pour lesquels je n’ai que mon corps à offrir. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 166]
La veuve Bufnoir, du XVe arrondissement, souffrant d’obésité morbide, ne dit pas autre chose :
« Je vous envoie cette lettre pour vous faire savoir qu’il y a 3 ans je me trouvais à l’hospice Broussais et le médecin qui soignait comme je suis atteinte de l’obésie que je pèse de 240 à 250 et qu’à 35 je pesais 305 et que je suis atteinte en plus d’une maladie de cœur m’avait proposé de me vendre à l’école de médecine mais j’avais refusé momentanément car à cette époque j’avais mon mari qui ne m’avait pas encouragé mais maintenant je suis veuve et que je suis incapable de marcher alors je me déciderai si vous le vouliez à me vendre. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 64]
L’Académie peut aussi apparaître comme un refuge contre les mauvaises pratiques de confrères. Souffrant peut-être de troubles psychiatriques, Adolphe Bourgeois, résidant aux États-Unis d’Amérique, fait état d’expérimentations médicales faites malgré lui sur son corps au John Sealy Hospital de Galveston (Texas), et demande l’aide de l’Académie de médecine pour le placer sous la protection du Consul de France [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 50].
De l’aide médicale, on passe aisément à l’aide à la recherche d’emploi. Eugénie Brisson femme Lamothe, demande par exemple à se faire envoyer des nourrissons pour s’occuper d’eux :
« Je suis veuve ou abandonnée de mon mari avant un mois de ménage. Je suis avec mon père qui est âgé de 72 ans et ne peut plus rien faire car il est charretier. J’ai un petit garçon qui marche seul et qui a 16 mois. Nous avons congé. Voilà ce qui m’encourage à vous écrire pour vous demander des nourrissons car pour rester près de mon père je vous promets qu’ils retrouveront en moi leur propre mère dans les soins que je leur donnerai. Nous avons un petit ménage assez gentil pour des ouvriers et nous serions peut-être forcés de supprimer bien des choses. Car mon métier est feuillagère en rose et je ne gagne que 60 c par jour, et je l’ai abandonné pour élever mon fils. Excusez ma demande mais c’est Madame Eugénie Duval qui m’en a donné l’idée quand je lui ai parlé de notre position car elle m’a dit que vous en avez donné à d’autres dans la Bourgogne à la Celle. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 57]
La correspondance ne manque pas non plus de demandes de secours financier. Auguste Le Clerc, ancien libraire, domicilié au 21, rue de la Goutte d’Or, justifie sa demande par une double généalogie en forme de grand-écart : l’existence d’un administrateur d’hôpital dans sa parentèle et celle d’un médecin dans la parentèle de son débiteur :
« […] je suis dans un hôtel avec mon mobilier, faute de terme d’avance que je n’ai pas versé en entrant dans mon nouveau logement […] »
« Je suis âgé de 70 ans ; ancien libraire, ruiné par la vente de ma maison, à un successeur insolvable petit-fils de Charles, Alexandre, Joseph, Pionnier, chirurgien major de l’hôpital de Lille (Nord) pendant 29 [ans] et 9 mois (décédé). Parent du côté de ma mère, de M. Victor Grandel, administrateur pendant 30 ans, des hôpitaux de Paris, décédé il y a deux ans. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 233]
Rarement, un requérant peut obtenir gain de cause, comme Gustave Brierre de Boismont (1841-1899), en souvenir de feu son père Alexandre Brierre de Boismont (1797-1881) :
« Par suite d’infortunes causées par haine de frère et sœurs, sans compter un avoué qui les y exhorte, je me trouve aujourd’hui dépouillé d’une grande partie de la fortune laissée par feu mon père, et réduit à une extrémité pénible. Je suis marié, père de famille, et les ressources font défaut aux nécessités de la vie. L’existence est dure pour celui qui avait toujours été habitué à bien vivre, mais je ne m’en plains que pour ma femme et mes enfants. Or, d’après des lettres de cet avoué et des sœurs et frère dont je vous parle, il m’avait été promis une restitution à laquelle j’ai droit, d’après la loi. Cette restitution n’arrive pas et je suis actuellement dans une triste situation. Je vis, loin de ma femme qui réside en Algérie et que je voudrais rejoindre. Je vis aux crochets (c’est le mot technique) de ma fille dont les appointements sont à peine suffisants pour l’existence de la famille, et cela depuis 4 mois, sans qu’il y ait une solution ou l’espoir d’en obtenir une. Vivre de cette façon, c’est vivre en traînant le boulet. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 54]
L’Académie de médecine, reflet d’un sens civique ?
