Les prix de l’Académie – XII. Le prix Union Mondiale des Intellectuels (1970-1984)

Au cours de son histoire, l’Académie de médecine a décerné de nombreux prix, fondés le plus souvent à la suite des dispositions testamentaires de médecins fortunés ou de philanthropes. La Bibliothèque conserve une grande partie des mémoires ayant concouru à ces prix. Plusieurs billets vous inviteront, à travers l’exploration d’un prix dans son ensemble ou d’un mémoire particulier, à en découvrir toute la richesse et la diversité.

Les péripéties qui ont mené à la création du prix de l’Union mondiale des intellectuels sont si étroitement mêlées à la personnalité de sa fondatrice, la doctoresse Anna Miller, qu’il est indispensable d’esquisser son portrait et de retracer, autant que faire se peut, sa vie.

I. De l’entr’aide à la propagande et aux réseaux mondains

I.1.  De l’empire russe à la Faculté de médecine de Montpellier

Chantsia Chaïa Miller naît à Khotyn, en Bessarabie roumaine, le 15 juillet 1890. C’est du moins l’information notée dans le décret de fondation du prix de l’Union mondiale des intellectuels, en 1969. La tradition familiale prétend qu’elle était bien plus âgée, peut-être née en 1883, 1884 ou 1885 (comme indiqué par exemple dans son décret de naturalisation), mais qu’elle voulait sans cesse se rajeunir. Quant à la ville de Khotyn, aujourd’hui située en Ukraine, c’est alors une ville de garnison russe arrachée à l’empire turc et faisant partie de la Bessarabie. Lorsqu’elle y naît, la ville est peuplée en très forte proportion de Juifs ashkénazes comme elle. Khotyn est rattachée à la Roumanie de 1918 à 1940, à l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale, enfin à l’Ukraine depuis son indépendance en 1991.

Quand Chaïa est le prénom hébraïque (חיה) qui évoque la vie, Chantsia n’est autre que le diminutif de Hannah (חנה), qu’elle adopte sous sa forme occidentalisée : Anna.

En dépit du numerus clausus touchant les Juifs, elle obtient de faire son lycée à Odessa puis une année d’étude à Kiev. Les centaines de pogroms qui frappent les populations juives vers 1905 la poussent cependant à l’exil. Émigrée en France, on la retrouve étudiante en médecine à la Faculté de médecine de Montpellier, en 1908. Elle est dispensée et du baccalauréat, par décision ministérielle du 10 décembre 1908, et du certificat d’études P.C.N. par décision ministérielle du 25 janvier 1909. [MONTPELLIER Archives]. Elle déploie à Montpellier ses talents d’organisatrice, en tant que vice-présidente puis présidente du Comité des étudiants étrangers à Montpellier, élue en 1910. En effet, pour venir en aide aux dizaines d’étudiants étrangers impécunieux, elle organise chaque samedi soir des soirées dansantes, dont les revenus servent à financer des repas gratuits. Elle-même pauvre, elle effectue divers métiers complémentaires, notamment celui de traductrice jurée près des tribunaux de Montpellier. Au-delà de cette seule cuisine-cantine pour étudiants étrangers, elle continue de se dévouer aux œuvres médico-sociales.

Elle épouse le 27 septembre 1910 Moïse David Marcus (1884-1929) qui est originaire lui, de l’extrême opposé du Yiddishland, puisque né à Viekšniai au Nord de la Lituanie. Après avoir entamé des études rabbiniques, il a émigré en France avec sa famille et commencé des études de médecine. Le couple donne naissance à une fille, Simone, à Perpignan le 3 septembre 1911. Pianiste de talent, Simone Marcus (1911-2012) deviendra psychiatre, et experte internationale de l’enfance victime de la guerre [BOUSSION 2018].

Dans son étude sur Les étudiantes en médecine à la faculté de Montpellier au cours de la Troisième République, Jacqueline Fontaine a bien souligné le fait qu’une partie des étudiantes étrangères inscrites à Montpellier demandent l’exeat et finissent leurs études, principalement à Paris, enfin qu’elles se marient pour un peu plus de 10 % d’entre elles (33 sur 302) avec un compatriote étudiant en médecine [FONTAINE 2016].

Le décret n° 13692 du Président de la République, en date du 3 février 1912, par application de l’article 8, §5, n° 2 du Code civil, naturalise 95 personnes. Moïse-David Marcus, Simone Marcus et Anna Miller y figurent, respectivement en 17e, 18e et 19e position. La date de naissance approximative, la graphie fantaisiste du deuxième prénom comme celle de sa ville de naissance, incitent à la plus grande prudence quant à la fiabilité des données biographiques énoncées [NATURALISATION 1912]. Cette naturalisation leur ouvre naturellement la voie du doctorat.

 

I.2. L’hôpital de Perpignan, l’asile d’aliénés de Clermont et la Première Guerre mondiale

Moïse David Marcus, désormais plus volontiers David Marcus, est nommé interne en 1911 et affecté à l’hôpital civil de Perpignan, son épouse également. Alors licencié ès-sciences, il est nommé interne à l’Asile public d’aliénés de Clermont par arrêté en date du 27 juillet 1912, le directeur estimant qu’il « paraît sérieux et expérimenté ». Anna Miller est nommée peu après, par arrêté en date du 30 août 1912. Quoique bénéficiant d’un avis d’un autre genre, dans les deux sens du terme – « laborieuse et dévouée » –, elle perçoit la même rémunération que son mari. Le 20 octobre 1913, l’Asile reçoit les lettres de démission des époux Marcus [AD OISE – Xp 1500].

Les époux Marcus obtiennent de l’université de Montpellier l’exeat qui leur permet de poursuivre leurs études doctorales à Paris.

Son affectation à l’asile d’aliénés de Clermont a très probablement déterminé la spécialisation de David Marcus en psychiatrie, comme en atteste le sujet de sa thèse, soutenue à Paris en 1913 : Du rôle de l’alcool dans la nocivité des obsédés impulsifs et des impulsifs non délirants. Considérations cliniques et pathogéniques [MARCUS 1913]. Anna Miller soutient la sienne l’année suivante, à Paris également : L’hypertrichose et son traitement [MILLER 1914].

Exempté en 1912 pour bronchite chronique, Moïse David Marcus est classé dans le service auxiliaire par le conseil de révision des Pyrénées orientales en septembre 1914, puis incorporé à compter de mars 1915. Il est affecté à la 22e section d’infirmiers militaires, où il devient médecin auxiliaire du service auxiliaire, puis médecin aide-major de 2e classe de réserve, avant d’être démobilisé en mars 1919 en tant que médecin aide-major de 2e classe du service de santé de la 16e Région.

