Plus de cinquante ans après la rétrospective Georges Mathieu qui s’était tenue à l’hôtel de la Monnaie en 1971, Christian Briend, Éric De Chassey, et Béatrice Coullaré proposent, à la Monnaie de Paris, en collaboration étroite avec le musée national d’Art moderne (centre Pompidou), une nouvelle exposition qui jette un pont entre les créations picturales de l’artiste et son travail effectué pour la Monnaie de Paris. À l’occasion de cette exposition, nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir la création emblématique réalisée par Georges Mathieu pour l’Académie nationale de médecine : le décor de son plafond.

« [La rénovation de la salle des séances, décidée par le secrétaire perpétuel Jacques-Louis Binet,] est votée au cours de plusieurs conseils d’administration entre novembre 2005 et mai 2007. L’architecte Antoine Stinco supervise des travaux destinés à créer un accès pour les personnes à mobilité réduite, à ajouter des pupitres et des fauteuils, à aménager le balcon, à améliorer la sonorisation et à transformer la peinture [BINET 2007]. À cette occasion, il est décidé de substituer à la peinture du plafond une nouvelle œuvre, signée Georges Mathieu [Georges Victor Adolphe Mathieu d’Escaudœuvres (Boulogne-sur-Mer, Pas-de-Calais, 27 janvier 1921 – Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine, 10 juin 2012)].
L’artiste, qui revendique la paternité du dripping, se fait connaitre dès la fin des années 1940 comme un des représentants d’un « art autre » [TAPIE 1952] ou « informel » [TAPIE 1951] – pour reprendre les expressions du critique Michel Tapie – qui se désolidarise de l’abstraction géométrique et du cubisme et propose une peinture de la spontanéité et de la gestualité, ou la forme précède le sens. En 1952, il mêle l’action painting et le happening, en exécutant devant public L’Hommage au maréchal de Turenne (inv. AM 2015-225, Paris, musée national d’Art moderne-centre Pompidou) et La Mort de Philippe III le Hardi (collection particulière). Avec La Bataille de Bouvines, huile sur toile de très grandes dimensions (2,50 × 6,00 m) qu’il expose en avril 1954 au 10e Salon de mai, il inaugure un cycle de scènes de batailles et d’histoire et s’impose comme un des principaux artistes de l’avant-garde. Tandis que sa peinture subit de plus en plus l’influence de la calligraphie d’inspiration japonaise, il multiplie les incursions dans les métiers d’art : Manufacture de Sèvres, tapisserie des Gobelins, mosaïque, et se fait connaitre des Français par quelques créations, telle la pièce de 10 francs (1974), le logotype de la chaine de télévision Antenne 2 (1975) ou encore le trophée des 7 d’or (1985). En 1975, il est élu au fauteuil VI de la section de peinture de l’Académie des beaux-arts, ce qui en fait le lointain successeur de Charles-Louis Muller.
Jacques-Louis Binet n’ignore pas que le maitre de l’abstraction lyrique s’est déjà intéressé à la médecine, au corps et à la main. Le 22 septembre 1980, à la Faculté de médecine de la rue des Saints-Pères, Georges Mathieu avait en effet prononcé, à la demande de René Küss, le discours inaugural du 82e Congrès français de chirurgie [MATHIEU 1984]. En 2005, le secrétaire perpétuel sollicite l’artiste pour créer une médaille, de 54 mm de diamètre, frappée par la Monnaie de Paris et destinée à être remise aux membres nouvellement élus, ainsi qu’à récompenser des chercheurs ou des personnes morales, essentiellement des associations œuvrant dans les domaines de l’aide aux malades, l’éducation thérapeutique, la prévention des maladies et la recherche médicale. Au droit, avec la spontanéité d’une « chorégraphie calligraphique » [HARAMBOURG 2010], l’artiste, qui avait exécuté sa première médaille en 1967 pour la SNCF (évocation de l’électrification de la liaison ferroviaire Paris-Rouen-Le Havre), livre un signe plein de tensions qui se dérobe à toute figuration, à toute représentation et, surtout, qui se refuse à évoquer l’antique ou la médecine. Au revers, le nom de l’Académie nationale de médecine est calligraphié.
