« Pour clients les puissants de la terre » : la patientèle du docteur Pierre Rayer

Un lot de 59 lettres acquis en vente aux enchères en mai 2025 permet d’éclairer la nature des relations médecin-patient au sein de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie du milieu du XIXe siècle, sous la monarchie de Juillet, la Seconde République et le Second Empire.

Ces lettres constituent un fragment de la correspondance passive de Pierre Rayer (1793-1867). Elles s’échelonnent de juillet 1836 à avril 1866 : 32 d’entre elles datent du Second Empire, 16 leur sont antérieures. Plus généralement, elles couvrent les années d’activité de Pierre Rayer où celui-ci occupe déjà une place reconnue au sein du champ scientifique, ayant été élu membre titulaire à l’Académie de médecine dès 1835 et à l’Académie des sciences en 1843, mais aussi une place éminente au sein des détenteurs du capital, ainsi qu’au sein du pouvoir royal puis impérial, comme médecin consultant du roi Louis-Philippe puis comme médecin ordinaire de Napoléon III.

On sait, en revanche, que sa carrière au sein de l’université a été longtemps freinée par son appartenance religieuse. Françoise Huguet, dans son dictionnaire prosopographique, en explique les raisons : « Il s’inscrit au concours de l’agrégation, mais le clergé était alors tout puissant (Frayssinous étant ministre) et voulait des professeur catholiques et bien pensants, il n’y avait pas de place à l’école de médecine pour les protestants et on lui refusa le droit de concourir. » [HUGUET 1991 p. 394]

Les lettres inventoriées ici racontent un Pierre Rayer ayant « pour clients les puissants de la terre » [ROGER 1867 p. 1109]. À première vue, les titres de noblesse y sont bien représentés. De Marie Amélie Élisabeth Caroline, princesse de Bade, duchesse d’Hamilton (1817-1888) au comte Gustaf Carl Fredrik Löwenhielm (1771-1856) en passant par Jacobo Fitz-James Stuart y Ventimiglia, 15e duc d’Alba (1821-1881), tout le gotha prie le docteur Rayer de se presser à son chevet.

Recoupant souvent ce premier ensemble, se trouvent également très représentés les hommes politiques du temps, ambassadeurs, députés, sénateurs, ministres, tels Hippolyte Fortoul, Eugène Rouher, Gustave Rouland, Victor Lanjuinais, etc.

Chacun exprime l’espoir que le docteur Rayer le soigne, lui ou l’un de ses proches, voire une connaissance. Édouard Thouvenel (1818-1868), par exemple, alors ambassadeur de France dans l’Empire ottoman, prend ainsi beaucoup d’intérêt à la santé d’un banquier arménien [BANM, Ms 1450 (2330) n° 54]. Hippolyte Fortoul, alors ministre de l’Instruction publique, s’inquiète auprès de Pierre Rayer, le 12 juin 1856, de la santé de l’évêque de Limoges :

« Monseigneur l’Évêque de Limoges, malade depuis deux ans, arrive à Paris pour assister au Baptême du prince Impérial. Je le presse de profiter de son séjour ici pour vous consulter sur sa santé qui m’est bien chère comme elle l’est au troupeau dont Mgr Buissas est le pasteur et à tous ceux qui ont le bonheur de le connaître. Je crains que les médecins de Limoges n’aient pas bien pénétré le secret du mal qui affaiblit insensiblement les forces de ce vénérable prélat. Veuillez donc le recevoir, l’examiner avec tout l’intérêt dont il est digne à tant de titres. Je vous le confie, pour que vous lui rendiez cette belle santé que je lui ai connue autrefois et dont il a fait un si bon usage pour la pacification d’un pays très gâté et dans l’intérêt du gouvernement de l’Empereur comme dans celui de la Religion. » [BANM, Ms 1450 (2330) n° 28]

Hippolyte Fortoul lui-même meurt peu après, le 7 juillet 1856 et Bernard Buissas, le 24 décembre 1856.

