Dans les archives de l’Académie de médecine sont conservées les liasses de la correspondance dite des particuliers. Si la majeure partie de cette correspondance émane, de fait, de particuliers, médecins ou non, elle contient également des lettres d’académiciens et, même, des échanges à usage interne à l’Académie. Cette série de billets aura pour objectif de mettre en valeur l’intérêt des nombreux courriers reçus chaque année par l’Académie de médecine.
Poursuivons l’exploration de la correspondance avec l’année 1892.
Les lettres sont, comme pour les autres années, le reflet des activités quotidiennes de l’Académie : envoi de mémoires ou propositions de lectures en séance, envoi d’instruments ou d’appareils, présentation de malades, candidature aux concours, expertise sur les eaux minérales, vaccination antivariolique, etc.
Services de la vaccine, des eaux minérales… et exploitation commerciale
Plusieurs lettres concernent les récompenses au titre des différents services (vaccine, hygiène de l’enfance, épidémies), les récipiendaires de médailles s’inquiétant de ne pas avoir reçu leur médaille. Auguste Boudard, par exemple, médecin de la marine, dont la vaccine caprine lui a valu une médaille d’argent au titre du service de la vaccine, s’enquiert de la réception de sa médaille. [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1892 n° 51] Il explore les vertus de la chèvre depuis au moins 1873, année où a paru sa brochure : Physiologie de la chèvre-nourrice… [BOUDARD 1873], qui fait l’objet d’une deuxième édition en 1876, sous le titre : Guide pratique de la chèvre-nourrice au point de vue de l’allaitement des nouveau-nés [BOUDARD 1876]. En mal de reconnaissance, Auguste Boudard joue avec le règlement de l’Académie de médecine puisqu’il se targue que son mémoire a été « couronné par l’Académie de médecine dans sa séance générale du 15 décembre 1891 » [BOUDARD 1892] alors que l’attribution d’une médaille ne lui permet pas de se déclarer lauréat.
Sur la page de titre de l’édition de 1873 figure une citation qu’il attribue à Alphonse Toussenel, le penseur socialiste fouriériste et antisémite :
Quand la civilisation actuelle comparaitra au tribunal de l’histoire pour avoir tué, détruit, laissé mourir, par tous les moyens possibles, mêmes administratifs son avocat, comme circonstance atténuante, fera valoir la CHÈVRE-NOURRICE. TOUSSENEL. [BOUDARD 1873]
Il n’hésite pas à s’approprier cette citation dans l’en-tête de son papier à lettres, assorti de surcroît d’une vignette représentant une chèvre nourrice et un nourrisson la tétant.
Au préfet des Vosges qui s’émeut de ne pas voir tous ses « protégés » médaillés, le secrétaire perpétuel Jules Bergeron rappelle le succès rencontré par ces récompenses :
« Le nombre des médecins, officiers de santé et sage-femmes qui chaque année dans notre pays concourent, soit par le chiffre de leurs vaccinations et revaccinations, soit par leurs travaux à la propagation de la vaccine, dépasse trente-mille, et l’Académie, pour les récompenser, ne dispose que de cent médailles d’argent, quatre médailles d’or et un prix de quinze-cents francs ; il n’est donc pas très étonnant que votre protégé ne soit pas au nombre des élus. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 401]
Ailleurs, le secrétaire perpétuel veut obtenir la liste exacte des sages-femmes exerçant dans chaque département, afin de les informer de la mise à disposition gratuite de vaccin par l’Académie :
« Nous venons vous prier de vouloir bien nous faire obtenir par l’intermédiaire de MM. Les préfets la liste exacte des sage-femmes dans chaque département. La grande majorité de ces praticiennes ne sachant pas que l’Académie met gratuitement à leur disposition le vaccin de génisse dont elles pourraient avoir besoin, s’adressent à des industriels qui leur font payer très cher le précieux liquide. Il est facile de concevoir combien cette dépense fréquemment répétée refroidit leur zèle pour la propagation de la vaccine et nuit à l’extension de cette mesure prophylactique. Pour remédier à cet état de choses, nous nous proposons d’informer par circulaires toutes les sage-femmes individuellement de l’existence de notre étable, de la gratuité de notre vaccin animal et des conditions de son emploi. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 341]
