Léon Le Fort (1829-1893), du front à l’hospice

La Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine publie ce 23 mai 2025 l’inventaire des archives de Léon Le Fort, chirurgien pluridisciplinaire de formation militaire et auteur de travaux notables sur la santé publique en Europe.

Né à Lille dans le Nord le 5 décembre 1829, Léon Le Fort est le fils de Jean-Jacques le Fort, négociant en drap, et d’Adeline Ovigneur. À dix-sept ans, suivant le souhait de son père, il prend la tête de la maison de commerce familiale ; il n’y reste néanmoins qu’un an et obtient son baccalauréat au collège de Lille en 1848. Il entre alors à l’hôpital militaire de Lille en tant que chirurgien élève. En 1850, un décret signé par le général d’Hautpoul met fin au fonctionnement des hôpitaux d’instruction de Lille, Strasbourg, Metz, Brest et Toulon, et conduit Léon Le Fort jusqu’à Paris. Successivement externe puis interne au sein de plusieurs hôpitaux civils de la capitale entre 1850 et 1853, il intègre en 1858 la faculté de médecine en tant qu’aide d’anatomie. Sa thèse de doctorat en médecine, Recherches sur l’anatomie des poumons chez l’homme, confirme son goût pour la chirurgie. En 1863, il devient professeur agrégé au sein de la faculté de médecine. Deux ans plus tard, en 1865, il épouse Aline-Eugénie Malgaigne (1844-1898), fille du professeur et historien de la médecine Joseph-François Malgaigne (1806-1865). Ainsi, il intègre et instaure à la fois une tradition familiale de professeurs en chirurgie, complétée par son gendre Félix Lejars (1863-1932) et son neveu René Le Fort (1869-1951). En 1873, il prend la succession de Charles-Pierre Denonvilliers (1808-1872) à la tête de la chaire d’opérations et appareils de la faculté. Le Fort assume ce poste jusqu’en 1884, date à laquelle il intègre l’hôpital de la Pitié en tant que professeur de clinique chirurgicale.

Sa carrière est principalement consacrée à l’étude de la chirurgie militaire ambulatoire. Pour ce faire, il se présente comme volontaire sur le front de plusieurs batailles lors de la campagne d’Italie en 1859, de la guerre du Schleswig-Holstein en 1864, et de la guerre franco-prussienne en 1870. Il publie ainsi Des hôpitaux sous tente en 1869, et La chirurgie militaire et les sociétés de secours en France et l’étranger en 1876. Ses travaux portent également sur la santé publique et l’hygiène hospitalière en Europe. Tout au long des années 1860, il visite et étudie de nombreux établissements en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, au Danemark et en Russie.

Léon Le Fort est par ailleurs l’auteur de nombreux traités d’anatomie. Il est même à l’origine d’une méthode d’amputation à laquelle la communauté chirurgicale francophone a donné son nom (comme en témoigne par exemple Auguste Reverdin, qui rend compte de l’exécution de l’amputation dite de Le Fort, dans une lettre datée de Genève, le 7 juin 1889 [BANM, Fonds Le Fort n° 49]). Il a aussi collaboré au Bulletin de l’Académie de médecine et aux Bulletins de la Société de chirurgie, à la Revue des Deux Mondes, à la Gazette hebdomadaire, au Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales et au Paris-Guide.

Au cours de sa carrière, Léon Le Fort est chirurgien dans plusieurs établissements hospitaliers parisiens : le Bureau central en 1863, l’hospice des Enfants-Assistés en 1865, l’hôpital du Midi en 1866 et l’hôpital Cochin en 1867. Il est par ailleurs membre de la Société de chirurgie à partir de 1865, puis en est élu le président en 1875. En 1876, il est élu par le suffrage de l’Académie de médecine à la tête de la section de pathologie chirurgicale, place laissée vacante par la mort de Jean Nicolas Demarquay (1814-1875). En 1892, les membres de l’Académie de médecine envisagent de l’élire président l’année suivante, mais sa mort à Ménestreau-en-Villette (Loiret) le 19 octobre 1893 le prive de cet honneur.