Le 16 janvier 1858, l’Académicien français Ludovic Vitet (1802-1873), s’inquiétant de la santé de son épouse, embrasse son état en employant le « nous » pluriel :

« Nous avons bien besoin de vos excellents conseils car nous n’allons pas mieux. Les règles qui pendant les deux premiers jours avaient amené une amélioration assez sensible, ont en se retirant causé des maux de reins et des coliques du bas-ventre d’une telle violence que depuis six semaines la pauvre malade n’avait pas encore été aussi souffrante. Hier soir ces douleurs aiguës avaient paru céder à l’application répétée de cataplasmes, mais aujourd’hui les voilà qui semblent revenir de nouveau. » [BANM, Ms 1450 (2330) n° 58]

Hélas, Mme Vitet décède le 12 février 1858. Certains des courriers prennent place après les soins, pour remercier le docteur Rayer, soit qu’il ait réussi à soigner le malade, soit que, le malade étant mort, le destinateur estime que le docteur lui ait conféré les meilleurs soins possibles. Paul Bethmont (1833-1889), évoquant le décès – la veille-même – de son père Eugène Bethmont (1804-1860), ne manque d’y adjoindre la promesse de suivre les traces de son père plusieurs fois député (Seine, Charente-Maritime, Indre) :

« Je ne pourrais pouvoir vous témoigner toute la reconnaissance que mon frère et moi nous éprouvons pour les soins si tendres et si dévoués que vous n’avez cessé de prodiguer à mon père chéri. Mais je puis vous dire parce que je sais que cela vous sera agréable que l’amour que j’avais pour lui se changera en un respect pieux et que toutes ses pensées tous ses désirs exprimés dans sa dernière maladie sont pour moi des ordres, je ferai mon possible pour le suivre de loin dans la carrière qu’il a illustrée, et j’ose espérer que vous continuerez à son enfant un peu de cette affection si vive que vous portiez au père. Je vous écris de sa chambre, près de lui qui ne souffre plus et je baise vos mains avec piété parce que vous avez fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour le sauver. […] Mon père m’a prié de vous remettre son portrait photographié et il m’a dit donne-le à Rayer cela lui fera plaisir de m’avoir et je serai content d’être auprès de lui ; ces jours-ci j’exécuterai ce désir de mon père. » [BANM, Ms 1450 (2330) n° 14]

De fait, Paul Bethmont deviendra député de la Charente-Inférieure en 1865 et ce, jusqu’en 1882.

Adrien Perlet, le 1er octobre 1850, évoque un deuil cruel, sans nul doute celui de son épouse, décédée à Enghien-les-Bains le 6 septembre 1850, auquel lui-même ne survivra guère, décédant le 20 décembre 1850 :

« Vous avez appris le cruel coup qui m’a frappé. On me disait qu’en de telles circonstances, le déplacement, la vue d’objets nouveaux me seraient une diversion salutaire, et je partis aussitôt pour Boulogne-sur-Mer, d’où je reviens après quinze jours d’absence, sans avoir aucunement éprouvé l’efficacité de ce remède.

Toutefois, le chagrin auquel je suis en proie, n’a point effacé de ma mémoire le souvenir de vos bontés. J’aime à me les rappeler, et j’en suis d’autant plus fier que vous ne les prodiguez pas, je le sais, à tout le monde. Aussi me flatté-je, dans mon orgueil, de ne les avoir dues qu’à un sentiment voisin de l’amitié. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 39]

L’un des principaux acteurs comiques de son temps, Adrien Perlet s’est partagé entre le Gymnase, les grandes salles de province et Londres. De nombreux portraits le représentent et Dantan jeune, notamment, en a fait le portrait-charge en grand efflanqué.

Poursuivant sa lettre à son médecin et ami, Adrien Perlet lui offre une édition des œuvres de Molière :

« Depuis longtemps, j’avais dessein de vous offrir les œuvres illustrées du prince des philosophes, du moraliste par excellence, de notre Molière enfin. Cette édition, publiée d’après la première de toutes, donnée en 1699 [sic pour 1682 ?] par Vinot [sic pour Vivot] et Lagrange, où la fameuse scène du pauvre, dans le Festin de Pierre, et tous les passages retranchés dans les éditions subséquentes, ont été rétablis, est, à mon sens, le plus beau monument qu’on ait élevé à la gloire de ce grand homme.

J’ai pensé que sous ces divers rapports, elle pourrait vous intéresser, et je vous prie de l’accepter, comme un faible témoignage de ma reconnaissance.

