Correspondance – II. L’année 1890

Dans les archives de l’Académie de médecine sont conservées les liasses de la correspondance dite des particuliers. Si la majeure partie de cette correspondance émane, de fait, de particuliers, médecins ou non, elle contient également des lettres d’académiciens et, même, des échanges à usage interne à l’Académie. Cette série de billets aura pour objectif de mettre en valeur l’intérêt des nombreux courriers reçus chaque année par l’Académie de médecine.

Poursuivons l’exploration de la correspondance avec l’année 1890.

Une partie de la correspondance administrative figure, à tort, dans la correspondance dite des particuliers, mais il a été décidé de ne pas bousculer ce tri ancien. Ces lettres ont trait aux legs, aux candidatures, aux élections, aux décès des membres, à la préparation du Bulletin, aux demandes de Légion d’honneur en faveur d’un chef de laboratoire ou d’un bibliothécaire, à la nomination d’un successeur à Ernest Hardy (1826-1890) comme chef des travaux chimiques de l’Académie de médecine, à l’emploi et à l’augmentation des honoraires de certains employés, aux invitations à la séance publique annuelle, voire à la question de savoir si l’urinoir qui doit être installé à l’Académie de médecine, alors encore située dans la chapelle de la Charité de la rue des saints-Pères, doit être en ardoise ordinaire ou en ardoise émaillée :

« [L’ardoise émaillée] serait parfait[e] comme revêtement mais les liquides glissant mal sur la surface je crois que nous aurions tort de l’appliquer dans le cas présent. Je suis donc d’avis de nous en tenir à l’ardoise ordinaire qui nous donnera un résultat satisfaisant. Cependant si M. le secrétaire perpétuel tenait à l’ardoise émaillée il faudrait compter en plus une dépense de 46 fr 80, ce qui remettrait l’urinoir complet à 370 fr 65. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 414]

 

L’Académie de médecine, lieu de l’expertise

La correspondance porte naturellement sur les rapports et différentes prises de position de l’Académie, émanant de ses commissions : sur l’autorisation à accorder aux sage-femmes d’employer les antiseptiques dans la pratique des accouchements, sur les mesures de prophylaxie destinées à prévenir la propagation de la teigne pelade dans les établissements scolaires, sur le travail de nuit des femmes dans les manufactures, sur la pathogénie et la prophylaxie de la tuberculose, ou encore sur le projet de décret tendant à rendre la vaccine obligatoire dans l’Île de la Réunion.

Plus généralement, elle a trait aux communications en séance – le « tour de parole » – ou aux publications ou mémoires adressés à l’Académie de médecine, reflet de la pluridisciplinarité de l’institution : lutte contre la dépopulation, anesthésie des animaux par l’acide carbonique, capsules surrénales, acromégalie, mélancolie, laparotomie, myopie chez les animaux sauvages : lions, tigres, panthères, résection du rectum pour cancer annulaire, hernie ombilicale étranglée, homicide par flagellation, constitution histologique et composition chimique comparées des laits de vache, de chèvre, d’ânesse et de femme, gymnastique pulmonaire, réflexe auditivo-palpébral, ponction hypogastrique de la vessie, allaitement artificiel des enfants, étude physiologique de la liqueur d’absinthe, etc.

Le docteur Edoardo Giampietro, par exemple, se fait l’ardent défenseur de la société contre les penchants criminogènes des sourds-muets :

« Le fait est que la Chambre des députés en Italie est appelée à déterminer une nouvelle législation sur l’éducation des sourds-muets, et je crains que les courants des idées qui y prédominent, à l’état actuel, ne sont pas tout à fait favorables aux principes de la science moderne. Il y a une masse de préjugés et d’intérêts qui voilent la vérité à l’esprit du gouvernement et des législateurs. D’autre part, cette vérité intéresse la société moderne qui réclame une protection convenable contre les excès criminels des sourds-muets lesquels se sentent presque encouragés par la clémence de la loi fondée sur la présomption d’un défaut organique et intellectuel qui est une variété de la classe. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 216]

Parmi les mémoires scientifiques figurent des propositions d’innovation technique : instruments, outils, procédés techniques. On citera la table d’opération et le spéculum de Charles Rigault, le Miméographe Edison pour la reproduction autographique de l’écriture, un nouveau procédé permettant la prise de mesure des dents artificielles, sans douleur, un matelas à air, inventé par M. Peschard, pouvant rendre de grands services en temps de guerre, ou encore l’ « Inhalateur norwégien » de M. F. Stórmer.

