L’Académie nationale de médecine a décerné de 2003 à 2021 un prix littéraire, le prix Jean Bernard. Intitulé depuis 2022 « prix littéraire de l’Académie nationale de médecine », le prix a été attribué en 2025 à Paola Pigani, pour son livre publié aux éditions Liana Levi, Le Château des insensés.
« Enterrez-moi avec lui », répète Jeanne après la mort à la naissance de son bébé. La souffrance qui lui fait perdre la raison (une psychose puerpérale, diagnostiquera le docteur Tosquelles) la conduit, à la demande de son mari, à l’asile de Ville-Évrard. Le 31 août 1939, les pensionnaires de l’asile prennent le train pour Saint-Alban-sur-Limagnole, en Lozère. C’est là, dans ce « château des insensés », que Jeanne revient à la vie.
À travers la succession des jours, les déambulations et les rencontres de son héroïne, éclairées par les extraits du journal d’une infirmière, Paola Pigani donne une forme littéraire et poétique à l’expérience d’un traitement psychiatrique d’un genre nouveau, engagée pendant la guerre par Paul Balvet, François Tosquelles, Lucien Bonnafé et André Chaurand à l’hôpital de Saint-Alban.
La poésie s’exprime dans l’évocation des habitants du château, décrits dans leurs paroles et leurs gestes, non pas comme des ombres hébétées mais comme autant de présences fortes dont l’auteur excelle à montrer la personnalité propre : la Rillette, la Caille, le Maître, Petit-Vingt, Victor-pour-la-vie. On rencontre Paul Éluard en visiteur et l’on fait la connaissance avec lui de pensionnaires artistes : le sculpteur Auguste Forestier, Marguerite Sirvins, internée depuis 1931 et qui ébauche son œuvre d’artiste textile sous les yeux de Jeanne. On assiste au passage des saisons sur les plateaux de la Lozère où, au-delà de la souffrance et du désarroi, éclate avec intensité la vie des corps et des esprits.
C’est pour être allé chercher la mer que Victor-pour-la vie disparaît :
« Quand il pliait des lamelles de papier journal dans la salle commune, toujours il en faisait de minuscules vagues puis les trempait dans un verre d’eau, les ressortait entre deux doigts, ébahi. Le jour où il avait découvert le premier bateau d’Auguste dans le bureau du Docteur Tosquelles, il s’était écrié : « Vous l’avez sauvé de la mer ? Comment il est arrivé là ce bateau ? C’est malheureux un bateau sec. » Le docteur l’avait laissé dire tout en prenant des notes. Plus tard, le garçon avait demandé à Auguste s’il était marin. Sa réponse l’avait refroidi et il ne s’était plus approché ni de lui ni de ses sculptures. » (p. 224)
« À présent, il avançait à pas de louveteau épuisé. Les rumeurs des arbres, du vent devinrent des rumeurs de rivière, de fleuve, des rumeurs de mer. Je te l’avais dit Fauvette que j’y arriverais. Il tomba sur ses genoux. Et à l’instant où il crut reconnaître au loin la voix de Baptiste, chavira tête la première dans les vagues. » (p. 226)
Jeanne, la Fauvette, au contraire, redécouvre au contact des fous, des médecins et des enfants de l’école où elle va travailler, la possibilité d’une vie, sans son enfant :
« Jeanne filait avec sa charge de linge. Dans les haies et les arbrisseaux, les oiseaux du printemps s’encanaillaient, les fossés débordaient de la pluie du matin et de senteurs d’herbes folles, les premières têtes de luzerne s’agitaient sous l’ombre des nuages. Si elle gagnait du temps sur la montée à l’hôpital, elle pourrait aller saluer Auguste et Mlle Sirvins. Vite poser la brouette à l’entrée de la buanderie, hisser sur une épaule le ballot de linge.
La Rillette, qui travaillait là durant ses bons jours, la reconnut mais les mots restèrent collés à sa bouche, aucun son, ni rire ni râlerie comme à son habitude, juste un regard liquide et de grands mouvements éperdus. Elle attrapa le sac et en dispersa le contenu dans un bac de tri. Jeanne eut le temps de voir danser les chemisettes et tricots de peau des enfants, et se rappela les percales qu’elle avait préparées pour le sien.
Ses gestes lents et tout chauds d’espoir pour coudre, assembler, y piquer de minuscules boutons de nacre. Inventer sa vie avant qu’advienne la vie. Elle referma la porte sur la brume des lessiveuses où déjà la Rillette disparaissait. » (p. 266)
Répondant aux mots d’accueil du professeur Belghiti, secrétaire adjoint de l’Académie et président du jury, Paola Pigani a évoqué comme source de son travail littéraire sa sensibilité « aux trajectoires humaines individuelles qui peuvent se nourrir et se battre dans une communauté de destin ». Évoquant la situation difficile de la psychiatrie actuelle, consacrée par le gouvernement « Grande cause nationale » deux années consécutives, en 2025 et 2026, elle a rappelé l’importance de l’héritage de la psychothérapie institutionnelle et conclu par une citation de Tosquelles, « sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît ».
François Léger
Le jury du prix Jean Bernard renommé Prix littéraire de l’Académie nationale de médecine a récompensé successivement, depuis 2003 :
– 2003 : Éric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose, Paris, Albin Michel, 2002
– 2004 : Martin Winckler, Les trois médecins, Paris, P.O.L., 2004
– 2005 : Jean-Baptiste Gendarme, Jean-Baptiste, Chambre sous oxygène, Paris, Gallimard, 2005
– 2006 : Marie Didier, Dans la nuit de Bicêtre, Paris, Gallimard, 2006
– 2007 : Antoine Sénanque, La grande garde, Paris, Grasset, 2007
– 2008 : Claire Marin, Hors de moi, Paris, Éditions Allia, 2008
– 2009 : Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L., 2009
– 2010 : Guillaume de Fonclare, Dans ma peau, Paris, Stock, 2009
– 2011 : Michel Rostain, Le fils, Paris, Oh ! éd., 2011
– 2012 : Sándor Márai, La sœur, Paris, Albin Michel, 2011
– 2013 : Yves Mabin Chennevière, Portrait de l’écrivain en déchet, Paris, Seuil, 2013
– 2014 : Marie Le Drian, Le Corps perdu de Suzanne Thover, Rennes, Apogée, 2013
– 2015 : Charles Lanot, Médecin de campagne, Versailles, Illador, 2014
– 2016 : Mathias Malzieu, Journal d’un vampire en pyjama, Paris, Albin Michel, 2016
– 2017 : Hélène Merle-Béral, 17 femmes prix Nobel de sciences, Paris, Odile Jacob, 2016
– 2018 : Philippe Lançon, Le lambeau, Paris, Gallimard, 2018
– 2019 : Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Paris, Gallimard, 2019
– 2020 : Victoria Mas, Le bal des folles, Paris, Albin Michel, 2019
– 2021 : Julian Barnes, L’homme en rouge, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Paris, Mercure de France, 2021
– 2022 : Laurence Tardieu, D’une aube à l’autre, Paris, Stock, 2022
– 2023 : Stéphanie Dupays, Un puma dans le cœur, Paris, Éditions de l’Olivier, 2023
– 2024 : Catherine Lovey, Histoire de l’homme qui ne voulait pas mourir, Genève, Éditions Zoé, 2024
Le jury du prix littéraire de l’Académie nationale de médecine a récompensé en 2025 :
– Paola Pigani, Le Château des insensés, Paris, Liana Levi, 2024.


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