L’acquisition, en décembre 2024 auprès d’un libraire, d’un manuscrit du cours de maladie des enfants par Astruc, fournit l’occasion de proposer un état récapitulatif des cours de pédiatrie professés par Jean Astruc.
Le professeur Astruc (1684-1766)
Jean Astruc (1684-1766) figure comme l’un des plus grands noms de l’enseignement médical au XVIIIe siècle.
D’une famille protestante ayant abjuré au moment de la révocation de l’édit de Nantes, peut-être d’origine juive, il fit ses études à Montpellier, où il fut reçu docteur en 1703. De 1707 à 1709 il assura à Montpellier l’intérim du cours de son maître Pierre Chirac (1657-1732). En 1710 il obtint une chaire d’anatomie à la Faculté de Toulouse, mais retourna à Montpellier dès 1716 comme survivancier de Jacques Chastelain, dont la mort en 1722 lui permit de devenir professeur en titre [DULIEU 1973 p. 118].
Il occupa alors diverses fonctions prestigieuses : pensionné par le roi (1720), inspecteur général des eaux minérales du Languedoc (1721), médecin ordinaire du duc d’Orléans (1728), premier médecin d’Auguste II de Pologne (1729), capitoul de la ville de Toulouse (1730), etc.
En 1731 il se démit de sa chaire de Montpellier pour succéder à Étienne-François Geoffroy (1672-1731) à la chaire de matière médicale du Collège royal, qu’il occupa jusqu’à son propre décès.
En 1743 il devint, par cooptation et lors d’une soutenance de thèse sans président, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, « honneur exceptionnel accordé, pour la première fois, en dépit des statuts, à un docteur d’une faculté provinciale. » [HUARD IMBAULT-HUART 1972 p. 9]
Considérée à l’aune de la médecine moderne, sa réputation demeure ambiguë ; il paraît avoir été un praticien médiocre, au contraire un érudit et savant, à tel point que Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) le moqua et l’affubla de divers sobriquets, le « Crysologue » [sic pour « chrysologue »] dans la Politique du medecin de Machiavel [LA METTRIE 1746 p. 3], ou « Savantasse » dans La Faculté vengée [LA METTRIE 1747], achevant de l’assassiner l’année suivante :
« Il sait tout jusqu’aux chemins des Romains dans le Languedoc ; il a tout étudié, tout appris, excepté son métier, comme disoit Mr. Chirac. Mais cet homme, qui est tout & n’est rien, en a imposé par l’universalité d’un savoir nécessairement superficiel. » [LA METTRIE 1748 p. 177]
De fait, Astruc s’imposa au-delà des frontières de la médecine tant comme spécialiste de critique et d’exégèse biblique, que comme philologue (étudiant aussi bien l’hébreu que les langues celtes ou le chinois). Sa bibliothèque, étudiée par Pierre Astruc (1882-1962), comptait plus de 3500 ouvrages : livres de théologie, livres de droit, philologie et belles-lettres, histoire et géographie, sciences, et 1916 ouvrages de médecine [ASTRUC 1934].
Son œuvre médicale foisonnante couvrit de multiples domaines : gérontologie, maladies de la poitrine, maladies des femmes, maladies du bas-ventre, maladies vénériennes, etc., ses deux publications les plus célèbres demeurant son Traité des maladies vénériennes qui connut différentes éditions, en latin et en français, et son Traité des maladies des femmes en six volumes in-12° parus à la fin de sa vie [ASTRUC 1761-1765].
Il prit part à différentes polémiques scientifiques publiques, s’opposant avec force aux chirurgiens, notamment aux plus renommés d’entre eux tels Jean-Louis Petit (1674-1750) ou Antoine Louis (1723-1792), luttant également contre l’inoculation antivariolique que prônaient Charles Marie de La Condamine (1701-1774) ou Théodore Tronchin (1709-1781).