Dans le cas du service des eaux minérales, les questions ou requêtes émanent tant des médecins attachés à vanter telle ou telle thérapeutique que des propriétaires qui veulent rentabiliser leur bien parfois nouvellement acquis. Ainsi, Joseph Reynier, domicilié à Marseille, demande copie de l’appréciation donnée par l’Académie de médecine aux sources d’eaux minérales La Souveraine, Sainte-Justine et Sainte-Eulalie de Laval-Atger (Lozère) qu’il vient d’acquérir. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 327]
Ce sujet suscite de nombreuses querelles de voisinage, de la jalousie, parfois même de la délation. En témoigne cette lettre anonyme qui dénonce les activités de M. Lavergne, concernant sa source Sévigné de Saint-Yorre, en dépit du deuxième rejet de l’autorisation d’exploitation par l’Académie de médecine, et précise que Lavergne continue de vendre son eau à des maisons d’épicerie de la région parisienne. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 342]
Nestor Massé (1841-1923), ancien maire de Nevers et ancien conseiller général de la Nièvre, s’enquiert de l’appréciation donnée par l’Académie de médecine à la source Alice de Pougues, et exprime sa crainte de manœuvres malintentionnées :
« À Pougues chacun dit que la Société des eaux de Saint-Léger saura bien, grâce à l’intervention d’actionnaires d’autant plus puissants qu’ils peuvent agir sans être connus, m’empêcher d’obtenir l’autorisation d’exploiter ma source dont chacun cependant reconnaît la qualité incontestée. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 308]
Devant la situation compliquée de Pougues-les-eaux, où chacun veut faire expertiser sa source : Émile Serrus la Grande Source [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 307], Théodore Guérin la source Saint-Léon [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 309 et 310], l’Académie de médecine ne décide pas moins que l’envoi en mission sur place de deux de ses membres : Constantin Paul et Gustave Bouchardat, accompagnés de Gédéon Meillère. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 311]
Des sources aux établissements thermaux ou hydrothérapiques il n’y a qu’un pas, dont témoigne cette brochure publicitaire pour un établissement thérapeutique et hydrothérapique, Au montagnes du Forez, sis à Saint-Étienne dans la Loire. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 192]
Remèdes… et publicité
De nombreux correspondants proposent des remèdes contre toutes sortes de problèmes ou de pathologies : influenza, syphilis, rage, morsures de vipères, rhumatisme articulaire, maladies de la peau, teigne, dartres, démangeaisons, rougeurs, cancers, chancres, eczémas, cors aux pieds, œils-de-perdrix, oignons, durillons et verrues, maladies du cœur, surdité, calvitie. En période de recrudescence épidémique, beaucoup de ces propositions concernent la lutte contre le choléra, le croup ou diphtérie, la tuberculose, la phtisie, la fièvre typhoïde, plus largement les épidémies. Certains remèdes sont destinés aux animaux ; Schaffner, par exemple, vétérinaire à Pontarlier dans le Doubs, soumet à l’appréciation de l’Académie, un produit alimentaire pour animaux domestiques à base de cacao ou chocolat, et un remède à base d’acide chlorhydrique contre la morve. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 346]
Louis Sauvage, alors hospitalisé salle Saint-Vincent à l’hospice d’Évreux, propose un remède à base de végétaux contre la tuberculose, application prophylactique du bon sens populaire :
« Je ne sache pas, qu’on ait jamais entendu dire, qu’aucun bacille, microbe ou animal quelconque, ne se soient jamais attaqués à l’oignon, etc. Donc !… Ils le haïssent !… Eh ! bien… Du moment qu’ils le haïssent… Raison de plus, pour leur présenter. Sous toutes les formes : soit par inoculations sous-cutanées, soit pris en même temps, par dose quotidienne, mélangée à du café pur (arrière le sucre et l’eau-de-vie). » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 345]
La renommée de l’Académie au-delà de ses frontières se mesure à la diversité des origines géographiques de ses correspondants : Bodenbach [Děčín] (aujourd’hui en Tchéquie), Stropkov (aujourd’hui en Slovaquie) ou Vienne en Autriche-Hongrie, Bruxelles en Belgique, Tondella au Portugal, Valladolid ou Barcelone en Espagne, Naples ou Serradifalco (Sicile) en Italie, Maranhão au Brésil, York (Pennsylvanie) ou Brooklyn (New York) aux États-Unis d’Amérique…