En août 1914, par suite des mobilisations, les internes en médecine quittent l’Asile. Anna Miller propose « d’y reprendre du service en ajoutant qu’elle pourra être utile en ville dans le cas d’une formation d’ambulance. » [AD OISE Xp 1500 Lettre du 8 août 1914] Elle y est nommée interne de nouveau, par un arrêté en date du 10 août 1914. Mais une lettre du directeur par intérim de l’Asile d’aliénés de Clermont au Préfet de l’Oise, en date du 24 décembre 1914, nous apprend qu’Anna Miller n’est guère restée très longtemps :

« […]  Madame Marcus née Miller, que sur ma proposition et d’accord avec mon collègue du service des hommes vous aviez nommée interne en médecine à l’Asile par un arrêté en date du 10 août 1914 a quitté l’Établissement le 31 août 1914.

Des obligations de famille et la nécessité d’assurer la surveillance de sa fillette la forçaient, m’a-t-elle dit, à prendre cette décision. » [AD OISE Xp 1500 Lettre du 24 décembre 1914]

Une source prétend qu’elle aurait réintégré l’asile de Clermont en 1915, assurant à elle seule le service de trois internes, alors mobilisés [BANM, Dossier donation]. Une autre prétend qu’elle aurait assuré le service médical de Triel (aujourd’hui dans les Yvelines) [AN 20100166/12 dossier 13005]. À la même époque, elle aurait formé à Paris, un Comité des engagés volontaires russes, roumains et tchécoslovaques.

En mai 1916, elle fait partie des trois principaux organisateurs, avec le député socialiste Marius Moutet et le philosophe Victor Basch d’un événement de soutien aux veuves et légionnaires et volontaires juifs tombés à la guerre ou mutilés :

« Un concert de charité, au bénéfice des veuves et légionnaires juifs et des combattants mutilés ayant servi sous les drapeaux français, aura lieu prochainement à la salle Gaveau (…).

La plupart de ces héros appartiennent la classe la plus pauvre de la colonie juive étrangère ; leurs veuves, leurs orphelins et ceux d’entre eux qui ont survécu sont dans le besoin le plus pressant.

Tandis que veuves et mutilés des nations alliées ont trouvé de toutes parts aide et assistance, les juifs immigrés en France n’ont nul protecteur naturel.

Il est donc équitable que les juifs français viennent en aide à leurs coreligionnaires ; n’ont-ils pas, du reste, contracté une dette envers ceux qui spontanément vinrent se dévouer à leur patrie ? » [L’ÉCHO DE FRANCE 1916]

Après sa démobilisation, David Marcus rejoint son domicile, 8, rue de Tocqueville, dans le 17e arrondissement de Paris, où il reprend sa pratique auprès d’une clientèle de quartier, souvent populaire, se spécialisant notamment dans le domaine de la dermatologie et de la syphiligraphie. Anna Miller, elle, semble avoir alors privilégié une clientèle huppée.

 

I.3. Les années trente et quarante : remariage et multiplication des activités mondaines

Devenue veuve en 1929, Anna Miller se remarie le 16 décembre 1931 avec Henry Laraque (1878-1958), ancien élève de l’École navale, devenu ministre conseiller de la Légation d’Haïti à Paris. Henry Laraque n’est autre qu’un des vingt-six enfants de Sylla Laraque (1850-1924), dit le Magnifique, self made man et magnat du commerce haïtien qui a érigé la commune bretonne de Saint-Lunaire en station balnéaire à la mode [BONNEL 2016] [BONTEMS 2003].

Déjà à cette époque, Anna Miller est connue dans les milieux mondains et le Figaro du 3 décembre 1931 ne manque pas de rappeler son « infatigable dévouement à la cause des artistes et des gens de lettres ». Elle est par exemple réputée avoir fondé à ses frais, dès 1931, sept bourses pour des étudiants haïtiens devant faire leurs études à Paris. Les témoins à son mariage attestent de sa bonne insertion dans les milieux intellectuels et autorisés : le sénateur Charles Meunier, le diplomate haïtien Constantin Mayard, la femme de lettres et diplomate Hélène Vacaresco, alors déléguée de la Roumanie à la Société des Nations, enfin le professeur Robert Proust, frère cadet du célèbre écrivain.

De 1920 à 1937, elle a patronné plusieurs groupements : Comité d’aide aux écrivains russes en France, Comité d’aide à la musique, Société des concerts de Versailles.

Anna Miller devient en effet la présidente du Comité de propagande de la Société des concerts de Versailles, propice à la fréquentation des grands du monde. Telle photographie des années 1937-1939 la montre par exemple en compagnie de l’épouse de l’ambassadeur Emmanuel de Peretti de la Rocca, de Mme Albert Lebrun, « présidente » de la République française, et de Francisco León de la Barra, premier président de la République du Mexique à la suite de la révolution mexicaine de 1911.

Telle autre la montre, installée dans la loge de Louis XIV à la chapelle royale du château de Versailles, en compagnie de la reine Amélie, de l’Infante Eulalie d’Espagne, de la duchesse de Grammont, et de divers membres, célèbres en leur temps, du corps diplomatique.

Anna Miller est membre du Comité d’accueil de l’Exposition internationale de Paris en 1937, déléguée générale du Comité français « Amitiés internationales », lors de l’exposition de New York de 1939-1940, déléguée pour les Alpes-Maritimes de la Croix-Rouge française, ou encore déléguée du comité France-Amérique.

Pendant les années 1930, elle est également très active à Rome, où son mari a été nommé ministre plénipotentiaire, de 1936 à 1941.

Elle se réfugie en Amérique durant la Seconde Guerre mondiale, résidant principalement en Haïti ou au Mexique. Elle y fait paraître des articles en faveur de la jeunesse française sous-alimentée, et en faveur de la France meurtrie. A New York, en 1941, sous l’égide de l’Alliance française, elle fait une série de conférences en faveur de cette même jeunesse française. Anna Miller se dévoue non seulement aux œuvres médico-sociales mais surtout à ce que l’on nomme alors sans détour la propagande française à l’étranger.

De retour en France en juillet 1945, elle reprend ses conférences et ses publications sur la médecine et la jeunesse.