J’espère, sous peu de jours, vous aller serrer la main, si toutefois vos clients, toujours si nombreux, me permettent d’arriver jusqu’à vous. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 39]

Il ne choisit l’édition pas au hasard et fait probablement référence à l’édition de 1682, première édition des œuvres complètes de Molière, à savoir : Les Œuvres de Monsieur de Moliere, reveuës, corrigées et augmentées, A Paris, Chez Denys Thierry, Claude Barbin et Pierre Trabouillet, MDCLXXXII [1682]. Non seulement acteur, il réfléchit de plus à son art et y a consacré lui-même un long essai : De l’Influence des mœurs sur la comédie. Discours suivi de deux études sur les rôles du Misanthrope et du Tartufe [PERLET 1848]

L’angoisse d’une mère, prête à tout mais consciente de ne pas laisser ses sentiments empiéter la compétence du médecin, est palpable dans une lettre non datée, mais datable après 1848, d’Aliénor de Becdelièvre, marquise de Courtarvel (1807-1893) :

« Je ne sais, Monsieur, si vous avez entendu parler de l’accident grave que le seul fils qui me reste a eu par suite d’imprudence à la chasse, suivant les uns ; par une prédisposition naturelle suivant les autres. Quoi qu’il en soit, j’ai perdu mon fils aîné dans la Seine et j’arrive à l’instant même de Russie avec mon fils que j’ai été chercher et que j’ai eu le bonheur de ramener à travers tout ce que vous pouvez penser, si vous connaissez cet affreux climat.

Monsieur le Comte de Morny, auquel mon fils, a demandé un bon médecin, vous a nommé comme étant le sien. Il vous recommande son jeune attaché d’ambassade pour lequel il a été d’une grande bonté.

Veuillez donc être assez bon, Monsieur, pour me dire à quelle heure nous pourrions espérer de vous trouver chez vous demain car je jeune malade a le plus vif désir de vous voir ? Il espère (et c’est aussi l’avis de M. le Cte de Morny), que vous allez lui ordonner pendant quelque temps du moins, le repos à la campagne. Enfin, Monsieur, veuillez disposer du jeune malade suivant votre conviction sans écouter nos désirs et les siens.

Je vous prie de bien ménager l’imagination du jeune malade, si vous avez quelque chose de particulier à me dire, veuillez me l’écrire ou me donner un rendez-vous chez vous ?

Je pense que vous serez bien aise de voir d’avance ce que les médecins de Pétersbourg disent de son accident, vous me rendrez ces papiers plus tard car je ne pense pas que le malade doive savoir que je vous les communique. Nous aurons peut-être besoin de [sic] d’autres petites ruses pour guérir, s’il plaît à Dieu, le jeune malade. Je trouve son cerveau encore fort excité, il se fâche pour des riens etc. etc. Il a beaucoup de peine à parler. S’il était à l’aise avec vous, vous verriez qu’il confond surtout les genres et les nombres et il met des mots à la place les uns des autres etc. Je vous prie donc de l’examiner bien attentivement.

Je m’aperçois, avec chagrin, qu’il y a eu confusion au moment de mon arrivée et que les papiers écrits par les 3 médecins de St Px sont encore à ma campagne, votre excellent coup d’œil suppléera à tout ?

Le jeune malade veut absolument vous voir demain, ainsi venez chez lui si vous ne pouvez pas nous donner une heure chez vous mais veuillez me répondre deux mots par mon concierge qui vous porte ma lettre. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 3]

La marquise de Courtarvel a perdu son fils aîné René Louis Jules César le 17 mai 1848. Notons toutefois qu’elle ne mentionne pas qu’elle a, par ailleurs, deux filles, oubli qu’il serait possible de comprendre par le poids qu’occupe la filiation mâle dans l’aristocratie. D’après sa date de décès, nous savons que son fils puîné, Ludovic (1832-1894), dont il s’agit dans cette lettre, a survécu à son accident.

Le sort des enfants, surtout lorsqu’ils sont jeunes, est l’objet de toutes les attentions. Une des lettres de cet ensemble sort de l’ordinaire parce qu’elle est adressée à Pierre Rayer non par un patient ou un proche, mais par un autre médecin. C’est ainsi que Louis-Eugène Bisson (1801-1862) écrit, le 27 octobre 1846, à son maître pour lui faire part de la consultation qu’il est venu faire, à Francfort-sur-le-Main, d’un jeune garçon.