Les remèdes font parfois l’objet d’une exploitation commerciale qui passe par la réclame publicitaire. Un certain José Leandro Suasnavar promeut depuis New York, dans une brochure bilingue français et allemand de 6 feuillets, un antidote à la variole (qu’il nomme ailleurs influenza !) [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 365]
L’inventeur du Zothalmion, quant à lui, n’a pas souhaité attirer l’attention de l’Académie mais une lettre anonyme d’un « Parisien » le dénonce comme charlatan [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 405], joignant la réclame publicitaire qui promet :
« Zothalmion en confitures, ainsi que son nom l’indique, a pour effet merveilleux de reconstituer la vigueur génitale chez l’homme et chez la femme dont les organes sont débilités par l’âge ou les abus. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 406]
Les instruments de toute sorte font tout autant l’objet d’investissements commerciaux s’appuyant sur l’approbation de la communauté scientifique. Charles Dupuis le déclare sans détour, lorsqu’il vante sa brouette universelle, dite des Vieillards, version rustique du déambulateur :
« Les enfants ont une petite voiture, les jeunes gens ont le vélocipède ; pourquoi les hommes d’un certain âge n’auraient-ils pas une brouette qui aidât leur marche. (…)
Il peut y avoir là une grande affaire.
Je propose donc à un capitaliste ou à une grande maison de lui céder mon brevet (…) » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 155]
Et de conclure, en post-scriptum :
« Ce serait bien le diable, qu’il n’y eût pas en France, quelques milliers de vieillards et de gens infirmes, aussi bêtes que moi, qui adoptent mon système après l’avoir essayé et reconnu bon. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 155]
L’Académie de médecine, institution experte et puissante
L’expertise et la compétence de l’Académie de médecine sont régulièrement sollicitées. Ainsi en est-il de la question de l’usage par les sages-femmes du sublimé corrosif [VAN WIJLAND 2024]. Mademoiselle Vignes, établie sage-femme à Alger, demande s’il lui est permis de se servir de sublimé corrosif (à la dose de 1 gramme par litre) pour soigner les femmes en couches. Elle rappelle qu’elle a « obtenu le certificat d’aptitude de sage-femme de 1ère classe, à la maternité de Paris, le 3 juin 1890. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 395]
Un certain Siffait de Moncourt demande des précisions sur la position de l’Académie de médecine vis-à-vis des poêles mobiles, qu’il trouve commodes et économiques :
« Je suis, à cet égard, en présence de véritables difficultés, et si vous vouliez avoir la bonté de m’indiquer comment, sans compromettre ma santé et celle de ma famille, je pourrais obtenir, dans un appartement assez vaste et très froid, un bon chauffage économique et facile, vous me rendriez, un immense service, dont je vous serais profondément reconnaissant. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 355]
On a conservé le brouillon de la réponse qui lui a été faite, attirant son attention sur les accidents que peuvent occasionner les poêles mobiles. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 356]
Le savoir détenu par la vénérable institution est sollicité par un homme désireux de recevoir une explication scientifique à un phénomène singulier. Jean-Baptiste de Ferrer (1821-1903), qui habite à Gassicourt près Mantes en Seine-et-Oise, et se déclare matérialiste, raconte son histoire :
« Il m’arrive un fait tellement singulier que je crois devoir le communiquer à l’Académie de médecine, dans l’intérêt de la science et pour en avoir l’explication s’il est possible. Je dois dire, au préalable, que je suis âgé de 63 ans ; que je suis très grand, mince, maigre et nerveux ; mais très robuste et mieux portant qu’étant jeune. Ceci dit, je viens au fait : Depuis trois mois j’ai un jeune chat que j’élève et qui me fait des caresses parfois intempestives. Un matin, j’étais au lit à moitié endormi, lorsque je sentis quelque chose qui me grattait le menton ; c’était mon petit chat qui léchait ma barbe de même qu’il lèche son poil lorsqu’il fait sa toilette – toilette qu’il fait continuellement jour et nuit, ce qui me fait croire que ce manège