Le musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône présente, du 18 octobre 2025 au 18 janvier 2026, une exposition autour de photographies prises dans les hôpitaux psychiatriques en France, dont le titre est « Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie ».
La conception de l’exposition advient à la suite de la découverte, dans les archives du photographe Robert Demachy (1859-1936), d’une série de clichés intitulée « les folles » qui représentent des femmes internées à la Pitié-Salpêtrière. Les questions d’ordre historique sur l’origine de ces photographies ont laissé rapidement la place à un questionnement plus général sur les rapports entre la pratique photographique et la maladie mentale à l’intérieur des institutions psychiatriques. La photographie hospitalière connaît en effet plusieurs usages, explorés dans le parcours de l’exposition. Elle se substitue progressivement au dessin comme le moyen optimal pour visualiser la réalité grâce à sa capacité de donner corps aux symptômes, aux émotions, voire à la folie. En outre, la photographie facilite les soins, permettant le diagnostic (comme en atteste la méthode de Léopold Szondi par exemple) mais aussi la communication entre les soignants et les patients. Les photographies jouent en outre un rôle important dans la médiatisation des soins psychiatriques, non seulement par la dénonciation des conditions de vie dans les institutions mais aussi en contribuant à la diffusion de certains stéréotypes qui considèrent les malades mentaux comme des fous dangereux. Les images photographiques témoignent des différents aspects de la vie derrière les murs de l’hôpital : l’administration, les soins, les activités quotidiennes partagées. L’exposition « Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie » cherche à resituer dans leur contexte toutes ces facettes et à interroger le médium photographique lorsqu’il se confronte à la maladie mentale, entre le risque toujours présent de la stigmatisation et celui de l’invisibilisation du malade.
La Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine participe à cette exposition par le prêt d’un ouvrage imprimé et de six photographies.
Étienne Esquirol (1772-1840), membre de l’Académie de médecine, successeur de Philippe Pinel à la Salpêtrière et organisateur des hôpitaux psychiatriques en France, est l’auteur de l’ouvrage Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, publié à Paris par J.-B. Baillière, libraire de l’Académie royale de médecine, en 1838. Les deux volumes de ce livre sont accompagnés d’un atlas reproduisant notamment vingt-cinq gravures produites par Ambroise Tardieu (1788-1841). Ces images servent à illustrer des cas cliniques présentés dans le texte. Le visage des aliénés prend toute l’attention du graveur, qui les enrichit de détails au détriment de l’arrière-fond à peine esquissé sinon totalement absent. S’il n’est pas tourné de profil selon les usages du portrait, le malade fixe directement son regard sur le lecteur et ses traits sont accentués aux limites de la caricature par la difformité causée par la maladie. Pourtant ni le médecin ni l’artiste n’oublient l’humanité du malade.
L’objectif d’Esquirol n’est pas le voyeurisme ni la stigmatisation des malades, au contraire il déclare tout l’intérêt qu’il y a à visualiser au mieux les conditions des malades en vue de leur guérison :
« L’étude de la physionomie des aliénés n’est pas un objet de futile curiosité ; cette étude aide à démêler le caractère des idées et des affections qui entretiennent le délire de ces malades. Que de résultats intéressans [sic] n’obtiendrait-on pas d’une pareille étude. J’ai fait dessiner plus de 200 aliénés dans cette intention ; peut-être un jour publierai-je mes observations sur cet intéressant sujet. » [ESQUIROL 1838, vol. II, p. 167]
Pour cette même raison, par ailleurs, les illustrations sont commissionnées à Ambroise Tardieu, renommé pour ses gravures de politiciens, scientifiques ou hommes de lettres.
Les six photographies prêtées par la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine proviennent toutes d’un fonds encore en cours d’inventaire, celui du couple de neurologues Jules et Augusta Dejerine.
Jules Dejerine (1849-1917), membre de l’Académie de médecine, chef de service à Bicêtre et professeur de neurologie à la Salpêtrière, la prestigieuse chaire inaugurée par Jean-Martin Charcot, et son épouse, Augusta Dejerine-Klumpke (1859-1927), première femme interne des hôpitaux de Paris et probablement première femme neurologue au monde, s’intéressent dès les années 1880 aux possibilités ouvertes par la photographie dans le champ médical. Les textes qu’ils publient sont très souvent accompagnés de photographies des patients qu’ils décrivent. Si, parfois, les clichés sont dessinés en vue de la publication (avec l’aide, dans quelques cas, de la peintre Anna Elizabeth Klumpke (1856-1942), sœur aînée d’Augusta), l’image photographique s’affirme dans les ouvrages des Dejerine comme un appui nécessaire au texte qu’elle illustre. À titre d’exemple, dans la seconde édition de la Sémiologie des affections du système nerveux, parue en 1914, sur les 560 illustrations qui accompagnent le texte plus de 300 sont des photographies [DEJERINE 1914]. Or ces images ont été produites pendant toute la carrière des deux neurologues : à l’Hôtel-Dieu, à Bicêtre, à la Salpêtrière mais aussi à l’étranger, par exemple à Iéna en Allemagne.