L’après-guerre est aussi le moment où son mari tente de se présenter aux élections sénatoriales et présidentielles en Haïti. Leslie Jean-Robert Péan rappelle cette aventure :

« On se souviendra qu’au fort de la crise de 1946, le mulâtre Henri Laraque, dit TOM, fraichement rentré au pays, bouleversa l’échiquier politique en se portant candidat au Sénat et à la présidence, à partir du Cap-Haitien. Devant la grande popularité de son programme Travail, Ordre et Méthode (TOM), le major Paul-Eugène Magloire organisa des élections sénatoriales frauduleuses consacrant la victoire de Louis Saint-Surin Zéphirin. Deux jours après les élections législatives du 12 mai 1946, les partisans de TOM Laraque protestèrent par des manifestations qui furent sévèrement réprimés par le chef de la police du Cap, le capitaine Thimoléon Paret. Selon Charles Dupuy, « les violentes échauffourées de cette journée mouvementée résultèrent en vingt-quatre morts par balles du côté des manifestants. » Le communiqué de la police de Port-au-Prince faisait état de cinq morts et de 25 blessés.

Face au discours de TOM Laraque qui résonnait avec les besoins des populations nécessiteuses, le recours à la fraude et à la répression sanglante a été la solution du statu quo. Dès sa descente d’avion en Haïti, le 11 avril 1946, les démocrates avaient mis en garde le peuple contre TOM Laraque considéré comme un imposteur. Le journal LA NATION avait soulevé une rafale de questions sur l’individu. LA NATION avait exposé l’audace de l’homme dans ses aventures au Mexique en écrivant : « L’astucieux personnage débarquant à Mexico fit mettre sur sa voiture une plaque diplomatique comme Ministre d’Haïti. Jacques Roumain le fit appeler par la police et fit arracher la fausse plaque d’immatriculation. » Toutefois, TOM Laraque a soulevé des espoirs même après la fraude massive qui l’évinça des élections du 12 mai 1946. À ce sujet, René Depestre raconte : « La force de TOM était réelle dans son Cap-Haitien natal. Au mois de juin 1946, on faillit laisser nos os au Cap à cause de lui. Dans un meeting, on s’avisa de déboulonner sa statue de sable, ses partisans qui composaient la foule à laquelle nous nous adressions, commencèrent à nous lapider. Nous eûmes Juste Constant et moi, la vie sauve grâce à la mitraillette d’un officier de l’armée d’Haïti, le lieutenant Nelson, Edner Nelson, exactement. » » [PÉAN 2011]

Quoi qu’il en soit, le mariage a fait long feu et s’achève dans un divorce difficile, prononcé le 19 avril 1951 par arrêt de la Cour d’appel de Paris.

 

I.4. Et la médecine ?

Et la médecine, dans tout ce parcours ? L’activité d’Anna Miller se déploie principalement dans le domaine de la propagande sanitaire et dans celui des œuvres médico-sociales.

Elle publie régulièrement des articles pédagogiques de santé publique, ou fait des conférences. La presse aime ce type de personnage et sert admirablement la doctoresse en faisant souvent figurer un portrait photographique, ou en assortissant les articles de commentaires comme celui-ci :

« Tout la destinait aux succès mondains. Elle leur préféra les joies intimes de la science, le dévouement absolu et admirable qu’elle met au service de l’humanité douloureuse. » [QUOTIDIEN 1932]

En ce qui concerne les œuvres médico-sociales, ses réseaux lui offrent de nombreuses opportunités de faire le bien. Elle fonde ainsi, en 1933, une école de psychologie et une école de puériculture en Haïti. L’information est dûment relayée par la presse française : Comœdia, L’Intransigeant ou encore Le Petit Provençal [BOISSY 1933] [INTRANSIGEANT 1933] [PETIT PROVENÇAL 1933].

Après une thèse sur l’hypertrichose, Anna Miller semble s’être consacrée à une clientèle huppée, et notamment aux maladies de la circulation. Bien que réputée, selon les renseignements généraux, ne plus exercer sa profession depuis la mort de son premier mari [AN 20100166/12 dossier 13005], quelques notes parues çà et là dans la presse attestent du contraire, et de son exercice de la médecine esthétique qui confirme l’orientation mondaine de sa pratique :

« À la prière de ses amies qui eurent si souvent recours à ses conseils et à sa science, Mme Henri Laraque ne fermera pas son cabinet de consultations de la rue de Tocqueville et continuera d’y recevoir les femmes du monde dont la beauté est en péril et a besoin d’être restaurée. » [AUX ÉCOUTES 1932]

 

II. L’Union mondiale des intellectuels

II.1. Le Club européen des professions libérales et des cadres (1951-1954)

Au début des années 1950, Anna Miller fonde le Club européen des professions libérales et des cadres. L’association est déclarée à la Préfecture des Alpes-Maritimes le 24 mai 1951 (déclaration publiée au Journal officiel du 22 juin 1951). Ce club mondain est ouvert comme son nom l’indique aux professions libérales, c’est-à-dire les avocats, médecins, pharmaciens, architectes, dentistes, avoués, notaires, et aux cadres, c’est-à-dire les ingénieurs, chefs de services administratifs ou commerciaux, fonctionnaires d’un certain rang (sic), mais aussi journalistes, officiers, membres de l’enseignement.

Le club dispose d’un organe de publication, Le Club européen, revue mensuelle dirigée par Yvon Morandat, qui précise les objectifs du club :

« Nous voulons travailler au rapprochement entre les peuples en les faisant se mieux connaître. Nous pensons que si chaque Français avait comme amis quelques Anglais, Portugais, Belges, Suédois, etc., beaucoup de préjugés, de rancœur, de restrictions morales disparaîtraient du même coup. » [MORANDAT 1952]

Le club rassemble déjà de nombreuses personnalités éminentes, telles que l’essayiste Georges Lecomte, secrétaire perpétuel de l’Académie française, l’écrivaine Camille Marbo, le sculpteur Paul Landowski, ou l’écrivain Maurice Bedel. Son identité politique est floue, ses membres étant issus tant de la résistance que de la collaboration, proches du gaullisme ou des radicaux, etc. [CLUB EUROPÉEN]

 

II.2. L’Union Mondiale des Intellectuels : objectifs et organisation

Anna Miller substitue à ce Club européen l’Union Mondiale des Intellectuels, dont le siège social se trouve à son propre domicile, au 36, boulevard Gouvion Saint-Cyr, Paris 17e : l’Union Mondiale des Intellectuels est déclarée à la Préfecture de Police le 5 janvier 1954 et un extrait de la déclaration est publié au Journal officiel du 9 janvier 1954.