 

Les remèdes : un cas particulier de l’expertise

Une place de choix est dévolue à l’envoi de remèdes ou de produits thérapeutiques, soumis à l’appréciation de l’Académie de médecine. L’hétéroclisme en est frappant : remèdes contre la coqueluche, la teigne, le choléra, la diarrhée, la dysenterie, les foulures et douleurs rhumatismales, la pierre et la gravelle, la diphtérite, la goutte militaire, les pellicules, les brûlures, les cors aux pieds, la rage, le panaris, le cancer, les maux de tête, les escarres, la gangrène, le charbon, la fièvre typhoïde, la dengue, l’influenza, le croup, la rougeole, etc. Ce qui n’est pas moins frappant est le caractère de panacée d’une partie d’entre eux, tel ce remède contre le choléra, la fièvre typhoïde et la fièvre puerpérale. Laxatif, élixir, onguent, pommade, spécifique, préparation, poudre, sirop, potion : ils prennent toutes sortes de dénominations. Nombreux sont ceux de nature végétale, à l’extrait d’oignon frais par exemple.

Mais cet hétéroclisme ne fait que refléter l’importance d’une médecine populaire, que ses détenteurs issus de tous milieux n’hésitent pas à soumettre à l’expertise des principaux promoteurs d’une médecine qui se veut scientifique et débarrassée de toute superstition.

Marcelo Caballero Fernandez, de la province de Cadix, qui affirme avoir navigué en Amérique, en Chine, au Japon, propose ainsi un remède contre la « goutte militair » et d’autres affections : « chevaux, socques de femme, plaie, bubon vaste, blenorragie de la femme, flux, la matrice et son cancer, le maladie de l’urine quoiqu’il soi de naissance, le catarrhe bisical quoiqu’il y a tuyau et le cema ». [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 87]

Stéphane Didier (ca 1823-….), domicilié quai de Valmy, promeut un régime à base de pain frais trempé contre la sénescence, qu’il a lui-même endurée :

« Il y a un an, j’étais encore, depuis nombreuses années, comme la plupart des vieillards de mon âge (67 ans) atteint fortement de toutes sortes de malaises : diminution notable de la force musculaire ; douleurs très-vives dans les membres et dans les reins, surtout en cette saison ; fréquents embarras gastriques, inappétence, insomnie ; souvent sujet à des bronchites, etc. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 148]

Étienne Barrichou, cantonnier sur le chemin d’intérêt commun N° 32 de Lamonzie-Montastruc à Castillonnès, locataire à Saint-Sauveur-de-Bergerac en Dordogne, propose un remède contre les douleurs rhumatismales :

« je suivis le long d’un chantier. J’aperçus une plante vigoureuse qui grimpait à travers les branches d’un petit chêne, j’ai voulu m’assurer de sa racine, elle était grosse comme un moyen bras de chaise, elle était limoneuse, je dis mâtin si tu pouvais me guérir ma douleur je serais trop heureux, je me frottai le trou du coupé et le front ; franchement parler je croyais y avoir mis le feu, quatre ou cinq minutes après la flambeur a disparu » ; « J’ai 60 ans je suis faible de vieillesse, mais je sens mon corps aussi libre qu’à 25 ans. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 18]

Les femmes du Paris populaire ne sont pas en reste ; une certaine Pauline Crimont, domiciliée 28 rue des Lyonnais mais pour lors hospitalisée « à l’autel dieu sale sainte madeleine n° 18 », détentrice d’un remède secret pour guérir la teigne, livre un témoignage autobiographique poignant :

« (…) je souffrais très fort et je criais beaucoup, et quelques femmes voisines lui disaient mais Marianne va tu feras mourir ta fille si tu continues elle répondait je la conduirai plutôt dans le cimetière si je ne la guéris pas, car si elle doit passer sa jeunesse comme moi sans cheveux j’aime mieux qu’elle en meure car je fus trop malheureuse dans ma jeunesse moi-même ; disait ma pauvre mère car elle est morte j’avais 18 ans et je me rappelle avoir bien vu ma mère encore jeune sans cheveux elle en avait qu’un petit peu sur le devant et un tout petit peu derrière la tête tout le reste était nu. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 129]

Le guérisseur désire parfois rester anonyme, tel cet « humble Français » qui signe « Jsnlevtfmhesdaldplabenoorrsstt » mais n’en exprime pas moins une haute conception de son devoir, en soumettant à l’appréciation de l’Académie de médecine, un remède contre les cors et les œils-de-perdrix :

« [C]’est pourquoi je termine en espérant que cette feuille de papier entre vos mains deviendra l’arrêt de mort des cors aux pieds. Tout pour la France, l’Honneur et l’Humanité. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 489]

Tous ne sont pas des inconnus, tel Frédéric Bentayoux (1840-1918), compositeur devenu célèbre pour la chanson communément appelée « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » écrite en 1871 au lendemain de la guerre franco-prussienne. Pas plus médecin que les précédents, il propose un traitement contre les poitrinaires au deuxième degré [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 27].