Une partie de la correspondance témoigne de la volonté de dénoncer toutes sortes d’injustice.
Un certain Morel dénonce ainsi les spectacles d’hypnotiseurs et l’exploitation sexuelle des femmes de tous âges venues y assister :
« Trois fois en moins de huit jours des prestidigitateurs ont envahi l’hôtel X du Mont-Dore, et après des tours de cartes, de physique amusante etc. ont entrepris des exercices d’hypnotisme, devant un auditoire composé en majorité de dames, de jeunes filles et d’enfants. Puis ils se rendaient dans un autre hôtel, bien entendu. Y a-t-il lieu de signaler ces faits à l’Académie de médecine, gardienne de l’Hygiène publique ? Oui, s’il y a des inconvénients graves à la propagation de pareils spectacles dans toutes les villes d’eaux et de bains de mer ! Lorsque le Chat Noir, ou le Théâtre Libre annoncent leur tournée au Mont-Dore (un signe des temps) et s’installent au théâtre, les familles sont prévenues et elles ne conduisent pas leurs enfants à ces auditions. Mais lorsque les hypnotiseurs s’installent dans la cour de l’hôtel à la sortie de la table d’hôte, ou dans le salon, il est difficile de s’en garantir. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 203]
Un soi-disant « rhumatismal phtisique » proteste contre l’inaction de l’Académie de médecine vis-à-vis de l’emploi de la gélatine par les fabricants de confiture, si la gélatine, ainsi qu’affirmé par Boyer et d’autres, développe microbes et tuberculose :
« Or comment se fait-il que des fabricants de confitures fabriquent des confitures à base de gélatine sans être inquiétés par la commission d’hygiène. » ; « Ah comme l’on dit à Paris, je crois que vous avez bon vous casser le ciboulot, piocher, turbiner, vos grands et généreux travaux ne sont pas près d’être couronnés de succès tant que vous vous laisserez contrebalancer vos recherches, par les voleurs, permis et toléré. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 442]
Victorine Raymond (1839-1896), sage-femme de Sciez Prailles en Haute-Savoie, dénonce quant à elle l’exercice illégal de la maïeutique par les matrones :
« J’ai le regret de vous dire que je ne puis me procurer aucun des outils nécessaires à une sage-femme vu que je n’ai pas assez de gain dans le métier de sage-femme. Car dans ma commune ce sont les matrones non diplômées qui reçoivent la plupart des enfants. Je ne sais si je me trompe mais je crois que Mr de l’Académie de médecine pourrait mettre fin à cet exercice illégal et je me recommande à vous d’y mettre fin et de m’aider à mon service. Dans ce cas-là je pourrais faire honneur au prospectus que vous m’envoyez. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 357]
L’Académie reçoit des pétitions en faveur du docteur Lafitte, condamné à trois ans de prison par la Cour d’assises de Seine-et-Oise pour avortement, expression du devoir, d’une conviction, ou d’un corporatisme de bon aloi [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 218-220].
Léopold Buron aîné, négociant à Tours, n’est pas seulement l’inventeur d’un procédé pour guérir les brûlures et un homme récemment condamné à une courte peine de prison pour diffamation et injures publiques. Il souhaite faire construire des maisons de santé et des hôpitaux à Cormery, Tours et Paris, portant le nom de son père Jean-Pierre Buron [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 66-67].