Surtout, il s’imposa comme un enseignant de premier ordre. Ses leçons, dispensées lors de cycles de cours d’une durée de six ans, donnèrent lieu à de nombreuses copies manuscrites de ses élèves, à leur tour copiées et diffusées, traduites et donnant lieu, parfois, à des éditions pirates. Cela explique la présence, dans de nombreuses bibliothèques, en France et à l’étranger, ainsi que dans des collections particulières, de versions manuscrites des leçons d’Astruc. Après Janet Doe en 1960 [DOE 1960], Pierre Huard et Marie-José Imbault-Huart ont établi en 1972 une bibliographie des manuscrits conservés dans les bibliothèques publiques en France et à l’étranger [HUARD IMBAULT-HUART 1972 p. 25-26], qui mériterait, avec les possibilités offertes par les catalogues en ligne, d’être intégralement revue.
Les cours de maladies des enfants (1742-1753)
Jean Astruc ne publia jamais son cours magistral sur les maladies des enfants. Cependant il en existe une édition pirate – comme du reste une édition pirate anglaise du Traité des maladies des femmes fut imprimée en 1743, presque vingt ans avant qu’il ne parût en français –, en traduction anglaise, imprimée à Londres en 1746 et intitulée : A general and compleat treatise on all the diseases incident to children, from their birth to the age of fifteen [ASTRUC 1746]. Le préfacier y déclare :
« The principal motive which induced me to publish these letures, is the great reputation Doctor Astruc’s works bear among the learned; not only for his perspicuity in theory, justness in his principles, but success in his practice, which have gained him an universal approbation, and make this work preferable to any thing written on the present subject: for all the authors who have hitherto treated of the diseases of children, if Originals, are either too confused and imperfect, or not sufficiently copious; if Compilers, they are unintelligible from their injudicious collections; wherefore to supply theses defects, the Dr. has endeavoured to keep a medium; insert nothing superfluous, neglect nothing necessary, and to adapt the stile to the meanest capacity. » [ASTRUC 1746 p. III-IV]
George Frederic Still (1868-1941), considéré comme l’un des « pères » de la pédiatrie moderne, commentait ainsi la préface et l’ouvrage :
« This may be an over-estimate, but the book was certainly in advance of most that had been written before, and of some that were written later. » [STILL 1931 p. 373]
À cette édition imprimée qui cite volontiers les autorités, il convient d’associer les versions manuscrites connues à ce jour. En 1960, Janet Doe n’avait retrouvé sur le continent nord-américain aucun manuscrit sur les maladies des enfants. Samuel Kottek signalait un manuscrit présent dans les collections du Royal College of Physicians de Londres, dont il doutait qu’il eût pu servir de texte préparatoire à l’édition pirate, comme le pensait G. F. Still [ASTRUC 1747 préface]. Dans les bibliothèques publiques en France et à l’étranger, Pierre Huard et Marie-José Imbault-Huart ont signalé, quant à eux, quatre manuscrits conservés à Lille, Amiens, Épernay et Troyes, datables entre 1742 et 1753.
En 1980, Samuel Kottek proposait une édition en fac-similé d’un manuscrit daté de 1747 ayant appartenu au médecin parisien André Bernheim (1877-1963), qu’il estimait – avec prudence cependant – avoir été destiné à être publié [ASTRUC 1747].
La recherche dans le catalogue collectif de France permet de trouver des résultats complémentaires, et d’établir dès lors un état partiel des versions connues :
France :
- Amiens, Bibliothèque municipale Louis Aragon, Ms 610
- Épernay, Médiathèque, Ms 175-182
- Lille, Médiathèque municipale Jean Lévy, Ms 31
- Lille, Médiathèque municipale Jean Lévy, Ms 256
- Lille, Bibliothèque universitaire, 67.675 [exemplaire numérisé, consultable en ligne sur Lill O num]
- Paris, Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine, Ms 568 (1440)
- Paris, Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine, Ms 947 (1818)
- Paris, BIU Santé, Ms 5395
- Reims, Bibliothèque Carnegie, Ms 2520
- Troyes, Médiathèque de Troyes Champagne Métropole, Ms 2673
Étranger :
- Londres, Royal College of Physicians, Ms 63
Collection particulière :
- Loc. inc. (anciennement collection André Bernehim), manuscrit de 1747
Le manuscrit Ms 947 (1818) de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine
Se présentant sous la forme d’un ouvrage de petit format (H. 164 × L. 110 mm), relié en veau marbré et assorti d’une pièce de titre au dos : « MA // LADIE », le Ms 947 (1818) comporte 103 feuillets presque intégralement écrits.