est un besoin impérieux chez tous les chats, car, autrement cette manœuvre continuelle ne pourrait s’expliquer par les seuls soins de propreté. Mon petit chat s’évertuait donc à lécher ma barbe avec vigueur, ce qui finit par m’éveiller tout à fait. A peine ai-je écarté la trop aimable petite bête, que je sens tout-à-coup une violente érection de la verge et en même temps, une forte et abondante éjaculation séminale inonde ma chemise et mes draps ; et j’éprouve une sensation très vive semblable à celle que l’on a lors du rapprochement sexuel, mais avec cette distinction que la sensation a quelque chose de violent et qu’il existe en même temps une sorte de tremblement de tous les membres et en particulier de la mâchoire que le chat vient de lécher avec ardeur. Cependant, pas la moindre idée érotique, et il est à remarquer que je n’ai jamais de perte séminale d’aucune nature : vivant tout seul depuis vingt ans sans rapports avec aucune femme. Ce fait avait eu lieu il y a environ six semaines, lorsque, hier matin, mon petit chat saute sur mon lit en faisant son ronron, et recommence le même manège avec ma barbe. Désirant savoir si le même fait se reproduira, je le laisse faire. La langue du chat me fait éprouver au menton et à la mâchoire la sensation désagréable d’une râpe qui me lime rudement la peau. Avant qu’une minute passe j’éprouve tout-à-coup une érection violente de la verge suivie d’une éjaculation très abondante de sperme, avec secousses des membres et sensation très vive, comme celle qui avait eu lieu la première fois. Toute la journée j’ai ressenti, comme alors, un violent mal de tête. Je me demande si l’étrange effet produit par la langue et la salive du chat m’est tout à fait personnel, ou bien s’il arriverait de même à tout homme en semblable circonstance ? Que produirait cette action sur la femme ? Quelle est la nature de l’agent qui influe sur le système nerveux, sur le cervelet et le prolongement rachidien et les conduits éjaculateurs ? La cause agissante est-elle un effet électrique, ou produit-elle l’effet d’un médicament très excitant sur les organes génitaux, comme pourraient le faire, par exemple, les cantharides, le phosphore, etc. etc. je n’en sais rien ; et je puis dire : je donne ma langue au chat !… Il est certain que le menton et la mâchoire léchés sont bien près de la nuque, et du prolongement rachidien ; et s’il y a, comme il paraît, dans la langue du chat, un principe agissant, sur le centre nerveux, il doit bientôt être transmis et produire son effet. Il est à noter que lorsque le chat me lèche les mains, l’effet étrange n’a plus lieu. Cela semble prouver que la matière spermatique vient du cerveau et de l’épine dorsale : ce qui a été mis en doute. Feu l’illustre docteur Lallemand de Montpellier, eût bien éclairci mon ignorance sur tous ces points obscurs ; et je crois qu’il ne manque pas de docteurs comme lui. La langue de mon petit chat a ouvert pour moi la porte à une foule de réflexions, qui ne sont pas faites pour ébranler mes convictions matérialistes. Pauvre humanité à quoi tient ta destinée !!… Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations très distinguées. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 170]
Outre l’expertise proprement dite, l’autorité de l’Académie est requise dans le cadre du règlement de conflits, notamment mettant en cause des médecins. La femme Mineur, domiciliée au n° 17 du boulevard des Batignolles, à Paris, demande l’aide de l’Académie dans le cas d’un litige financier l’opposant au docteur l’ayant accouchée, au Grand-Lucé près Le Mans dans la Sarthe :
« Monsieur le directeur. Je viens vous prier de vouloir bien me renseigner à ce sujet. Voici dans quelle circonstance je me suis trouvée l’an dernier, mon mari sans travail moi dans un état de grossesse ayant une autre enfant avec moi. Je me suis décidé d’aller accoucher chez la nourrice où je devais mettre mon enfant. L’époque arrive nous avions prévenu la sage-femme mais par malheur elle tombe malade trois jours avant moi. Nous allons pour la chercher elle nous dit qu’elle avait prévenu le docteur nous pourrions aller le chercher ce que nous avons fait n’ayant pas d’autre sage-femme dans le pays. Donc c’est le docteur qui m’a accouchée. Et tout le temps qu’il a été est de une heure au plus et jamais aucune visite de lui après