Quant au jeune docteur Maurice Edmond A’Court Tucker, il attire l’attention de l’Académie de médecine sur les maladies contagieuses contractées dans les omnibus, et sur l’étiquetage insuffisant des médicaments toxiques :
« Je crois devoir attirer l’attention de l’Académie sur les maladies contagieuses contractées dans les omnibus. Il arrive journellement que des gens soit par économie, soit par nécessité prennent l’omnibus pour se rendre à l’hôpital : notamment, lorsqu’un enfant se plaint d’une angine et qu’il a peu de fièvre les parents n’hésitent pas user de ce moyen de transport ; souvent on a à faire à de la diphtérie. Ne pourrait-on remédier en partie à cet état de choses en faisant désinfecter, aux têtes de lignes, celles de ces voitures qui passent devant les hôpitaux d’enfants ? J’ai fait cette remarque lorsque j’étais dans le service du Dr Heilly aux enfants malades, et que je séparais les contagieux. Un autre point sur lequel je crois devoir attirer l’attention de l’Académie est le nombre d’intoxications causé par les erreurs de médicaments, malgré l’étiquette rouge, dans l’obscurité, dont j’ai relevé plusieurs cas. Ne pourrait-on réserver pour les médicaments toxiques des fioles de forme déterminée, rondes ou carrées, de verre strié ou à étiquettes phosphorescentes ? » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 414]
Enfin Marie-Rose Astié de Valsayre (1846-1915), secrétaire générale de la Ligue de l’affranchissement des femmes, adresse à l’Académie de médecine un plaidoyer contre la peine de mort réservée aux terroristes anarchistes :
« Devant le dépôt toujours croissant des engins explosifs, la Ligue de l’affranchissement des femmes ose en toute humilité, soumettre à votre haute compétence les considérations suivantes. Quand on connaît les anarchistes, on se demande si l’on n’est pas en présence d’une secte d’illuminés et si cette hypothèse est juste, que peut la rigueur sur des déséquilibrés, qui, comme les anciens Gaulois marchent à la mort en chantant ? Le martyrologue nous montre que les persécutions n’aboutirent qu’à grossir le nombre des mystiques : n’en saurait-il être de même pour les anarchistes et les exécutions capitales ne seraient-elles pas propres à exaspérer encore leur maladive excitation ? Lorsque la question du libre arbitre est plus que jamais aujourd’hui à l’ordre du jour de la science, à vous, s’il y a lieu, de calmer la fièvre des vindictes en faisant entendre le sage langage de la science et de la raison. Ce serait une œuvre de haute humanité. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 5]
![Joseph Henri Condamin, dit Henry Cond'Amin. Les derniers moments du président Carnot. 1894. Chromolithographie. Détail [BANM, inv. ART 110]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/12/Billet_2026_Corr1894_SadiCarnot-1024x518.jpg)
L’ironie veut que cette lettre ait été envoyée le 19 mars 1894, soit peu de temps avant l’assassinat de Sadi Carnot à Lyon, le 24 juin 1894, par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio (1873-1894), exécuté le 16 août suivant. L’assassinat suscite dès le 30 juin 1894, une lettre de condoléances de Mariano Semmola (1831-1896), membre étranger de l’Académie de médecine et éminent professeur à l’université de Naples. Il rappelle le destin commun des deux nations forgé trente-cinq ans plus tôt dans la lutte pour l’unité italienne :
« Fidèle aux sentiments de sympathie profonde qui tout jeune encore m’ont fait aimer la France comme une seconde patrie, lorsque il y a quarante ans je vins à Paris compléter mes études de médecine avec Andral, Trousseau, Bernard, et tant d’autres immortels professeurs qui me prodiguèrent une bienveillance presque paternelle, je viens vous dire la douleur bien vive et le sentiment d’horreur qui me frappa en apprenant le crime horrible qui ravit à la France son Chef de choix. Veuillez, Monsieur le Président, vous faire l’interprète de mes sentiments de condoléance envers les illustres collègues de cette Académie, à laquelle j’ai l’honneur de appartenir. Que le pur sang versé dans ce grand malheur, au jour anniversaire où il y a 35 ans, le sang français mêlé au sang italien coula sur les campagnes de Magenta et de Solferino, pour préparer la résurrection de la Patrie italienne, sous le drapeau de la glorieuse Maison de Savoie, puisse arroser la fleur d’amour et de paix qui doit renaître pour rétablir entre ces deux nations que j’aime presque à titre égal, le rêve constant de ma vie pour leur bonheur et leur grandeur présente et future. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 395]
Jérôme van Wijland
Pour citer ce billet :
Jérôme van Wijland, « Correspondance – VI. L’année 1894 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 2 janvier 2026. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1894.

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