Il se distingue ainsi de l’autre manuscrit conservé à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine par des dimensions et un nombre de feuillets plus réduits. Le Ms 568 (1440), Traité françois sur les maladies des enfants par mr astruc professeur en medecine au college royal, comporte en effet 163 feuillets et a comme dimensions : H. 230 × L. 173 mm.
La période chronologique au sein de laquelle les différents manuscrits datés connus s’insèrent plaide en faveur d’une datation de ce manuscrit à la même période, c’est-à-dire entre 1742 et 1753 approximativement.
Le scripteur signe : « R. Poyneau ». Il pourrait s’agit d’une sage-femme, Mme Poyneau, une des premières reçues devant le Collège de chirurgie et dont le nom figure dans l’État de la médecine pour 1777, avec pour date de réception 1749 et comme adresse « rue de l’Observance » [ÉTAT 1777 p. 173]. Elle aurait suivi le cours d’Astruc juste avant 1749, ce qui pourrait correspondre à la datation présumée du manuscrit.
L’autre hypothèse, si l’on lit « [Chg] » les lettres qui suivent immédiatement le nom du scripteur, consiste à identifier l’élève à René Poyneau, chirurgien à Sanxay, dans la Vienne, né vers 1737 et décédé en 1810. La comparaison avec sa signature, apposée dans son acte de mariage en 1786, sans être totalement convaincante, ne semble pas s’opposer à l’identification avec notre scripteur. Une telle hypothèse serait confortée par l’hypothèse d’un manuscrit resté dans la même région, la distance entre Sanxay et le lieu d’acquisition, Saint-Xandre, étant relativement courte.
Conformément à la plupart des manuscrits connus à ce jour, et au contraire du manuscrit de Troyes, qui se caractérise par son luxe de détails et l’abondance des références historiques, étymologiques et bibliographiques, le Ms 947 (1818) est assez épuré. Pour chaque affection, Astruc traite successivement des symptômes, des causes, du diagnostic, du pronostic, du traitement. Le manuscrit est doté d’une table des matières. La comparaison de quelques-unes de ces tables des matières (Lille, Bibliothèque universitaire, 67.675 ; Paris, BANM, Ms 568 (1440) ; Paris, BANM, Ms 947 (1818) ; Ms « Kottek » et A general and compleat treatise on all the diseases incident to children, from their birth to the age of fifteen. 1746) révèle une grande cohérence dans ces différents manuscrits ou imprimés.
Les traités sont généralement divisés en quatre grandes parties : considérations générales, maladies de la peau, maladies de la bouche, maladies de la tête, enfin maladies du bas-ventre (qui constituaient par ailleurs un autre domaine de compétence de Jean Astruc).
Quelques expressions latines utilisées dans le Ms 568 (1440) conservé à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine, telles « intertrigine » pour « écorchures », « ranula » pour « grenouillette » ou encore « pavor insomno » pour « réveil en sursaut », peuvent laisser penser qu’il est légèrement antérieur aux autres copies.
Arrêtons-nous sur deux chapitres du traité d’Astruc sur les maladies infantiles : la chartre et les crinons.