Le fonds Léon Le Fort est organisé par Le Fort lui-même à partir de 1836, et on imagine que ses successeurs y ont contribué après sa mort puisque le document le plus récent est daté de 1896. Ces archives sont classées par thématique, autour de trois pôles tant caractéristiques de son activité publique de professeur et chirurgien que de ses relations privées – familiales et politiques.

La première partie du fonds concerne l’aspect militaire de sa carrière. Elle se compose de documents reçus lors de sa formation à l’hôpital militaire entre 1849 et 1850, ainsi que de correspondance et de documents relatifs à ses missions à l’étranger entre 1859 (campagne d’Italie) et 1864 (guerre du Schleswig-Holstein). Cette partie du fonds présente les observations faites par Léon Le Fort lors desdites missions, qui portent sur le transport et le soin en urgence de blessés sur le front, ainsi que sur la situation des établissements hospitaliers en Europe. Jules Varnier (1814-1873), employé depuis 1849 à l’Assistance publique (parallèlement à sa carrière d’artiste-peintre), remercie Léon Le Fort pour la description et les croquis qu’il lui a fournis concernant le transport des blessés et lui réclame une étude précise de l’organisation hospitalière en Russie, tant à Saint-Pétersbourg qu’à Moscou.

Je n’ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt j’ai lu les lettres que vous nous avez écrites au sujet des ambulances de l’armée alliée dans le Schleswig.

La voiture et les brancards que les chevaliers de Saint-Jean ont fait construire pour le transport des blessés est une heureuse invention qui fait autant d’honneur à celui qui en a exécuté le modèle qu’à celui qui l’a conçu. Je ne doute pas que la curieuse description que vous en avez donnée, rendue plus claire encore par vos croquis, ne fasse impression sur monsieur le directeur, et ne lui donne à penser sérieusement.

Je fais recueillir soigneusement tous vos dessins : ce sont pour nous des indications précieuses, en même temps que des documents qu’il vous sera très agréable de retrouver plus tard, soit pour les modifier, soit pour en accroître l’importance.

Ne négligez donc, mon cher docteur, aucune occasion de vous procurer sur les hôpitaux de l’empire russe tous les renseignements qui puissent nous mettre à même de porter sur les établissements un jugement qui, vous le savez, n’a pu être encore définitif.

Dans le désir de faciliter autant que possible les recherches auxquelles vous allez vous livrer, je me suis procuré, par l’intermédiaire du traducteur attaché à mon Bureau, des indications sur les points les plus importants de l’organisation hospitalière de Pétersbourg. Bien que ce traducteur soit russe d’origine, et qu’ainsi les données dont je vous parle présentent toutes les garanties d’exactitude, je vous serais obligé de les contrôler avec le plus grand soin. La Russie étant un pays inconnu pour nous, au point de vue de l’Assistance publique, nous ne saurions trop profiter de votre séjour dans sa capitale pour connaître ce qu’il serait bon de lui emprunter, puisque nous ne sommes pas assez riches de notre propre fonds.

Les moyens de chauffage, et, par suite, de ventilation, doivent être nécessairement dignes d’étude. Mais ce point est-il le seul auquel nous devons attacher de l’importance ? Vous en déciderez, mon cher docteur.

Les hôpitaux de Pétersbourg qui offrent le plus d’intérêt sont : l’hôpital d’Oboukhof [Obukhov], ceux de Kalinkine et des malades provinciaux, et le deuxième hôpital de l’armée de terre. Ils sont placés sous la haute surveillance du vice-président de la société humanitaire qui aura tout pouvoir pour vous en ménager l’accès.

[…]

Pour Moscou, le programme n’est ni moins étendu ni moins intéressant. Ce sont d’abord les hôpitaux Chérémetoff [Cheremeteff] et Galitzin, dont l’organisation et la construction méritent qu’on s’y arrête. Monsieur le directeur désire donc que vous puissiez vous procurer des monographies et des plans de ces deux établissements. Au nombre des inventions particulières qui ont eu pour objet le traitement général des malades, il faut compter celles du docteur Pirogoff [Pirogov] qui a cessé d’exercer, mais qui s’occupe toujours de ces travaux spéciaux.