Son but est de constituer entre les élites du monde entier des relations et des échanges culturels par le moyen de conférences, de congrès, de voyages et de séjours de vacances, réservés plus particulièrement aux membres relevant des professions libérales en France et à l’étranger. Les objectifs, sont ainsi détaillés :

« 1°) – S’adapter aux impératifs de l’évolution des Sociétés humaines ainsi qu’aux nouveaux besoins imposés par le Progrès dans les cadres diversifiés des conglomérats ethniques de notre monde moderne, pour rechercher tout ce qui peut contribuer à rapprocher et à unir les membres et les représentants des Etats et des Nations — quelles qu’en soient l’origine, la couleur, la langue ou la religion.

2°) – Permettre ainsi d’établir valablement et durablement des relations cordiales et pacifiques — s’inspirant d’un haut esprit de concorde et de paix — en vue de la bonne entente, de la sécurité, de la santé et du bonheur de tous.

3°) – Etablir tous contacts qui seraient jugés conformes à cet Idéal — avec les Cercles, les Clubs, les Instituts — les Académies et, en général, toutes les Associations qui possèdent un caractère culturel, spirituel, artistique, touristique, technique, philanthropique, etc…, notamment dans les territoires de la France métropolitaine et de l’« Union Française », ainsi que dans l’ensemble des pays étrangers.

4°) – Entretenir la flamme de ce Haut Idéal par toutes manifestations qui, sous la forme de Congrès périodiques, de voyages intercontinentaux organisés pour des fins précises, de croisières, d’excursions touristiques, d’expositions, de conférences, de banquets, de visites de musées et de Hauts Lieux, de tournées de caractère artistique, géographique, historique, scientifique, etc…, peuvent permettre l’interéchange des Idées et des Points de Vue.

Ces échanges pourraient, alors, aboutir à la création et à l’adoption par les communautés humaines, d’un véritable apostolat social et international, basé sur le culte de l’Honneur, du Mérite, de la Valeur, de la Compétence, de la Solidarité, de la Compréhension, de la Bonté et de l’Amour, facteurs essentiels et fondements indispensables de la « Grande Famille Humaine » qui s’impose, chaque jour davantage, dans les réalisations du Proche Avenir… » (Revue de l’Union mondiale des intellectuels, janvier 1958, p. 20)

L’association se dote de deux organes de publication. La principale est Union mondiale des intellectuels, ou Revue de l’U.M.I., revue mensuelle dont le premier numéro paraît en janvier 1954 [REVUE UMI]. Sa pagination, modeste au début, s’étoffe avec les années. La revue associe le rappel des activités (dîners, conférences) et les textes de discours de ses membres – par exemple le discours de réception à l’Académie française de Daniel-Rops – ou des personnalités invitées aux dîners de l’U.M.I., éloges de disparus, mention de distinctions honorifiques, poèmes – par exemple du poète réunionnais Raphaël Barquissau –, publicités ou appels à don ou adhésion – par exemple l’appel d’E. Baudelot, président de la Société des Bibliolâtres de France, ou la publicité et le programme du festival de musique de chambre de Menton –, réductions diverses (adhésions aux associations, services touristiques : voyages d’art, rallyes, hôtels concédant des réductions sur la chambre ou la pension), organisation de voyages de groupe, chronique théâtrale – tenue par Marguerite Hersin. À côté de cette dernière, le général François Ingold, Maurice Bedel ou Pierre Chanlaine en sont les animateurs zélés. Le tirage en est de 3000, parfois 4000 exemplaires, bien que les Renseignements généraux estiment le nombre d’adhérents entre 400 et 1000.

Le deuxième organe de publication, Vincula, du latin « vincŭlum » : lien, attache, est un bulletin ronéotypé de liaison et d’information entre l’U.M.I. et les groupements associés.

L’U.M.I. peut constituer en province ou à l’étranger des sections rattachées à elle par des liens fédératifs. Il existe ainsi plusieurs sections en province : sections « Côte d’Azur » à Cannes, « Provence » à Marseille, « Val-de-Marne », ou à l’étranger : Belgique, Italie. En juin 1956, les renseignements généraux signalent la création d’une section de l’ « Union française », dont la présidence est confiée à Mme Félix Eboué, et des sections en voie de création au Luxembourg, en Haïti, au Chili et au Mexique [AN 19850250/3 dossier 228].

Les ressources de l’association sont assurées par les cotisations de ses membres, par les subsides alloués par certains groupements, tels la Confédération générale des cadres, l’Association de la médecine libre, Les Anciens de Polytechnique, etc., enfin par des sommes versées à titre de participation aux frais. En 1955, les cotisations varient de 700 francs (membre associé) à 10000 francs (membre bienfaiteur), en passant par 1000 francs (membre actif) et 5000 francs (membre donateur). Ce ne sont pas de modestes cotisations, le Convertisseur franc-euro de l’INSEE estimant qu’une somme de 1000 francs en 1955, correspond à près de 2600 euros de 2024.

Quant aux participations aux frais, ne recouvrent-elles pas des formes de publicité ou de promotion ? Au 4e trimestre de 1956, la revue de l’Union mondiale des intellectuels publie un article intitulé : « Le Crédit Lyonnais en Amérique du Sud », ce que l’on appellerait aujourd’hui du publi-reportage, d’autant que Jean Dufour, directeur général adjoint du Crédit Lyonnais, est alors vice-président de l’U.M.I.

 

II.3. Les dîners-conférences

Les renseignements généraux insistent sur le fait que la principale activité de l’association passe par l’organisation de dîners-conférences :

« D’un recrutement en général mondain l’UMI présente un caractère essentiellement culturel et ne paraît refléter aucune obédience politique. À Paris, son action se borne à l’organisation de manifestations diverses telles que réunions, conférences, dîners, etc., qui ont lieu en général deux fois par mois dans les locaux de l’aéro-club de France, 6 Rue Galilée à Paris (16e). » [AN 19850250/3 dossier 228]