« Arrivé hier soir à Francfort (sur le Main), j’ai été un peu reçu comme visite inutile cependant en voyant le malade je n’étais pas trop rassuré : figure amaigrie abattement général, langue recouverte d’un enduit muqueux épais et légèrement jaunâtre, j’ai examiné la gorge avec soin et je n’ai trouvé que de la rougeur sans ulcération, pas de trous d’aphtes bien que le médecin M. Scott en ait trouvé dans la matinée. Le pharynx est rouge granuleux, contenant des mucosités, dont l’expuition est douloureuse, la déglutition n’est pas très difficile le canal intestinal et l’estomac ne sont point douloureux, point de nausées, point de vomissement, dans la fosse iliaque droite on sent un peu de gargouillement le ventre est très plat.

Les poumons me paraissent en bon état, point de matité, la respiration est très longue, se faisant peut-être un peu moins entendre que chez une autre personne, point de toux, seulement de temps à autre on entend le malade produire un son mais qui me paraît plutôt guttural que pulmonaire, le pouls était à 72 par minute, mais un peu irrégulier, plein et mou, soit un peu plus qu’ordinaire, urines briques et déposant beaucoup garde robe dans la journée mais je ne l’ai point vue. Le docteur allemand est arrivé à six heures, nous avons eu beaucoup de mal à nous entendre, lui parlait très peu français, moi pas du tout allemand, je lui lâchais bien quelques mots de latin, mais il ne paraissait pas y mordre soit que j’aie barbarismé ou autre enfin avec la patience et l’aide de Madame André j’ai pu apprendre que le malade était atteint de la schlemm fieve [mauvaise fièvre ?] il a eu du dévoiement des insomnies, des gargouillements dans la fosse iliaque etc. enfin il m’a cité tous les symptômes de la fièvre typhoïde, genre muqueux, sans délire, il ne m’a [pas] dit s’il avait remarqué des taches sur l’abdomen il n’a point vérifié le foie.

Son traitement a consisté en lavements orangeades, bouillon de poulet, huile de ricin de temps à autre, et lavements laxatifs, cautérisation des aphtes qui existaient il paraît du dedans des lèvres, de la bouche, sur la langue. Il a ordonné aussi des potions au chlorure de chaux, comme cautérisant les aphtes qu’il dit avoir existé dans le canal intestinal, cependant le malade m’a dit n’avoir jamais eu de dévoiement, le plus qu’il a été c’est deux fois dans 24 heures, on voit encore les cicatrices des aphtes sur les lèvres. Dans la matinée on a prescrit une potion sudorifique que je n’ai pas cru devoir continuer ; j’ai prescrit une orangeade vineuse au vin de Bordeaux et un lavement émollient qui a été suivi d’une bonne selle naturelle. La nuit a été assez bonne, sommeil en plusieurs fois dont une a été de 3 heures, la langue moins chargée, moins large, prenant la forme de fer de lance, douleur de gorge moindre rougeur peut-être un peu diminuée, toujours des granulations, j’ai découvert à droite du pharynx une aphte irrégulière [croquis] ainsi faite blanchâtre me paraissant être la suite d’une plus forte, je ne trouve point d’ulcération spécifique. J’ai prescrit avec le médecin qui me laisse ordonner, un bouillon de poulet un peu plus fort avec un peu de bœuf, se lever une heure ou deux son orangeade vineuse et un lavement émollient, c’est notre manière de faire peu d’user le moins possible de potions, et j’espère que le malade s’en trouvera bien. Je voudrais bien que vous me disiez de partir le plutôt [sic] possible si je dois l’attendre quand même la maladie durerait encore huit jours et en supposant une rechute ce que je devrais faire vous êtes tout mon conseil et je ferai ce que vous déciderez. Bien que je m’ennuie dans ce pays où on est mal nourri mal couché, où on ne parle point français j’aurais voulu aller visiter les hôpitaux mais je n’ai [eu] qu’à rencontrer des médecins qui ne parlent qu’allemand, enfin je verrai, Monsieur Ernest est très bon pour moi très affectueux.

Je n’écrirai point à Madame André vous aurez la bonté de lui dire ce qui en est, et si le malade allait aussi bien par gradation, dans quatre jours je pense que nous pourrions partir dans une bonne voiture, bien fermée, moitié en chemin de fer, moitié à terre, ils veulent partir aussi en bateau à vapeur, pendant 8 heures, bien que ce soit séduisant pour moi cependant je n’oserai le faire.