L’état de chartre
L’état de chartre, explicité à la fin des maladies du bas-ventre, en fin de traité, est ainsi expliqué dans le Ms 947 (1818) :
« Le chatre [i.e. la chartre] est un état de maigreur dans lequel les enfants tombent souvent. Le mot de chatre vient des prisons, on donne le nom aux enfants dans cet état parce qu’ils ressemblent à des prisonniers quand ils sortent de prison. Les enfants dans cet état maigrissent et deviennent faibles inquiets périssent dans les syncopes ou par des dévoiements ou par l’hydropisie ; on attribue parmi le bas peuple cette maladie à des sortilèges, lorsqu’on en a pas [sic] connu la cause, les médecins eux-mêmes ne l’ont pas assez fondée sur les vers de Virgile nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos [i.e. « je ne sais quel mauvais œil ensorcelle mes agneaux]. Cet état peut venir de ce que la perte est trop forte et la respiration trop petite, comme il arrive dans un grand nombre de maladies, par exemple dans l’hydrocèle la teigne la dentition difficile la pulmonie soit chesses [sic pour sèche] ou humide ou purulente de dévoiement, le flux cœliaque les vers, la pierre dans la vessie les écrouelles, le rachitis, la vérole telle que la chartrée. […] » [Ms 947 (1818) p. 180-182]
Là encore, le Ms 947 (1818) va à l’essentiel, quand le manuscrit conservé à l’université de Lille, par exemple, est plus fourni et détaillé, voire plus verbeux :
« On entend par l’état de chartre, un état où les enfants maigrissent, dépérissent et tombent dans un abattement qui semble mener à la mort et qui y mène assez souvent : mais il faut expliquer le mot de chartre, ce qui n’est pas aisé. Il me paraît qu’il vient cependant d’un ancien terme français qui veut dire prison ; être en chartre, voulait dire autrefois être en prison, et quand on disait qu’il était défendu de mettre en chartre privée, c’est-à-dire, qu’il n’était pas permis de mettre un homme en prison de son autorité privée, parce qu’il faut l’autorité du Prince pour le faire ; or comme les prisonniers sont ordinairement maigres, pâles, dans un état de dépérissement quand ils sortent de prison ; cet état est l’origine d’où est venu le mot de chartre, qu’on a donné à la maladie dont nous parlons ; être en chartre a donc signifié être fort maigre, et le mot de chartre vient de carcer prison. Le mot de chartre ne s’applique ordinairement qu’aux enfants, quelquefois on l’applique aux adultes, mais rarement : cette maladie a différents noms dans différentes provinces, mais on la reconnaîtra aisément par la légère description que nous allons en faire. Dans cette maladie les enfants sont maigres, pâles, inquiets, ils dépérissent à vue d’œil, quelquefois sans qu’on en voie la cause, quelquefois on la connaît. […] » [Lille, Bibliothèque universitaire, 67.675 p. 223-224]
Le manuscrit édité par Samuel Kottek est dans une forme d’entre-deux :
« L’épuisement dans lequel tombent quelquefois les enfants a été nommé état de chartre, on a même donné ce nom à celui dans lequel tombent les adultes, mais plus rarement. L’origine de ce nom est assez singulière. Comme dans l’épuisement des enfants que je décris ici ils maigrissent considérablement et tombent dans un abattement qui semble mener à la mort et qui y mène réellement assez souvent, qu’ils deviennent faibles, inquiets qu’ils changent à vue d’œil comme des gens en prison on a donné à cet état le nom de chartre, comme qui dirait état de prisonnier, parce que prison a été nommée autrefois chartre. L’état de chartre est la plus mauvaise maladie qui puisse arriver à un enfant, elle a ordinairement des issues extrêmement fâcheuses, elle finit ou par le dessèchement et la langueur ou par le flux de ventre, ou par l’anasarque. » [ASTRUC 1747 p. 422-423]
Des crinons
L’expression et l’orthographe du Ms 947 (1818) sont souvent approximatives. Le chapitre consacré aux crinons, par exemple, offre un télescopage saisissant entre comparaisons populaires et instrumentation moderne, lorsque la scriptrice ou le scripteur Poyneau y parle d’un certain « my croscop » (p. 57) :