Pour la seule année 1964-1965 par exemple, les ambassadeurs de la République fédérale d’Allemagne, d’Uruguay, de la Yougoslavie, de la R.A.U. (union de l’Égypte et de la Syrie), de la Suisse, de la Turquie, du Pakistan, du Cameroun, de l’URSS, de l’Indonésie donnent des conférences respectivement sur « La politique extérieure de la République Fédérale Allemande », « L’Association de libre commerce de l’Amérique Latine (A.L.A.L.) », « La Conférence des États non engagés », « La politique extérieure de la R.A.U., État non engagé », « Considération sur la neutralité », « La politique extérieure de la Turquie », « La politique étrangère du Pakistan », « L’Unité de l’Afrique », « L’interdiction de l’emploi de la force dans les différends entre États » et « La politique étrangère de l’Indonésie ». Le programme de l’année est complété par des conférences du professeur Maurice Baumont, membre de l’Institut : « Introduction à l’histoire diplomatique qui a précédé la Seconde Guerre mondiale », de Jacques Baumel, sénateur et secrétaire général de l’U.N.R.-U.D.T. : « La France et le Tiers-Monde », de Jean Duhamel, ministre plénipotentiaire : « La Protection des Droits de l’Homme dans les Pays en voie de Développement » et d’Edgar Faure, ancien Président du Conseil français : « La question du désarmement et l’assistance entre l’Est et l’Ouest ».

Ces dîners, qui réunissent 100 à 250 convives dans les plus beaux lieux de Paris (Aéro-Club de France, Cercle de la France d’Outre-Mer, Hôtel Lutetia, Académie diplomatique internationale, Assemblée Nationale, Sénat, etc.), sont parfois accompagnés d’un tour de chant, d’un défilé de mannequins ou encore de la projection d’un film. Ils sont aussi l’occasion de la remise de distinctions. C’est lors d’un de ces dîners qu’Anna Miller et Daniel-Rops se voient remettre, en mai 1959, au nom du gouvernement haïtien, les insignes de commandeur de l’ordre national Honneur et Mérite.

Anna Miller est par ailleurs détentrice de nombreuses décorations françaises et étrangères. Elle est notamment élevée à la dignité de chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur, au titre du ministère des Affaires étrangères, à dater du 15 juillet 1960.

L’Union mondiale des intellectuels n’est pas tant apolitique que fluide dans ses prises de position comme dans la composition de ses membres.

Elle peut faire preuve d’un atlantisme que conforte la projection de films documentaires gracieusement mis à sa disposition par les Services américains d’information (Parc national de Yellowstone, La vie du cow-boy, La contrée du tabac, etc.) Mais on peut également entendre le maréchal Juin, lors d’un dîner de mars 1958, exprimer ses doutes sur l’ONU et sur l’OTAN :

« À ce point de son exposé, le Maréchal a fait allusion à l’ « Organisation des Nations Unies » dont « chacun sait », a-t-il dit, « et surtout en France, la curieuse façon de défendre la paix du monde. » [AN 19850250/3 dossier 228]

D’ailleurs, chaque dîner est susceptible de faire l’objet d’une note indépendante de la part des Renseignements généraux, les propos des conférenciers étant consciencieusement scrutés par les services français.

L’association cultive le pittoresque colonialiste et parfois prend plus spécifiquement parti. Sa revue du 4e trimestre 1956 consacre pas moins de 10 pages à l’USRAF (Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française) et à son appel à dons, association dont le premier postulat dit assez bien la position : « Il n’y a jamais eu d’État algérien au cours de l’histoire, mais seulement une poussière de deys. »

Mais la même U.M.I. assume également un tropisme tiers-mondiste. La plupart des conférences sont en effet des tribunes offertes aux diplomates du monde entier, et tout particulièrement aux pays du Tiers-Monde ou du bloc de l’Est, exprimant un idéal de paix, de concorde et de construction d’un avenir commun.

Des personnalités reconnues pour leur humanisme, s’y expriment également, tel le Révérend Père Riquet qui, lors d’un dîner du 11 mars 1959, déplore l’incompréhension mutuelle entre islam et christianisme : « Chrétiens et Musulmans », a-t-il dit, « n’ont pas vu qu’ils avaient en commun quelque chose de plus puissant que les fanatismes qui les divisaient, un seul et même maître : Dieu. » [AN 19850250/3 dossier 228]

Au-delà du R.P. Riquet, Anna Miller entretient des rapports étroits avec différentes personnalités du Vatican, héritage probable de ses années romaines.

Les membres de l’U.M.I., représentants éminents du corps diplomatique, de la haute fonction publique, de l’Armée, appartiennent à des tendances variées du spectre politique. L’un des principaux animateurs en est Georges Bonnet, ancien ministre des Affaires étrangères. « Aux archives de la Police Judiciaire, M. Bonnet est mentionné pour son activité politique au cours de la période 1940-1945 », précisent les Renseignements généraux, formulation euphémisante pour désigner l’homme qui vota les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et fit partie du Conseil national, avant de s’exiler, en avril 1944, six ans en Suisse [AN 20100166/12 dossier 13005].

 

II.4. Au sein de l’U.M.I., de nombreux académiciens de médecine

Les médecins fournissent un contingent nombreux et les académiciens aussi. En 1970 par exemple, l’U.M.I. réunit, au sein de ses instances dirigeantes (comité d’honneur et comité directeur), sur un total de 36 membres, pas moins de 10 académiciens de médecine :  Robert Debré, Robert de Vernejoul, Pasteur Vallery-Radot, Henri Redon, Julien Huber, Léon Binet, Guy Laroche, Robert Marquézy, Paul Giroud, Amédée Baumgartner. En dehors de cette seule date, on compte aussi parmi les membres les académiciens de médecine Lucien de Gennes, Jean Cheymol, Louis Tanon, Jacques Decourt, Raymond Debénedetti, Bernard Lafay, Fernand Trémolières, Georges Duhamel, etc.

Le professeur Nicola Pende (1880-1970) est un endocrinologue de renom, eugéniste défenseur d’une approche raciste de la science italienne, fondateur de l’université de Bari, l’une des figures scientifiques officielles du régime fasciste. C’est un fidèle de l’U.M.I. qui organise en avril 1964 un déjeuner en son honneur, à l’occasion de son élection, le 25 février 1964, comme membre correspondant étranger de l’Académie nationale de médecine. Au cours de ce même déjeuner, on annonce la création d’un Parlement mondial de la culture, qui sera dirigé par le Professeur Pende.

 

II.5. Le rôle d’Anna Miller au sein de l’U.M.I.

Elle fait pourtant l’objet d’attaques violentes au sein même de l’association, comme en témoigne un lettre anonyme adressée aux membres de l’association :

« Mme Miller n’use que d’intrigues et de bluff pour s’assurer le concours de personnalités importantes.