Je voudrais aussi que l’on déménageât mais ils ne s’en soucient pas, ce n’est pas facile à mener.

Adieu mon bon maître. Je suis le plus dévoué de vos élèves et croyez toujours à mon sincère attachement.

Je pense que mon voyage ne sera pas inutile pour le malade en ce sens que sa convalescence sera hâtée je l’espère car la potion etc. aurait retardé j’en suis persuadé la guérison, ainsi il est cinq heures et il est très bien, très gai, s’est levé une heure sans fatigue.

Je pense que nous pouvons reporter samedi prochain, car excepté la gorge il est très bien, et le changement depuis mon arrivée est extraordinaire. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 16]

L’enfant dont il est question dans cette lettre n’est pas n’importe qui. Il s’agit d’Édouard André (1833-1894), rejeton d’une riche famille de banquiers nîmois protestants – par ailleurs apparentée à l’épouse de Pierre Rayer –, et futur collectionneur, avec son épouse Nélie Jacquemart. À partir de 1843, la mort de François Cottier a fait de son unique petit-fils d’à peine 9 ans un riche héritier, détenteur de biens immobiliers, d’actions et d’obligations, enfin d’un capital en espèces [MONNIER 2014 p. 108-109].

Son père, Ernest André (1803-1864), fait partie des banquiers qui ont contribué à la fondation, en 1838, de la Compagnie du Chemin de Fer de Paris à Orléans, par le comte Pillet-Will. Même s’il n’en est plus, en 1846, l’un des administrateurs, Ernest André demeure intéressé par le chemin de fer et ses opportunités de développement et il est plus que probable que le lien avec la Compagnie Paris-Orléans explique le recours au docteur Louis-Eugène Bisson, alors attaché au service de santé du chemin de fer d’Orléans depuis 1839 environ.

Le jeune Édouard a perdu sa mère très jeune, décédée des suites de couches à l’âge de 21 ans, en mai 1835, son nouveau-né ne survivant guère que quelques jours. Son père s’est remarié en 1837 avec Aimée-Louise Gudin, issue d’une famille attachée à la geste impériale, qui n’aura pas d’enfant et élèvera Édouard comme son fils.

Dans la biographie qu’elle lui a consacrée, Virginie Monnier analyse le portrait de lui en jeune garçon de 12 ans :

« En 1845, Édouard pose pour Winterhalter. Le portrait, à mi-corps, est celui d’un bel enfant mince au visage ovale. Il a hérité des André une peau mate, des cheveux noirs et des yeux bleus sous une paupière un peu lourde. Vu de profil, la tête tournée vers nous, il se tient très droit, un livre à la main. Mais le portrait de ce jeune écolier est contraint : Édouard y apparaît “sage comme une image” et “élégant comme une gravure de mode” : le regard est peu expressif, sans gaieté, l’enfant semble renfermé et introverti. » [MONNIER 2014 p. 110]

Et Virginie Monnier de continuer :

« On ne sait où il fut élevé : chez ses parents, par un précepteur ou en Suisse, par un pasteur, comme son père et son grand-père ? Son éducation dut certainement très soignée – la position sociale de sa famille l’exigeait – et probablement très stricte : c’est sur Édouard et son cousin Alfred que reposait l’avenir de la dynastie. Dès son plus jeune âge, on lui en a fait prendre conscience. » [MONNIER 2014 p. 110]

Cette lettre constitue peut-être une piste de recherche pour appréhender le cadre de son éducation. Quoi qu’il en soit, le recours à un médecin allemand et à un médecin français font sentir les enjeux qui reposent sur les épaules du jeune adolescent.

 

Au détour de la correspondance, la chaire de professeur de faculté et l’Association générale des médecins de France

La correspondance aborde aussi des enjeux de carrière pour Pierre Rayer. Gustave Rouland, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, sollicite Pierre Rayer dès février 1862 pour qu’il accepte une chaire de faculté :

« Dites-moi confidentiellement quelles sont les chaires que vous jugeriez utile de créer à la Faculté de médecine pour y rendre l’enseignement complet et à la hauteur des exigences scientifiques actuelles. Il faut que je prépare cette grande réforme. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 48]

Moins de deux mois plus tard, il lui réécrit :

« Je vous confie que j’ai la démission très volontaire de M. Dubois.