Certains, docteurs à la formation très complète et des plus honorable, soutiennent des thèses originales. Le docteur Ferdinand Dresch (1852-1923), écrit depuis Foix dans l’Ariège à son ancien maître d’externat Jules Bergeron, au sujet de ses travaux sur l’épidémie de choléra de Toulon et de Naples :

« C’était une vue de l’esprit appuyée sur l’histoire même des épidémies cholériques et leur distribution géographique et ethnographique. J’avais flairé le pourquoi, le choléra est fatal aux végétariens, aux mangeurs de riz, de pastèques et de macaroni, pourquoi il est bénin aux omnivores, et pourquoi le carnivore risque seul à peu près, d’échapper à la maladie. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 154]

 

Émulation

Cette mission d’expertise de l’Académie se double d’une mission d’émulation, qui passe par l’attribution de prix, ou de médailles qui sont décernées au titre de différents services : eaux minérales, vaccine, épidémies. Dans nombre de lettres, les correspondants s’interrogent sur les conditions pour concourir aux prix et demandent l’envoi du programme des prix. Nombreuses également sont les lettres dans lesquelles l’auteur, récipiendaire d’une médaille au titre de tel ou tel service, s’inquiète de ne pas l’avoir reçue.

Les services, avant de donner lieu à attribution de médailles, bénéficient de l’envoi de nombreux rapports, dont cette correspondance porte également la trace.

Les lettres relatives aux eaux minérales renferment pour la plupart des demandes d’analyse ou d’exploitation d’eaux : Oraàs, Sainte-Marie à Rennes-les-Bains (Aude), Salins, Hammam M’Zara en Algérie, Pougues-les-Eaux, Chantilly, Challes. Telle lettre demande que l’Académie de médecine se prononce en faveur de l’obligation pour les concessionnaires d’eaux minérales d’employer pour le bouchage des bouteilles, des bouchons portant l’estampille de l’année.

Les lettres relatives au service de l’hygiène de l’enfance concernent les rapports adressés à l’Académie [EGUISIER 2023], ou les conditions pour les produire, telle cette lettre du docteur Félicien Abel Sutils, médecin-inspecteur à la Chapelle-la-Reine (Seine-et-Marne), qui demande l’envoi de 114 exemplaires du tableau-programme de l’hygiène de l’enfance pour établir sa statistique, son travail devant porter sur 19 communes pendant 6 ans. [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 445] [LÉGER VAN WIJLAND 2021]

Au service des épidémies, sont adressés des travaux sur les épidémies ayant sévi à Besançon, dans le département de la Nièvre, dans le canton de Pont-Croix, à la Réunion, etc.

 

Le service de la vaccine

Quant au service de la vaccine, si une partie des lettres concernent des demandes de vaccin ou l’envoi de rapports sur les vaccinations et les revaccinations pratiquées dans telle ou telle population, d’autres formulent des demandes d’information voire de formation. Futur homme incontournable de la vaccination en France, le docteur Edmond Chaumier (1853-1931), de Tours, demande ainsi à assister à la vaccination des chèvres à l’Académie de médecine [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 106].  Le docteur Armand Debest de Lacrousille (1837-1901), directeur du service départemental de la vaccine à Périgueux, demande des renseignements sur le fonctionnement du service de la vaccine [n° 134].