Les tirages, produits par différentes techniques de l’époque (notamment albumine et argentique), sont souvent signés par leurs auteurs : Bernhard Bischoff (1842-1899) de Iéna photographie les pieds, artistiquement soutenus par des livres, d’un patient et ceux de sa mère, affligée de la même névrite ; plusieurs photographies sont prises par Charles Infroit (1874-1920), chef du laboratoire de radiographie de la Salpêtrière, dont la signature figure directement sur l’image.
Ces photographies documentent toute la variété des cas étudiés par les médecins : des membres atrophiés, des visages paralysés, des corps nus marqués par la maladie. Les données des patients sont soigneusement annotées sur les planches où sont collées les photos : leurs noms, leurs pathologies, le lieu et la date du cliché, mais aussi les légendes rendent compte des ouvrages imprimés où figure l’illustration. Souvent, ces images sont accompagnées de consignes en vue de la publication : « réduire à 12 cent. de hauteur // Dessiner un masque sur la figure », est-il ainsi écrit au-dessus du buste d’une jeune fille de 19 ans affectée d’une poliomyélite aiguë et dont le visage est en effet caché par des traits de peinture, qui retouchent aussi sa coiffure ; « 10 cent. // masquer la figure avec un bandeau large », lit-on sous le buste d’un homme au bras atrophié, également anonymisé. Ailleurs encore, les indications « ne reproduire que ce qui est entre les lignes bleues » d’une part, « 10 cent. » de l’autre, entourent la photographie d’un bras paralysé.
Un colloque scientifique accompagnant l’exposition et intitulé « Les clichés de la folie : usages de la photographie en psychiatrie (XIX-XXIe s.) » a eu lieu à la Fondation Maison des sciences de l’homme, 16, rue Suger, Paris 6e, le 20 et 21 novembre 2025.
Alessandro Valsecchi
Documents prêtés :
[ESQUIROL 1838] Étienne Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, J.-B. Baillière, 1838 [BANM, 35401]
B. Bischoff Photograph Anstalt Jena. Photo carte de visite. Koch fils. Tirage photographique. Dimensions : H. 10,5 × L. 6,5 cm (dont photo 6,0 × 4,9 cm) [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
Charles Infroit. Mme Ramon. Salp. 1909. Tirage photographique. Dimensions : H. 16,2 × L. 11,9 cm [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
Charles Infroit. Usage de la toise. Salpêtrière 1909. Tirage photographique. Dimensions : H. 18,0 × L. 12,9 cm [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
G. Manto. Sourdille Clémentine 19 ans. Salpêtrière 1899. Tirage photographique. Dimensions : H. 24,0 × L. 17,9 cm [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
G. Manto ? Blin. Bicêtre 1890. Tirage photographique. Dimensions : H. 22,0 × L. 17,1 cm [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
[?] Madame Rabaut. Bicêtre 1893. Tirage photographique. Dimensions : H. 22,0 × L. 16,7 cm [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta, en cours d’inventaire]
Bibliographie :
[AIGRAIN 2020] Alice Aigrain, « “Attraction-répulsion” : histoire de la patrimonialisation des collections photographiques Dejerine », Photographica, vol. 1 (2020), p. 40-57.
[DEJERINE 1914] Jules Dejerine, Sémiologie des affections du système nerveux, Paris, Masson et Cie, Éditeurs, 1914.
[FARDEAU 2017] Michel Fardeau, Passion neurologie : Jules et Augusta Dejerine, Paris, Odile Jacob, 2017.
Informations pratiques :
Exposition « Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie », Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Musée Nicéphore Niépce, 18 octobre 2025 – 18 janvier 2026
Pour citer cet article :
Alessandro Valsecchi, « Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 28 novembre 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/face-a-ce-qui-se-derobe.

![Charles Infroit. Mme Ramon. Salp. 1909 [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/11/Billet_2025_Face-a-ce-qui-se-derobe_1-773x1024.jpg)
![Étienne Esquirol, Des maladies mentales..., 1838, atlas, pl. VIII [BANM, 22626]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/11/Billet_2025_Face-a-ce-qui-se-derobe_2-656x1024.jpg)
![B. Bischoff Photograph Anstalt Jena. Photo carte de visite. Koch fils [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/11/Billet_2025_Face-a-ce-qui-se-derobe_3-622x1024.jpg)
![[?] Madame Rabaut. Bicêtre 1893 [BANM, Fonds Dejerine, Jules et Augusta]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/11/Billet_2025_Face-a-ce-qui-se-derobe_4-1024x777.jpg)
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