« Il vient aux enfants une espèce de vers d’une figure plate garnie de poils sur le devant de la tête, et de leur queue semblable aux soies de porc, connue sous le nom d’erignons dans les provinces méridionales de la France parce qu’ils sortent sous la figure d’une vergette on en trouve en plus grande quantité aux épaules où il est impossible que l’on ne les prenne pas pour des poils, mais ce qui embarrasse, c’est que ces prétendus poils paraissent dans un temps et disparaissent dans un autre, cela a donné lieu à plusieurs hypothèses dans lesquelles on ne trouve rien de vrai ni de satisfaisant mais l’invention du microscope nous a fait découvrir que ce que l’on prenait pour des poils étaient des vrais vers, ces animaux ont des vraies cornes sur la tête, des barbes aux museaux et plusieurs pattes on les trouve très bien décrites dans la pratique spéciale de Ettmuller qui les a fait graver sur le dessin d’un certain fameux peintre qui les avait dessinés sous la figure que lui a présentée un excellent microscope, lorsqu’on a vu et reconnu que c’étaient un vrai vers on a placé des [paniers ?] à deviner des pourquoi ils paraissaient à la chaleur et disparaissaient au froid, ils paraissaient encore quand l’enfant est malade parce que les fibres ont moins de rigidité, les pores sont plus ouverts, et les sucs nourriciers en mouvement , c’est pourquoi étant mieux nourris et trouvant les pores ouverts, ils s’étendent au dehors, ils se cachent hors lorsque les pores sont rétrécis par le froid […] » [Ms 947 (1818) p. 56-59]
L’édition pirate parue en 1746 propose le texte suivant :
« In children, are sometimes observ’d betwixt their shoulders, or about their loins, a great Number of coarse black hairs, called Crinones, from their likeness to the bristles of swine. The Greeks and Latins have not spoken at all of them. The German writers, through a corruption of the above name, call them Comedones, some call them Setæ for the same reason. In France, they are called Moustaches, being supposed to affect none but male children. These hairs are very coarse and strong, whereas the hairs of children are commonly weak and pliable. they disappear in cold weather, and become more conspicuous by heat, so that the skin where they are lodg’d is all black. By frictions, particularly of sweet substances, as breast milk or honey they grow longer. Several systems have been framed about the origin and nature of these hairs. The ancients imagined, that they were produced by the excrements of the third digestion. Afterwards some suspected they were animals ; and at length, this notion has been confirmed by the help of microscopes, which discovered these hairs to be real Insects, having a distinct head with a pair of eyes, and a tail divided into three parts. Their heads are inserted deeply in the skin, which they retract or extrude, more or less, according to the various degrees of heat or cold, or by the frictions of sweet substances. Etmuller has accurately described them in his practical works. We are now to examine in what kind of pores these animals were lodged. I am of opinion they are implanted in the excretory ducts or pores of the sebaceous glands ; because the oily viscid humour of these organs is very proper for the nutrition of such animals. » [ASTRUC 1746 p. 63-64]
Dans le manuscrit conservé à l’université de Lille, on peut lire :
« On appelle cette maladie crinonculus dans les provinces méridionales, letosa leto, poil rude, et décrite par les latins sous le nom de seta, setarum, de crinombus.
Les malades en sont attaqués au dos, au col, entre les épaules, ces parties paraissent toutes hérissées, en les touchant on sent quelque chose qui gratte comme des décrottoirs, il y a de petits poils en quelques endroits qui sont châtains, qui paraissent surtout lorsque les enfants ont chaud ; si au contraire ils ont froid, on ne sent rien quoiqu’on passe la main dessus à rebours ; si on frotte légèrement auprès du feu le dos de l’enfant avec du lait de la nourrice ou du miel, ces poils se découvrent, ils paraissent s’allonger, se raccourcir, ils disparaissent au bout d’un certain temps.