Elle s’arroge des titres qu’elle ne possède pas, entre autres ceux de Docteur en médecine et d’Ambassadrice, alors qu’elle est divorcée depuis 1952 de l’ex-Ambassadeur de la République d’Haïti en Italie, M. Henry Laraque, révoqué d’ailleurs par son Gouvernement pour abus de prérogatives.

Elle a, en temps opportun, profité de la qualité de son mari pour se livrer à certains trafics entre l’Italie et la France. » [AN 19850250/3 dossier 228]

Et l’agent des Renseignements généraux, dans la note du 24 février 1959 qui rapporte cette campagne de dénigrement, de conclure :

« Mme Anna Miller, d’origine roumaine, de nationalité française, est en fait l’animatrice incontestée et elle dirige le mouvement selon son bon vouloir.

En toute occasion, elle fait état de ses nombreuses relations dans les cercles politiques et diplomatiques.

Considérée par certains milieux comme une opportuniste et une intrigante d’envergure, fort capable de pratiquer diverses formes de chantage pour satisfaire sa vanité, elle s’est attirée de nombreuses inimitiés qui expliquent les attaques dirigées contre elle. » [AN 19850250/3 dossier 228]

Une autre note résume ainsi l’influence d’Anna Miller au sein de l’U.M.I. :

« En fait, Mme Anna Miller est la principale animatrice de l’UMI. (…) Bien que ne déployant pas officiellement d’activité politique, l’intéressée entretient des relations nombreuses et mondiales dans les milieux politiques et diplomatiques et passe, de ce fait, aux yeux de certains, pour une intrigante. » [AN 19850250/3 dossier 228]

Il semble cependant qu’Anna Miller soit parvenue à se dégager de ces difficultés, se faisant nommer, peu avant avril 1960, membre à vie du Comité directeur de l’U.M.I. en raison des services exceptionnels rendus à cette association.

 

III. La fondation du prix (1967-1969)

Dès décembre 1967 au moins, comme en atteste une lettre du trésorier de l’Académie de médecine Jean Cheymol (1896-1988), Anna Miller nourrit le projet d’une donation servant à fonder un prix à l’Académie de médecine. Une première réunion du comité directeur de l’Union mondiale des intellectuels, en date du 9 février 1968, décide l’attribution à Anna Miller d’une somme de 20000 francs « à titre de dédommagement partiel et forfaitaire », pour avoir accueilli depuis 1955 dans son appartement du 36, boulevard Gouvion Saint-Cyr, Paris 17e, le siège et le bureau de l’association. Il s’agit probablement d’une manœuvre conçue pour fonder un prix appelé à porter le nom d’Anna Miller, avec le capital de l’U.M.I. Le mois suivant, dans sa séance du 15 mars 1968, l’assemblée générale de l’Union mondiale des intellectuels approuve le projet de donation d’Anna Miller à l’unanimité de ses 350 membres, présents ou représentés, et de ses 9 membres du conseil.

Le projet est présenté officiellement à l’Académie de médecine le 8 octobre 1968, qui donne son acceptation provisoire. L’acte notarié de donation en date, à Paris, du 11 mars 1969, précise qu’Anna Miller, « docteur en médecine, présidente du Comité international de propagande et d’accueil de l’Union mondiale des intellectuels », « fait donation actuelle et irrévocable à l’Académie nationale de médecine de 20000 francs, que l’Académie emploiera en rente sur l’État français, 5 % perpétuel dont les arrérages formeront le montant d’un prix qui sera attribué par l’Académie, tous les ans, sous le nom de Prix de l’Union Mondiale des Intellectuels du vivant de la donatrice et de Prix du Docteur Anna Miller après son décès, afin de récompenser des recherches médicales relatives à la cancérologie. »

Dès lors, l’Académie de médecine peut accepter le principe de cette donation, ce qu’elle fait à l’unanimité lors de la séance du 15 avril 1969 tenue en comité secret. Le prix de l’Union Mondiale des Intellectuels est enfin créé par décret en date du 18 juillet 1969 autorisant l’Académie à accepter la donation.

Le nom « Union mondiale des intellectuels » était provisoire et devait prendre le nom de sa fondatrice à son décès car, précisait le trésorier Jean Cheymol dans un courrier du 7 décembre 1967 évoquant le projet d’Anna Miller : « Il est de jurisprudence du Conseil d’État qu’un prix ne peut porter le nom d’une personne vivante. » Le Dr Miller décède en avril 1983 et, dès le palmarès 1984, le changement est acté et le prix rebaptisé « Miller-U.M.I. »

 

IV. Les lauréats (1970-1984)

Le prix, comme précisé dans le décret, est destiné à récompenser les « études médicales relatives à la cancérologie ». Ce que nous savons du parcours médical d’Anna Miller et de sa vie privée par ailleurs ne permet pas d’expliquer pourquoi elle a fait ce choix de la cancérologie.

Le prix est décerné, entre 1970 et 1984, à une douzaine de lauréats, qui perçoivent une dotation de 1225 francs jusqu’en 1982 compris, 1537 francs en 1983, 1500 francs en 1984. Après cette date, comme de nombreux autres prix à cette même période, en raison de la dévaluation du franc, le prix est regroupé, avec d’autres fondations (prix Barbier, Chevillon, Buisson, Berraute, Combe, Marmottan, Bruninghaus, Tasso-Paoletti, Monthus-Ménière, N. et J. Bricker, Encointre-Bordelais), dans un prix dénommé prix Cancer.

Année Qualité Lauréat Lieu d’exercice Titre
1970 Professeur Tran Ba Loc Paris Travaux de greffes de moelle osseuse
1971 Docteur Michel Gautherie Strasbourg (Bas-Rhin) Travaux sur la thermographie dans le bilan radioclinique du cancer mammaire
1972
1973 Professeur Geneviève Hidden Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) Voies lymphatiques du tronc. Possibilités et limites du diagnostic et du traitement des métastases ganglionnaires des cancers digestifs et génitaux
1974 Docteur Odile Schweisguth Paris Organisation de la lutte anticancéreuse en pédiatrie
1975
1976
1977 Docteur Marthe Cornillot Lille (Nord) Ensemble de son œuvre en cytologie comme moyen simple et pratique pour déceler le cancer
1978 Docteur Pierre Meyer Paris Travaux de cancérologie
1979 Professeur Alain Demaille Wattignies (Nord) Travaux de cancérologie
1980 Docteur Charles Chany Paris Travaux sur le rôle de l’interféron comme freinateur du développement des tumeurs
1981 Jacques Bara Paris Travaux immunochimiques en cancérologie expérimentale
1982 Professeur Jean Lamy Luynes (Indre-et-Loire) Etude de la structure quaternaire de l’hémocyanine du scorpion androctonus australis
1983 Docteur Philippe Lesieur Chartres (Eure-et-Loir) Réflexions sur l’étiologie de l’adénocarcinome gastrique
1984 Docteur Henri Gastinel Paris Certificat de démographie. Economie de la santé et sécurité sociale