l’accouchement et il me demande 50 francs pour cela. Je lui en ai donné la moitié et croyais être quitte avec lui comme cela puisque c’était pour remplacer la sage-femme qui ne pouvait pas venir et elle ne me prenait que quinze francs, et elle serait venue me voir pendant neuf jours du reste comme cela se fait. Mais aujourd’hui je reçois une lettre de la nourrice en disant que le docteur l’avait forcée par l’huissier à lui faire verser les 25 francs qu’il lui a demandés sans mon autorisation, ce n’est pas à cette femme qu’il avait à faire puisque c’est moi qu’il a accouchée pourquoi s’est-il pas adressé à moi. Et cette femme lui a donné les 25 francs par l’huissier, car je lui avais fait dire qu’il était bien payé avec 25 francs pour une heure. Monsieur le directeur je vous prie de vouloir bien me dire ce qu’il faut que je fasse car pour moi je crois être dans mon droit car je trouve que ce docteur a agi avec tort pourquoi ne pas s’être adressé à moi et voilà où s’est passée cette chose, au Grand-Lucé près du Mans Sarthe le docteur Plu. Recevez Monsieur le directeur toutes mes civilités empressées. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 260]
Au-delà de ce rôle, l’Académie de médecine peut aussi être vue comme une institution humanitaire, à tel point qu’Adolphe Petit, domicilié 50, rue des Gravilliers dans le 3e arrondissement, lui demande un soutien financier, pour cause de famille nombreuse :
« Ma femme pour la première fois vient d’accoucher à la clinique le 3 de ce mois d’un garçon, ce qui nous fait 7 enfants vivants dont 5 en bas-âge. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 289]
Quant à L. B., qui désire garder l’anonyme, il en est réduit à proposer de vendre son corps, pour expérience, même de son vivant :
« Un homme bien portant âgé de trente ans demande à servir d’expérience même pour cause entraînant la mort n’ayant rien à regretter. Il s’abandonnera sans faire connaître son nom à tout ce que l’on voudra moyennant la somme de vingt-mille francs qui seront remis après sa mort à la personne qu’il désignera. S’il s’en trouve parmi vous un qui veuille essayer sur un sujet une expérience quelconque écrire à M. L. B. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 384]
Illuminés, exaltés, fous et autres « toqués » ?
La possibilité d’écrire à des institutions représentant une autorité scientifique acceptée de la majorité, suscite sans doute de nombreux courriers provenant de personnes souffrant de divers types de déséquilibres mentaux.
Le dénommé E. Noé, par exemple, qui habite 6, rue Cadix à Bab El Oued (Alger), ne semble pas déraisonnable en proposant le chlorure de chaux comme remède aux épidémies. Il est sans doute moins convaincant quand il écrit :
« Prenant sa source dans les sacrifices d’animaux offerts à la divinité, par les sauvages d’une croyance insensée. Cette boucherie abominable, jonche le sol de détritus et de parties d’intestins, abandonnés à la corruption par ces fanatiques, inférieurs, certainement, aux victimes immolées ! Dans l’espace comme sur terre, il existe des agents de corruption, qui attirent à eux, celle que font naître ces cloaques de piété. Réunis ensemble, ils constituent une peste qui en raison de sa densité, trouve refuge dans des brumes distraites à l’activité dissolvante des vents. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 279]
D’Algérie toujours, un négociant de Djidjelli (aujourd’hui Jijel), Justin Niek envoie différents courriers relatifs à ses allégations planétaires et « influenziques », à ses « compétences métaphysico-planéto-météoro-sub et intralunaires ». Dans l’un d’eux, il déclare :
« Par la même occasion je vous ferai connaître que j’ai été pris de l’influenza le 14 courant, par une surprise d’un tourbillon de vent qui m’a enlevé le chapeau, cela seul a suffi pour en être saisi à la tête. [ …] Par la même occasion, j’ai l’honneur Monsieur le Directeur de vous soumettre que le 12 courant j’ai envoyé à M. le Directeur de l’Académie des Beaux-Arts une brochure intéressante à lire, les secrets de la beauté par le mirage photographique de la Femme sur l’embellissement de la Race humaine. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 272]
Le trois septembre 1892, quelques mois à peine après ces envois, le marchand d’étoffes Justin Niek se suicide d’une balle dans la tête.