S’il faut en croire les documents que nous avons entre les mains, le système dominant de balnéation est celui des bains de vapeur. Cela se conçoit dans bien des cas, mais ne saurait toujours s’expliquer.

En dernier lieu, les maisons de refuge et les hospices méritent l’attention. La maison des Veuves (où se forme le corps des surveillantes des hôpitaux qui paraît en Russie remplacer nos ordres religieux), sur laquelle l’Étude sur les hôpitaux a donné d’assez grands détails, l’ordre des Sœurs de Charité, et les Maisons des Enfants-Trouvés présentent des particularités curieuses, le dernier établissement surtout, en ce que les enfants à la mamelle sont allaités par un système spécial de nourrices.

Telles sont, mon cher docteur, les indications que je tenais à vous donner. Elles vous guideront bien certainement, et vous mettront sur la trace d’autres faits non moins intéressants. [BANM, Fonds Le Fort n° 20 fol. 1r-2v]

La deuxième partie contient des pièces relatives à ses travaux scientifiques. Elle porte d’abord sur les opérations entreprises par ses collègues ou par lui, puis sur le suivi des dossiers médicaux de ses patients. Les notes et la correspondance se rapportant à son activité de professeur entre 1857 et 1884, ainsi que les notes et comptes-rendus dont il a eu besoin pour ses recherches et publications – portant essentiellement sur la santé publique et sur des procédures chirurgicales –, constituent une part importante de ses archives.

« Messieurs. Ainsi que je vous le disais dans la dernière leçon, si l’on peut affirmer que l’emploi des appareils prothétiques destinés à remplacer le membre inférieur retranché par une amputation remonte à une haute Antiquité, cependant on ne trouve aucune description de ces appareils dans les auteurs classiques grecs ou latins. Il semble que ces premiers maîtres de l’art s’appuyant sur ce détestable principe : de minimis non curat praetor, aient cru indigne d’eux de se préoccuper d’une question qui a cependant une grande importance pratique. » (De la prothèse du membre inférieur [BANM, Fonds Le Fort n° 66])

La troisième partie, moins dense, est relative à la vie de Léon Le Fort au-delà de ses fonctions médicales. Elle porte surtout sur ses relations politiques, notamment au sujet de son élection en tant que maire de Marcilly-en-Villette dans le Loiret en 1889, et sur ses relations familiales.

Léon Le Fort se voit attribuer le grade de chevalier de la Légion d’honneur le 7 août 1880. Il est promu officier le 12 juillet 1884. Il est également décoré à l’étranger au sein notamment de l’ordre de Saint-Stanislas de Russie, de l’ordre de Saint-Maurice et Saint-Lazare d’Italie, et de l’ordre du Christ du Portugal.

 

Inès Khiter, archiviste

Lien vers l’inventaire :

BANM, Fonds Le Fort (1829-1893)

 

Sources complémentaires :

BANM, Dossier biographique Le Fort, Léon (1829-1893).

BANM, Fonds Malgaigne (1806-1865).

 

Bibliographie indicative :

François Derquenne, « Les Le Fort et leurs alliances : des professeurs de chirurgie parisiens aux XIXème et XXème siècles », Histoire des sciences médicales, tome LI, n° 1, 2017, p. 83-94.

Marcel Guivarc’h, « Les ambulances civiles pendant la guerre franco-prussienne (19 juillet 1870-28 janvier 1871) », Histoire des sciences médicales, tome XLI, n° 4, 2007, p. 331-336.

Léon Le Fort, Œuvres de Léon Le Fort, publiées par Félix Lejars, Paris, Félix Alcan, 1896.

Charles Périer, Éloge de Léon Le Fort, Bulletin de l’Académie de médecine, 57e année, 3e série, tome XXX, 1893, séance du 24 octobre 1893, p. 406-410.

 

Pour citer ce billet :

Inès Khiter, « Léon Le Fort (1829-1893), du front à l’hospice », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 23 mai 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/fonds-le-fort.

 

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