En 1970, Pierre Tran Ba Loc (1926-2009), professeur à la Faculté de Besançon, a présenté « un ensemble de recherches expérimentales sur l’étiologie des cancers, l’effet cytostatique de certaines substances (acides désoxyribonucléiques et ribonucléiques) et sur l’effet protecteur de la transplantation de la moelle osseuse isogénique et allogénique ». Surtout, il confirme les recherches de Ludwig Gross (1904-1999) sur « le pouvoir cancérigène des filtrats cellulaires de souris leucémiques », en montrant par ses propres travaux qu’ « un antibiotique usuel, le chloramphénicol, est capable de provoquer un processus cancérigène par activation d’un ou plusieurs virus préexistants dans l’organisme. » Rappelant l’impact international de ces résultats, le rapporteur Pierre Desgrez (1909-2002) conclut en les qualifiant de « remarquables ».

En 1971, la commission, avec comme rapporteur Robert de Vernejoul (1890-1992), distingue un attaché de recherche à l’INSERM, qui effectue ses recherches dans le service central de radiologie des Hospices civils de Strasbourg, sous la direction du professeur Charles Gros : Michel Gautherie (1940-2023). Il explore l’utilité clinique de la méthode thermographique infra-rouge, qui consiste à mesurer l’énergie du rayonnement thermique cutané, fonction de la température et du facteur d’émission de la peau (un nodule malin en pleine activité métabolique étant un foyer thermogène, plus chaud que les tissus avoisinants), et à comparer les valeurs de température. À partir de 272 bilans radio-cliniques de cancers de sein, confirmés par l’examen histologique, Michel Gautherie démontre l’utilité de la méthode thermographique infra-rouge en complément des autres techniques d’étude : mammographie, échographie, diaphanoscopie et examen clinique. Il en propose l’extension à la face ainsi qu’à la pulpe digitale.

André Delmas (1910-1999), rapporteur du prix en 1973, attire l’attention sur l’importance de l’étude, par le professeur Geneviève Hidden (1926-2016), du système lymphatique thoraco-abdomino-pelvien, qui confronte « d’une part les données radiologiques obtenues par la lymphographie pédieuse avec les données anatomiques, et [précise] d’autre part les voies lymphatiques suivies par les métastases dans les cancers viscéraux. »

En 1974, sur la foi du rapport de Maurice Lamy (1895-1975), le prix récompense un ouvrage intitulé Organisation de la lutte anticancéreuse en pédiatrie. Son autrice, Odile Schweisguth (1913-2002), dirige alors le service de cancérologie infantile de l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif qu’elle a fondé, après l’avoir rejoint dès 1948, sous la direction de René Huguenin (1894-1955).

Michel Verhaeghe (1914-2006), rapporteur du prix de 1977, écrit au sujet de Marthe Cornillot (1906-1995), distinguée pour son œuvre en cytologie comme moyen simple et pratique pour déceler le cancer :

« Mademoiselle le Docteur Marthe Cornillot a consacré toute son activité hospitalière et universitaire au laboratoire d’hématologie puis, et surtout, de cytologie. C’est elle qui a créé, puis remarquablement développé le recours à la cytologie parmi les moyens de diagnostics complémentaires en particulier en cancérologie, – aussi bien au niveau de la tumeur primitive que des lésions secondaires, et en particulier des ganglions. Par des études personnelles portant sur de très grands nombres de malades, elle a démontré la fiabilité de la méthode (à propos de 2500 tumeurs du sein). Ses études ont porté aussi sur de nombreuses localisations : thyroïde, glandes salivaires, kystes cervicaux, adénopathies, etc.

Cette méthode est extrêmement précieuse en permettant un diagnostic relativement facile, assez sûr, par un geste simple sans intervention chirurgicale, et par conséquent avant tout geste thérapeutique, ce qui est essentiel en cancérologie.

La particulière compétence de Mademoiselle le Docteur Cornillot est reconnue tant sur le plan national où elle a été invitée plusieurs fois à participer à l’enseignement de cytologie organisé à Paris, que sur le plan international où elle a été invitée par des spécialistes étrangers.

Mademoiselle le Docteur Cornillot était Chef des Laboratoires du Centre Oscar Lambret de 1939 à 1956 (Centre anti-cancéreux).

D’autre part en 1936 elle fut la première à diriger le Centre Hospitalier de transfusion sanguine créé à Lille par le Professeur Lambret, et elle le dirigea jusqu’à l’organisation des Centres Régionaux de Transfusion Sanguine. » [VERHAEGHE 1977]

Lors de la décision d’attribution du prix de 1978 à Pierre Meyer (1925-….), alors chef des services d’informatique microbiologique de l’Institut Pasteur, le rapporteur André Romain Prévot (1894-1982) insiste sur le fait que, « dès 1965, l’année même où la notion de stimulation de la défense naturelle due au système réticulo-endothélial était provoquée de façon intense et durable par la réticulo-stimuline de C. [i.e. Cryptosporidium] parvum, de C. granulosum et de C. anaerobium [il] a été l’un des premiers à appliquer cette stimulation au traitement des cancers chez l’homme. » [PRÉVOT 1978]

En 1979, c’est de nouveau le Lillois Michel Verhaeghe qui rédige le rapport, en faveur du professeur Alain Demaille (1932-2015), directeur depuis 1971 du Centre anti-cancéreux de la région Nord (centre Oscar Lambret), titulaire de la chaire de cancérologie à la Faculté de médecine de Lille depuis la même année. Il vante ses travaux cliniques mais insiste surtout sur ses qualités de directeur, de pédagogue, d’organisateur : il a suscité au sein du Centre Oscar Lambret 56 thèses ; il a publié des livres de synthèse ou de revue de l’art, notamment à destination des médecins généralistes ; il a animé un réseau régional de consultations de cancérologie, couvrant les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme ; enfin il a contribué à la création du Centre de dépistage des tumeurs dépendant de la Sécurité sociale minière, à Auchel (Pas-de-Calais).