« Samedi matin à cinq heures et demie, le sieur Justin Niek, marchand mercier, s’est suicidé en se tirant un coup de pistolet dans la tête. Avant de mettre son fatal projet à exécution, il avait écrit quelques mots par lesquels il demandait pardon à la divinité des fautes qu’il avait pu commettre. On ignore les causes de ce suicide. » [GOURAYA 1892]
Deux semaines avant de se trancher la gorge, le docteur Henri Apatowsky poursuit ses envois compulsifs à l’Académie de médecine, avec une lettre qui fait notamment référence à un différend entre Duchenne de Boulogne et Jaccoud. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 7] [VAN WIJLAND 2019]
La mise en texte et la mise en page, l’emploi de vers, peuvent révéler la présence d’un esprit perturbé. En attestent tant la lettre en vers d’un certain Alfred B. G., proposant un remède [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 12], que la lettre sur deux colonnes de Thiéblin dit Le Lapin, se disant « herboriste numismate », charpentier à Bouilly dans l’Aube, qui souhaite recevoir la copie d’un diplôme accordé le 25 août 1856, demandant la même faveur pour un abbé d’une commune voisine, et dénonçant les agissements d’un médecin. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 371]
Le cas d’Alphonse Jamard (1842-1909) est plus ambiguë. Cet ouvrier distillateur, interné à plusieurs reprises, tant à l’asile de Ville-Évrard qu’à l’hospice de Bicêtre, est aussi un anarchiste convaincu, exilé un temps à Londres, régulièrement arrêté et soumis aux violences policières. [PETIT 2020] L’Intransigeant du 2 mars 1894, p. 2, annonce qu’il a été arrêté avec huit autres anarchistes et précise : « Son concierge déclare que c’est un « toqué ». Jamard a été enfermé pendant un an à Bicêtre. » Il est d’ailleurs photographié et soumis au bertillonnage à l’occasion de cette arrestation.
Jules Joffrin, nous rappelle Dominique Petit, tenait même l’enfermement asilaire comme responsable de l’état mental d’Alphonse Jamard. Il déclarait en effet, en 1886, à l’occasion d’une motion déposée au conseil général de la Seine sur les conditions d’internement dans les asiles d’aliénés :
« Je connais parfaitement Jamard, et je puis affirmer qu’il n’a jamais été fou. C’est même une véritable chance qu’il ne soit pas devenu fou. Car ceux qui ont pu visiter des asiles d’aliénés, ont dû se rendre compte que, dans un milieu de ce genre, il y a 99 chances sur 100 pour qu’une personne qui n’est pas aliénée le devienne. » [cité par PETIT 2020]
En janvier 1892, Alphonse Jamard adresse à l’Académie de médecine un placard intitulé « Lois et Devoirs naturels de l’Humanité », imprimé par lui « rue sans bouts », autrement dit une impasse, où il consigne son histoire :
« Une voiture cellulaire m’attendait dans la cour pour m’enfouir dans une Bastille. Le 52me jour, je m’évadais ; rejoint par un Garde-chiourme, il est tombé sur moi à coups de poing. Avec un Croc de culture, je l’ai esquinté ; or, pour échapper à une mort certaine, j’ai filé à Londres, où j’ai trouvé un emploi en arrivant que j’ai occupé un an jour pour jour. En rentrant à Paris, à peine ai-je eu le temps d’embrasser ma fille chérie et ma femme que j’étais cerné par plus de cinquante bandits armés, et en tous costumes. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 214]
Il en remplit le verso d’une longue lettre dénonçant les actes et l’impunité de Mesny, Alcide Gaudermen, Paul Garnier et Jules Voisin :
« Il est parlé sur cet imprimé de M. Alcide Gaudermen un trois fois banqueroutier. Son grand-père est mort aliéné idem son père une sœur et frère d’Alcide Gaudermen sont morts aliénés et hélas ! lui-même l’est. Il a 46 ans d’un moment à l’autre le terrible dénouement peut se déclarer. Bref au bout de 6 ans que j’étais à son service il m’a instamment congédié par mobile que j’aurais traité de Versaillais un de ses commis. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 214]
Alphonse Jamard décède en 1909, au 78, rue du Kremlin, c’est-à-dire à l’hospice de Bicêtre.