Privilégiant une certaine lisibilité, c’est la signature du revers que le secrétaire perpétuel décide de projeter au plafond. Ce n’est pas la première fois qu’on fait appel à Georges Mathieu pour la décoration d’un plafond. En 1968, le chancelier de l’Institut de France, Jacques Rueff, lui avait confié la décoration du plafond (356 m2) de la Bibliotheque Mazarine. L’artiste avait produit une esquisse au 100e que, selon les dires de Georges Mathieu, André Malraux adorait, mais le projet fut écarté par la Commission supérieure des monuments historiques [MATHIEU 2003] [SORDET 2015]. En 1982, il avait décoré trois plafonds (de 8 × 13 m chacun) de l’hôtel de ville de Boulogne-Billancourt construit entre 1931 et 1934 sur des plans de Tony Garnier : la salle des mariages, la salle des fêtes et la salle du conseil municipal.
Sans faire l’unanimité parmi les académiciens, l’écriture de Georges Mathieu est parfaitement intégrée à l’ensemble restauré et semble avoir déjà acquis une forme d’historicité, l’inscription d’or faisant écho à celles des noms des commissions royales et sociétés ayant précédé, au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, l’Académie (Commission royale des épidémies et épizooties, Académie royale de chirurgie, Comité central de vaccine, Société royale de médecine, Commission royale des remèdes particuliers et eaux minérales). »
Jérôme van Wijland
Extrait de :
Jérôme van Wijland, « L’Académie de médecine et ses œuvres d’art : l’inscription spatiale d’un patrimoine artistique », dans Jérôme van Wijland (dir.), Jérôme Farigoule (collab.), Dominique Lobstein (collab.), Académie nationale de médecine. Catalogue des peintures et des sculptures, Gand, éditions Snoeck, 2020, p. 14-33 ; p. 24-27.
Références bibliographiques :
[BINET 2007] Jacques-Louis Binet, « Présentation de la salle des séances (Rapport d’étape) », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, 191, n° 6, 2007, séance du 26 juin 2007, p. 1171-1173.
[HARAMBOURG 2010] Lydia Harambourg, L’École de Paris. 1945-1965. Dictionnaire des peintres, 2e édition, mise à jour de Clotilde Scordia, Neuchâtel, Ides & Calendes, 2010 [1re éd. 1993], p. 332-335.
[MATHIEU 2003] Mathieu. 50 ans de création, Paris, Editions Hervas, 2003, p. 182-183 ;
[MATHIEU 1984] Georges Mathieu, « La chirurgie est-elle un art ? », dans Georges Mathieu, L’Abstraction prophétique, [Paris], Gallimard, 1984 (coll. « Idées » ; 475), p. 178-192.
[SORDET 2015] Yann Sordet, « D’un palais (1643) l’autre (1668) : les bibliothèques Mazarine(s) et leur décor », Journal des savants, 2015, p. 79-138.
[TAPIE 1952] Michel Tapie, Un art autre. Ou il s’agit de nouveaux dévidages du réel, Paris, Gabriel-Giraud et fils, 1952.
[TAPIE 1951] Michel Tapie, Véhémences confrontées. Bryen, Capogrossi, De Kooning, Hartung, Mathieu, Pollock, Riopelle, Russell, Wols. Galerie Nina Dausset, Paris, du 8 mars au 31 mars 1951, Paris, galerie Nina Dausset, 1951.
Informations pratiques :
Exposition « Georges Mathieu. Geste, Vitesse, Mouvement », Paris, Monnaie de Paris, 11 avril – 7 septembre 2025
https://www.monnaiedeparis.fr/fr/exposition-georges-mathieu
Pour citer ce billet :
Jérôme van Wijland, « Georges Mathieu au plafond », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 9 mai 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/georges-mathieu.


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