Ce prodige dont on a ignoré la cause pendant longtemps a donné lieu à différentes hypothèses. On a d’abord imaginé que c’étaient des restes de digestion ramassés dans la peau ; ensuite que c’étaient de petits animaux, ce qui a paru paradoxe, on les a à la vérité découverts avec le microscope, ayant tiré quelques-uns de ces poils avec les pincettes : on a remarqué que ces animaux avaient des cornes à la tête, au derrière trois poils faisant angle les uns avec les autres, ces animaux disparaissaient au froid et alors la peau paraissait lisse et polie ; la chaleur les faisait sortir, en reculant les poils ils doivent paraître [?] davantage si on frotte la partie attaquée avec du miel, parce qu’apparemment ils l’appellent ; c’est là la figure que nous en a donné Ettmüller Lib. 2° &. De là on leur a donné le nom de crinons du latin crines, quod simile sit crinibus equorum aut pilis, et aux provinces méridionales le nom de soie seta vocant alio nomine de masse causse, sed perperam. » [Lille, Bibliothèque universitaire, 67.675 p. 58-59]
Dans tous ces exemples, la référence au médecin allemand Michael Ettmüller (1644-1683) est présente. Elle ne l’est pas dans le manuscrit de 1747 étudié par Samuel Kottek, qui cependant cite l’usage du microscope :
« On a cru ensuite que c’étaient de petits animaux, ce sentiment a d’abord paru un peu paradoxe mais il a été ensuite confirmé par les observations faites avec le microscope. » [ASTRUC 1747 p. 115]
Les références à Ettmüller comme au microscope sont en revanche absentes du Ms 568 (1440) :
« Cette maladie ne se trouve décrite ni chez les Grecs ni chez les Latins. Les Allemands lui donnent le nom de comedones, en France on l’appelle crinons, crinones, ou les soies, setæ.
Les enfants attaqués de cette maladie, sont hérissés de poils bruns, châtains et noirs sur le col, entre les deux épaules et le long du dos. En passant la main par-dessus ces poils, il semble qu’on la passe sur une vergette, et si on les examine de bien près, on aperçoit des petits poils à peu près de couleur brune. Ces cheveux sont quelquefois plus quelquefois moins serrés. Quand les enfants ont froid, on n’aperçoit point les poils. Au contraire si on tient le dos de l’enfant nu, exposé au feu, la peau est hérissée de poils. Les poils paraissent encore mieux, si en présentant le dos de l’enfant au feu on le frotte avec le lait de la nourrice, ou mieux encore avec du miel. » [Ms 568 (1440) p. 95]
Plus loin, le texte offre un intéressant aperçu sur la répartition territoriale de la maladie :
« Je n’ai jamais vu cette maladie dans ce pays, je ne sais si elle est commune, ou même si on l’y voit ; dans les provinces méridionales, les enfants en sont assez souvent attaqués. » [Ms 568 (1440) p. 99]
Le manuscrit édité par Samuel Kottek comporte également une telle notation :
« La maladie est facile à connaître, elle est rare à Paris plus commune en Province, et dans les méridionales, surtout en été. » [ASTRUC 1747 p. 118]
Jérôme van Wijland
Traités de Jean Astruc conservés à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine :
- Ms 568 (1440). Traité françois sur les maladies des enfants par mr astruc professeur en medecine au college royal.
- Ms 884 (1755). Astruc, Jean. Traité du Rhumatisme de la Goutte et du Scorbut… Suivi de : Traité des maladies des femmes.
- Ms 892 (1763). Astruc, Jean. Maladies du bas-ventre. 1752.
- Ms 894 (1765). Tractatus de morbis mulierum a D. D. Astruc… MLCCXIX.
- Ms 947 (1818). Maladie des enfans par mr Astruc medecin consultant du Roy.
- Ms 980 (1851). [Jean Astruc.] Traité des Fievres.
- Ms 1248 (2119). Mr Astruc. Traité des Maladies de poitrine donné par Mr Astruc…
Bibliographie :
[ASTRUC 1746] John Astruc, A general and compleat treatise on all the diseases incident to children, from their birth to the age of fifteen. With particular instructions to tender mothers, prudent midwives, and careful nurses. The whole made familiar to every capacity, London, printed for John Nourse, at the Lamb, against Katherine-Street, in the Strand, MDCCXLVI. [1746].
[ASTRUC 1747] Jean Astruc, Traité des maladies des enfants. Fac-similé du manuscrit original inédit de 1747 présenté par le Docteur Samuel S. Kottek, Genève, Éditions Slatkine, 1980.