Jérôme van Wijland
Lien vers l’inventaire :
BANM, Acad. Méd. Correspondance 1892 n° 1-412
Bibliographie :
[BOUDARD 1873] A. Boudard, Physiologie de la chèvre-nourrice, au point de vue de l’allaitement des nouveaux nés […] Mémoire approuvé par la Société protectrice de l’enfance et par l’Académie de médecine, Gannat, Imprimerie Didier Daubourg, 1873
[BOUDARD 1876] A. Boudard, Guide pratique de la chèvre-nourrice au point de vue de l’allaitement des nouveau-nés, deuxième édition complètement refondue, Gannat, Imprimerie Didier Daubourg, 1876
[BOUDARD 1892] A. Boudard, La Vaccine française et la vaccine étrangère, ou la Vaccine caprine comparée avec la vaccine bovine, par la chèvre Amalthée. Mémoire couronné par l’Académie de médecine dans sa séance générale du 15 décembre 1891…, Marseille, M. Schickler, 1892 (In-8° , 16 p.)
[GOURAYA 1892] « Nouvelles Algériennes », Le Gouraya. Organe de la Défense des intérêts de l’arrondissement de Bougie, 1re Année, N° 32, Samedi 10 Septembre 1892, p. 2
[PETIT 2020] Dominique Petit, « JAMARD Alphonse, Ernest », Le Maitron en ligne (MEL) [Dictionnaire des anarchistes], https://maitron.fr/spip.php?article234421, version mise en ligne le 20 novembre 2020, dernière modification le 20 novembre 2020.
[VAN WIJLAND 2019] Jérôme van Wijland, « Henri Apatowsky. Mémoire », dans Laurence Le Bras (dir.), Manuscrits de l’extrême, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2019, p. 166-168.
[VAN WIJLAND 2024] Jérôme van Wijland, « Correspondance – III. L’année 1891 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 18 octobre 2024. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1891.
Pour citer ce billet :
Jérôme van Wijland, « Correspondance – IV. L’année 1892 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 14 mars 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1892.

![Chèvre-Amalthée. Gravure signée J. Ajac et Levy. « Quand la civilisation actuelle comparaîtra au tribunal de l’histoire pour avoir tué, détruit, laissé mourir, par tous les moyens possibles, même administratifs, la Chèvre Amalthée désignera de bien grands coupables. A. B. » [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 51] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_1.png)
![Réclame publicitaire pour l’eau minérale naturelle de Prades, source Chauchat. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 187] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_2-1024x815.jpg)
![Aux montagnes du Forez. Grand établissement thérapeutique et hydrothérapique de Saint-Étienne (Loire), 7, Place Mi-Carême. Réclame publicitaire. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 192] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_3-817x1024.jpg)
![L'Antidote Tepeyac de José Leandro Suasnavar. Réclame publicitaire. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 365] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_4-521x1024.jpg)
![The Zothalmion. Établie en 1864. 72, New-Bondstr. Londres-W. 53, Rue Vivienne, Paris (Boulevard Montmartre). Réclame publicitaire. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 406] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_5-690x1024.jpg)
![Apatowski. Lettre. 38 Charles Street, Hatton Garden E.C. Londres 5 mars 92. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 7 fol. 2v] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_6-828x1024.jpg)
![Alfred B. G. Lettre. 31 juillet 1892. Flixecourt Somme. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 12] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_7-688x1024.jpg)
![A. Thiéblin herboriste numismate. Lettre. Bouilly le 11 juillet 1892. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 371] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_8-808x1024.jpg)
![Alphonse Bertillon. Jamard. Alphonse, Ernest. 51 ans, né à Paris. Distillateur. Anarchiste. 28/2/94. Gilman Collection, Museum Purchase, 2005 ; inv. 2005.100.375.219 ; Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis d’Amérique [https://www.metmuseum.org/art/collection/search/306840]](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_9-699x1024.jpg)
![Alphonse Jamard. Lois et Devoirs naturels de l'Humanité. [Acad. méd. Correspondance 1892 n° 214] © BANM](https://bibliotheque.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2025/02/Billet_2025_Corr_1892_10-672x1024.jpg)
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