Je puis demain créer la chaire que vous occuperiez à la faculté et celle que vous désirez pour Robin. Je suis donc en mesure d’agir de suite et dans le sens de vos pensées. Acceptez donc le décanat. Il y va des plus grands intérêts du hait enseignement médical, et vous rendrez un service éminent à l’Empereur qui vous aime et au pays qui vous honore. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 49]

Jean Théodoridès, parmi d’autres, a relaté cette crise institutionnelle au sein de la Faculté de médecine de Paris, révélatrice de tensions croissantes entre le pouvoir politique et les élites scientifiques :

« En 1862, on proposa à Rayer le décanat de la Faculté de Médecine de Paris et une chaire de médecine comparée. Il n’accepta qu’à la condition qu’une chaire d’histologie soit créée pour Charles Robin. Etant devenu entretemps le médecin de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie, du duc de Morny, de la princesse Mathilde et de divers banquiers et aristocrates, Rayer fut considéré par les étudiants comme une créature du Second Empire et lors de son discours de rentrée le 17 novembre 1862 éclata un mémorable chahut. Il demeura cependant à son poste de doyen pendant presque 2 ans et fit créer des chaires ou charges de cours pour diverses spécialités médicales (ophtalmologie, neurologie, dermatologie, pédiatrie). En butte à une hostilité permanente de la part de ses confrères il démissionna de ses fonctions de doyen en 1864 (…) » [THÉODORIDÈS 1991 p. 95-96]

Trois lettres au moins abordent le contexte de la création de l’Association générale de prévoyance et de secours mutuels des médecins de France, aux statuts approuvés par arrêté en date du 31 août 1858, avec Pierre Rayer comme président. L’association est plus connue sous le nom d’Association générale des médecins de France. Tout particulièrement, dans une lettre du 20 avril 1859, Alexandre Bixio (1808-1865) ne dédaigne pas de se faire désirer :

« Je vous ai dit combien j’étais touché de l’honneur que me faisaient mes confrères en m’appelant au Comité de l’association. J’ai ajouté que dans l’impossibilité où je suis de m’acquitter des devoirs que cette position impose j’étais obligé à mon grand regret de décliner l’honneur qu’on voulait bien me faire.

Vous avez insisté avec votre bonne grâce habituelle, mon cher Président, vous m’avez dit que mon refus pourrait être préjudiciable à la société.

Dans cet état des choses, je ne puis que m’en rapporter à vous, et rester des vôtres jusqu’au moment où ma démission vous permettra de vous adjoindre un confrère moins indigne. » [BANM, Ms 1459 (2330) n° 17]

 

Jérôme van Wijland

 

Lien vers l’inventaire :

BANM, Ms 1459 (2330) n° 1-59 : Correspondance passive de Pierre Rayer

 

Références bibliographiques :

[HUGUET 1991] « Rayer Pierre François Olive », dans Françoise Huguet, Les professeurs de la Faculté de médecine de Paris. Dictionnaire biographique, 1794-1939, Paris, Institut national de recherche pédagogique, Éd. du C.N.R.S., 1991, p. 393-394.

[MONNIER 2014] Virginie Monnier, Édouard André. Une famille, un homme, une collection. De la banque au musée Jacquemart-André, Nîmes, Alcide, 2014.

[PERLET 1848] Adrien Perlet, De l’Influence des mœurs sur la comédie. Discours suivi de deux études sur les rôles du Misanthrope et du Tartufe, Paris, Dauvin et Fontaine, éditeurs, 1848.

[ROGER 1867] Henri Roger, Éloge de Rayer, Bulletin de l’Académie impériale de médecine, 31e année, tome XXXII, 1866-1867, séance du 17 septembre 1867, p. 1107-1111.

[THÉODORIDÈS 1991] Jean Théodoridès, « Un grand médecin : Pierre-François-Olive Rayer (1793-1867), pionnier de l’étude des zoonoses et fondateur de la pathologie comparée », Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France, tome 144, n° 1, 1991. p. 93-100.

 

Pour citer cet article :

Jérôme van Wijland, « “Pour clients les puissants de la terre” : la patientèle du docteur Pierre Rayer », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 15 mai 2026. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/ms-1459-2330.

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