[ASTRUC 1761-1765] J. Astruc, Traité des maladies des femmes, Où l’on a tâché de joindre à une THéorie solide la Pratique la plus sûre & la mieux éprouvée. Avec un Catalogue Chronologique des Médecins, qui ont écrit sur ces Maladies, A Paris, Chez P. Guillaume Cavelier, M.DCC.LXI pour les tomes 1, 2, 3 et 4, M.DCC.LXV pour les tomes 5 et 6.
Tomes 1 à 4 : tome 1 ; tome 2 ; tome 3 ; tome 4 ; tomes 5 à 6 : tome 5 ; tome 6.
[ASTRUC 1934] P. A. [Pierre Astruc], « Une bibliothèque médicale au XVIIIe siècle », Le Progrès médical. Supplément illustré, 11e année, n° 12, 1934, p. 94-96.
[DOE 1960] Janet Doe, « Jean Astruc (1694-1766): a biographical and bibliographical study », Journal of the history of medicine and allied sciences, 1960, XV, n° 2, p. 184-197.
[DULIEU 1973] Louis Dulieu, « Jean Astruc », Revue d’histoire des sciences, tome XXVI, n° 2, 1973, p. 113-135.
[ÉTAT 1777] État de la médecine, chirurgie et pharmacie en Europe, et principalement en France. Pour l’année 1777. Dédié a Mgr. le comte d’Artois. Par une société de médecins…, A Paris, chez la veuve Thiboust, imprimeur, place de Cambrai. M. DCC. LXXVII.
[ETTMÜLLER 1698] Michael Ettmüller, Pratique speciale de medecine de Michel Ettmuller, sur les maladies propres des hommes, des femmes & des petits enfans, avec des dissertations du même auteur, sur l’epilepsie, l’yvresse, le mal hypochondriaque… Deuxieme edition revûë, corrigée & augmentée, A Lyon, chez Thomas Amaulry, ruë Merciere, au Mercure galant. M. DC. XCVIII.
[HUARD IMBAULT-HUART 1972] Pierre Huard, Marie-José Imbault-Huart, « Jean Astruc (1684-1766) », dans Biographies médicales et scientifiques. [1], XVIIIe siècle. I. Jean Astruc (1684-1766), Antoine Louis (1723-1792), Pierre Desault (1738-1795), Paris, Roger Dacosta, 1972 (Biographies médicales et scientifiques ; [1]), p. 7-30
[LA METTRIE 1746] Julien Offray de La Mettrie. Politique du medecin de Machiavel, ou Le chemin de la fortune ouvert aux medecins. Ouvrage réduit en forme de conseils, par le Docteur Fum-Ho-Ham, & traduit sur l’original chinois, par un nouveau maître és arts de S.t Cosme. Premiere partie. Qui contient les portraits des plus célebres medecins de Pekin. A Amsterdam, chés les freres Bernard [1746].
[LA METTRIE 1747] Julien Offray de La Mettrie. La Faculté vengée. Comédie en trois actes. Par Mr.*** docteur régent de la faculté de Paris, A Paris, chez Quillau, libraire & imprimeur de la Faculté, ruë Galande près la Place-Maubert. M. D. CC. XLVII.
[LA METTRIE 1748] Julien Offray de La Mettrie. Ouvrage de Pénélope, ou Machiavel en médecine. Tome premier. Par Aletheius Demetrius, Se vend à Genève, Chez les hér. de Cramer & Ph. Philibert, MDCCXLVIII.
[RUHRÄH 1930] John Ruhräh, « Jean Astruc the pediatrician », American Journal of Diseases of Children, vol. 39, February 1930, p. 403-408. [non vidimus]
[STILL 1931] George Frederic Still, The history of paediatrics. The progress of the study of diseases of children up to the end of the XVIIIth century, [Oxford], Oxford University Press, London, Humphrey Milford, 1931.
Pour citer cet article :
Jérôme van Wijland, « Astruc et la médecine des enfants », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 26 avril 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/ms-947-1818.

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