William Tebb (1830-1917), agissant au nom d’une nom d’une commission anglaise, « The Royal Vaccination Commission », s’enquiert des cas de syphilis vaccinale rencontrés en France [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 446]. Cette inquiétude à l’égard de la vaccination bras-à-bras se rencontre dans cette lettre plus personnelle de Jules Lefort (1819-1896), membre de l’Académie de médecine, qui depuis Saint-Didier-en-Rollat, dans l’Allier, demande expressément du vaccin de génisse afin de faire vacciner un enfant :

« J’ai un petit enfant à faire vacciner, mais je ne voudrais que du vaccin de génisse de l’Académie. J’ai pensé qu’en m’adressant directement à vous vous ne m’enverriez pas du vaccin de bras dont on ne connaît pas assez la provenance. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 290]

La défiance peut ne pas porter sur l’origine de la souche vaccinale, ou la technique de vaccination, mais aussi sur le statut du vaccinateur.  Marius Napoly (1843-1921), ancien sergent au 3e régiment du Génie, écrit au chef des bureaux de l’Académie pour lui demander d’intercéder auprès d’un officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, afin qu’il appuie la demande de changement de localité de sa sœur, receveuse des Postes, pour des raisons de santé. Ce n’est pas Marius Napoly qui tient la plume, car, comme l’indique sa fiche d’état signalétique versée à son dossier de Légion d’honneur : « A été renversé, dans des expériences faites à Pantin le 23 décembre 1870 par une explosion de dynamite qui lui a brûlé et contusionné toute la figure, blessure qui a entraîné la perte des deux yeux. » C’est la principale intéressée, sa jeune sœur Claudine Gagneux, qui écrit, et ajoute :

« Seriez-vous assez bon pour m’envoyer une seconde fois du vaccin de génisse. J’ai fait vacciner ma fille par une sage-femme et cela n’a pas pris. J’espère cette fois être plus heureuse en la faisant vacciner par un médecin. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 350]

Eugène Joly, de Neufchâtel en Seine-Inférieure, écrit ainsi à Édouard Hervieux au sujet de l’échec de ses inoculations de vaccin à l’espèce caprine :

« En présence de ces inoculations complètement négatives, j’ai pensé que peut-être certains animaux de l’espèce caprine sont réfractaires à la vaccine, ou que mes insuccès doivent être attribués à mon procédé opératoire : j’avais cependant inoculé avec lenteur, ma lancette parfaitement humectée de virus vaccinal. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 265]

Le travail de vaccination donne également lieu à revendication. Ainsi Anne Goussard (1828-1915), sage-femme aux Riceys dans l’Aube, demande-t-elle à être indemnisée de son travail de vaccination auprès des indigents, effectué depuis 44 ans [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 222].

Le service de vaccinations publiques proposées par l’Académie peut également faire l’objet de plaintes, telle cette lettre émanant d’une marchande foraine à la fête de Vanves :

« Hier il m’est arrivé un fait tellement grossier que je ne peux faire autrement que de vous en informer. Jeudi le 22 mai je vins faire vacciner mon garçon. On me dit de revenir 8 jours après, en premier je ne vis pas d’inconvénient mais comme nous sommes voyageurs forains nous étions aux Moulineaux le jeudi suivant nous déménagions pour venir à Vanves je pensais donc venir le jeudi ensuite qui était quinze jours après mais comme un fait exprès mon petit garçon tomba et se fendit le menton pendant huit jours il eut une forte fièvre mais l’herboriste me dit que ce n’était pas dangereux que je n’avais pas besoin d’aller voir le médecin et en vérité le sang se trouvant en mouvement par le vaccin et le coup il lui est venu de la gourme plein la figure. Étant un peu rassurée aujourd’hui je suis revenue pour avoir mon certificat de vaccin pour si je voulais le mettre à l’école. Quel fut mon étonnement d’être reçue très mal sous prétexte qu’il fallait que je vienne huit jours après. Comme je vous l’explique Monsieur je n’ai pas pu comme j’expliquais le motif ce Monsieur me répondit grossièrement qu’il me fallait un certificat du médecin quel médecin puisque je n’en ai pas consulté la maladie de mon fils n’était pas grave mais il ne fallait pas le sortir j’eus beau à lui dire il me menaça d’aller chercher un agent si je ne sortais pas mon enfant était tout nu je l’avais déshabillé pour lui montrer que le vaccin était bien pris. Il y a-t-il rien de plus ignoble que cette scène d’une mère qui ménage la santé de son enfant contre un individu insolent qui prétendait me faire sortir pour rhabiller mon enfant. Je lui ai tenu tête. Je vous l’assure moi qui y allais pleine de confiance croyant que l’on allait me donner un conseil pour sa blessure quelle erreur et vouloir me faire sortir d’un bâtiment qui ne lui appartient pas plus qu’à moi m’a mis hors de moi et je n’en suis sortie que quand mon fils fut habillé complètement. Voici pourquoi je me suis adressée à vous Monsieur pour vous informer de ce fait qui ne fait pas honneur à des hommes bien élevés et en même temps pour obtenir mon certificat de vaccin pour mettre mon garçon à l’école il est vacciné le jeudi 22 mai sous le n° 0796 Fernand Duval, je suis pour quinze jours Avenue du Lycée à Vanves. Pardonnez moi Monsieur de vous raconter ces faits mais je me soulage en même temps que ça profitera peut-être à d’autres cas ce Monsieur ne doit pas à être à son coup d’essai. En attendant votre réponse si vous faites droit à ma requête j’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect M. Duval marchande foraine à la fête de Vanves. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 167]

 

Des corps à disposition

Ainsi que nous avions pu le constater lors de la publication de l’inventaire de la correspondance de 1887, la nécessité incite certains à se tourner, en dernier recours, vers l’Académie de médecine. La misère pousse parfois à proposer la vente de son propre corps ou de celui d’un proche, en arguant éventuellement de sa singularité ou de son intérêt scientifique. Avant d’en arriver à ces extrémités, la recherche d’un emploi peut sembler représenter le dernier espoir. Pour en convaincre l’Académie, Arthur Vital Rousseau (1844-….) retrace le parcours de sa vie :

« J’ai fait mes études jusqu’à l’âge de 18 ans, tant à Saint-Quentin (Aisne) des environs duquel endroit provenaient mes honorables parents (mon père était régisseur gérant une forte ferme et une fabrique de sucre) ; j’ai appris en outre diverses sciences, six sortes de langues usitées, étrangères et éloignées ; j’ai habité presque 6 années Java et Sumatra où le Gouvernement Hollandais me confia plusieurs hauts emplois et en dernier lieu celui d’Inspecteur sanitaire contre épidémies et notamment contre celle de la peste bovine. Je suis revenu pour assister, selon ses désirs, aux derniers moments de mon pauvre père, mais je ne pus retourner faute d’argent et depuis je n’ai fait que péricliter et descendre d’échelon en échelon l’âge y faisant aussi pour beaucoup quoique n’ayant que quarante-cinq ans. Je fus comptable de sucrerie [chez Fernand Tétard, à Gonesse] et Directeur. Je ne possède plus rien. Mon passé ainsi que ma famille ont toujours été et demeuré honorables et dignes d’estimes publiques. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 419]

Et, quatre jours après seulement :

« Je suis dans une telle misère et souffrant tant de tous les besoins de l’existence, ne trouvant point nulle part aucun emploi, ni travail surtout actuellement que  je ne pourrais travailler à aucun manuel travail sortant de 2 ans presque de maladies que je reviens, pardonnez m’en, je vous en supplie, me remémorer afin que je puisse recevoir de votre charitable bonté quelque aide, ou secours ou travaux d’écritures pour me retirer de l’affreux précipice creusé sous mon chemin où je plonge involontairement. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 421]

Aux abois, ces femmes et hommes de misère tentent de toucher le cœur et la pitié des académiciens. Honorine Héloïse Dauvet (1820-1891), d’Ivry-sur-Seine, qui souffre de graves maladies et infirmités, refuse de vivre dans un hospice. Elle décède un an environ après avoir écrit une lettre proposant de vendre son corps à l’Académie de médecine [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 132].

L’état de nécessité cependant n’occulte pas des souffrances indicibles. L’auteur d’une autre lettre, âgé de 55 ans, souffre de surdité et de démangeaisons, ainsi que de troubles de la vision, et désire qu’on lui ouvre la tête [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 309]. La femme Garnier, âgée de 28 ans, dont le mari est ferblantier à Rupt-aux-Nonains dans la Meuse, souffre atrocement d’une grosseur à l’oreille gauche depuis 3 ans ; elle refuse l’opération préconisée par les médecins. De surcroît accablée de dettes, elle prévient : « si ce n’était mon enfant j’en finirais avec la vie quand les douleurs me prennent. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 200]

Quand ils le peuvent, ils soulignent la singularité de leur état, qui ferait d’eux des sujets de choix. Elisa Aligner (1853-….), femme Graffin, de Meudon, précise qu’elle a subi une opération césarienne, pratiquée à la maternité de Port-Royal par Just Lucas-Championnière le 19 novembre 1879. Sa fille Justine Aligner (19 novembre 1879-30 novembre 1879) est morte au bout de 13 jours. Hospitalisée jusqu’en février 1880, elle a été présentée par Lucas-Championnière à l’Académie à Pâques. « Je suis un sujet pour elle [l’Académie de médecine] et surtout qu’elle a mon portrait toute nue » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 2], argue-t-elle, suggérant que son mari ferait également un bon sujet, ayant eu les deux rotules des genoux cassées.

Émile Hézard (1835-….), qui écrit depuis l’ermitage de Saint-Sauveur à Limay (Seine-et-Oise) dont il garde depuis février « une antique chapelle du XIIIe siècle bâtie dans le rocher afin de trouver dans la retraite et la solitude des consolations à [ses] chagrins », raconte sa vie de malheurs : son frère jumeau est mort ; il a eu dix-huit enfants, dont dix sont morts ; sa femme est morte. Il insiste surtout sur la spécificité de son mode de vie :

« Je vais avoir 56 ans en octobre prochain et je suis un jumeau. Je n’ai jamais pu manger de soupe de ma vie ni de légumes à l’exception de pommes de terre frites et de la salade. Les viandes rôties seules me soutiennent et ont été ma nourriture et tous les aliments très échauffants tels que charcuterie chocolat gruyère etc. d’où j’ai toujours conclu que les choses rafraîchissantes ne me convenaient pas et m’affaiblissaient plutôt qu’ils me fortifiaient. Au Collège royal de Besançon en 1847 je me rappelle que malgré la très bonne nourriture de la maison je ne pouvais pas manger l’ordinaire et je dépensais à mes parents 500 francs de pâtisserie et chocolat. Je suis étonné d’être encore de ce monde. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 253]

D’autres se comportent en véritables cliniciens d’eux-mêmes, imitant le discours médical. C’est le cas d’un certain E. Cassel, hospitalisé à l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Denis, lit n° 32 :

« Ma mère est décédée en mil huit cent soixante-douze de la poitrine ; mon père est décédé en mil huit cent quatre vingt deux des suites d’une chute et d’un asthme. Étant très jeune, j’ai fait une chute qui m’a occasionné une coxalgie, et jusqu’à l’âge de treize ans, j’ai uriné la nuit dans mon lit, sans me sentir le besoin. A l’âge de treize ans il m’est venu un abcès à la cuisse droite qui a guéri, mais qui s’est porté un peu plus loin, je l’ai encore, il n’a pas cessé de suppurer. Ensuite il m’en est venu un autre du côté gauche du rein, puis un autre au-dessus de l’anus, qui suppurent depuis cette époque, jusqu’aujourd’hui. Vers l’année mil huit cent quatre-vingt-cinq, le ventre a enflé, j’étais huit jours sans aller à la selle, et tous les vendredis matin, j’avais des coliques et une diarrhée atroces. Puis ce sont les douleurs qui me sont venues, une douleur sciatique dans la cuisse qui ne me laissait pas une minute de repos. En mil huit cent quatre-vingt-sept, deux petits abcès au pied droit, complètement guéris, puis violente névralgie. En mil huit cent quatre-vingt-huit, fièvre muqueuse, commencement de violentes douleurs au foie et aux reins, ascite. En mil huit cent quatre-vingt-neuf entré au service de Monsieur le Docteur Lancereaux. Foie, rate et reins amyloïdes, attaque d’urémie, influenza et un nouvel abcès, côté droit du rein. En mil huit cent quatre-vingt-dix, service de Monsieur le Docteur Mesnet, insuffisance mitrale. J’ai oublié de dire que j’étais rachitique depuis sept ans. » [BANM, Acad. méd. Correspondance 1890 n° 94]

Jérôme van Wijland

 

Bibliographie :

[EGUISIER 2023] Anouk Eguisier, « Les rapports des inspecteurs départementaux des enfants assistés », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 20 octobre 2023. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/rapports-inspecteurs

[LÉGER VAN WIJLAND 2021] François Léger et Jérôme van Wijland, « Un « Centre de direction, d’action et d’informations » : la commission de l’hygiène de l’enfance de l’Académie de médecine (1866-1999) », dans Emmanuelle Berthiaud, François Léger et Jérôme van Wijland (dir.), Prévenir, accueillir, guérir : la médecine des enfants de l’époque moderne à nos jours, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2021 (Histoire et civilisations), p. 179-206

[VAN WIJLAND 2023] Jérôme van Wijland, « Correspondance – I. L’année 1887 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 22 décembre 2023. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1887

 

Pour citer ce billet :

Jérôme van Wijland, « Correspondance – II. L’année 1890 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 14 juin 2024. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1890.

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