Le prix 1980 récompense Charles Chany (1920-2013), qui dirige à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris, depuis 1967, le Laboratoire de Recherche contre les virus, INSERM Unité 43. De son vrai nom Karoly Csanyi, né à Budapest, il est victime de la politique antisémite des États européens, Italie et Hongrie, avant d’être déporté dans un camp de travail forcé, aux mines de Bor, en Serbie (1943-1944), puis de connaître les marches forcées jusqu’à Buchenwald [CHANY 2004].

Pierre Lépine (1901-1989), après avoir rappelé les premiers travaux de Charles Chany effectués sous sa propre direction à l’Institut Pasteur [CHANY 1960], en rapporte les recherches sur le rôle de l’interféron comme freinateur du développement des tumeurs, qui en ont fait une référence à la notoriété internationale.

Pierre Grabar (1898-1986) est chargé du rapport de 1981. Le prix est attribué à Jacques Bara, alors attaché au département d’immunologie de l’Institut de recherches scientifiques sur le cancer du CNRS à Villejuif, pour ses importants travaux immunochimiques en cancérologie expérimentale : il a étudié, « à l’aide de méthodes immunochimiques, les constituants antigéniques de tissus normaux et cancéreux, surtout gastro-intestinaux », a ainsi isolé certains constituants et pu préparer des immun-sérums spécifiques.

Le professeur de biochimie Jean N. Lamy (1941-….), de Fondettes près de Tours, est récompensé en 1982 par un jury, Émile Aron (1907-2011) étant rapporteur, pour sa thèse de doctorat ès sciences naturelles soutenue deux mois plus tôt à l’université Pierre-et-Marie-Curie : Étude de la structure quaternaire de l’hémocyanine du scorpion Androctonus Australis. Chargé du rapport, Émile Aron (1907-2011).

Le jury distingue en 1983 le docteur Philippe Lesieur, de Chartres, pour sa Réflexion sur l’étiopathogénie de l’adénocarcinome gastrique, que le rapporteur Jacques Charpin (1921-2003) présente comme une revue générale « impressionnante » résumant 295 publications, doublée d’une réflexion personnelle. Philippe Lesieur y étudie, au moyen de données anatomopathologiques, de données de carcinologie expérimentale et de données génétiques, la prévalence des adénocarcinomes gastriques en analysant la richesse en nitrates de zones agricoles de certains pays (Portugal, Japon, Chili, Colombie), ou les régimes alimentaires riches en protéines animales, notamment la charcuterie (Lozère, Landes). Jacques Charpin souligne cependant les limites d’un tel travail : « Les réflexions personnelles qui suivent sont une dissertation ingénieuse mais qui ne s’appuie sur aucun fait de constatation personnelle ni clinique, ni expérimentale. C’est là un travail de grand mérite, très riche en documents mais qui ne se trouve pas évidemment dans l’axe de travail de la biologie contemporaine. »

En 1984, le microbiologiste Robert Fasquelle (1908-1987) explicite les qualités du mémoire du docteur Henri Gastinel, Le régime des congés maladie dans la fonction publique, soutenu au sein de l’U.E.R. de médecine légale « Droit médical et Déontologie médicale » de l’université René-Descartes pour obtenir le certificat de démographie, économie de la santé et Sécurité sociale.

Cet aperçu des différents lauréats et de leurs travaux permet d’appréhender la diversité des approches récompensées, clinique, expérimentale, théorique, mais également, la baisse sensible du niveau des travaux couronnés à la toute fin de son existence, sans doute liée à la forte baisse de la valeur relative de la dotation (si l’on se rapporte au Convertisseur franc-euro développé par l’INSEE, le pouvoir d’achat représenté par une somme de 1225 francs a été divisé par 3 entre 1970 et 1982).

 

Jérôme van Wijland

 

Remerciements à :

Hélène Blajan

Clotilde Romet, directrice des Archives départementales de l’Oise, et son équipe

Anatole Le Bras, historien

Sophie Dikoff, mission archives historiques de l’UFR de médecine, Université de Montpellier

Denis Arnaud et Hélène Cavalié, Manufacture des Gobelins

 

Sources archivistiques :

[AD OISE Xp 1500] Archives départementales de l’Oise – Xp 1500 Dossiers du personnel de l’asile de Clermont n’étant plus en activité en 1931

[AN 19850250/3 dossier 228]

[AN 19970062/14 dossier 801308]

[AN 20100166/12 dossier 13005]

[ARCHIVES UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER]

[BANM, Dossier donation]

 

Références bibliographiques :

[AUX ÉCOUTES 1932] Aux écoutes, 16e année, n° 738, 9 juillet 1932, p. 13.

[BOISSY 1933] Gabriel Boissy, « Le ministre Laraque et la doctoresse Laraque vont fonder en Haïti une « Ecole de Psychologie » », Comœdia, 27e année, n° 7269, mardi 3 janvier 1933, p. 1-2.

[BONNEL 2016] Marc Bonnel, Sylla Laraque le magnifique. 1850-1924. Promoteur de Saint-Lunaire, Association Histoire et patrimoine du pays de Dinard-Rance-Émeraude, 2016.

[BONTEMS 2003] Max Bontems et Claude-Youenn Roussel, Saint-Lunaire balnéaire. Le grand rêve de Sylla Laraque, Saint-Malo, Éd. Cristel, 2003.

[BOUSSION 2018] Samuel Boussion, « Simone Marcus (1911-2012). Une psychiatre devenue experte internationale de l’enfance victime de la guerre », dans Samuel Boussion, Mathias Gardet, Martine Ruchat, Carnet de recherches Hypothèses « L’internationale des Républiques d’enfants (1939-1955) », publié le 23/04/2018.

[CHANY 1960] Charles Chany, Philippe Daniel et Pierre Lépine, « Inhibition de la multiplication de poliovirus hominis dans les cellules KB, préalablement infectées par myxovirus parainfluenzæ type III (souche EA 102) », Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences, tome 250, 1ère partie : janvier-février 1960, séance du 4 janvier 1960, p. 229-231.

[CHANY 2004] Charles Chany, Des marches de la mort aux sciences de la vie, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004.

[CLUB EUROPÉEN] Le Club européen. Organe de liaison des professions libérales et des cadres [BnF, 4-JO-9612]

[ÉCHO DE FRANCE 1916] Soutien aux veuves et légionnaires et volontaires juifs tombés à la guerre ou mutilés, L’Écho de France, samedi 20 mai 1916, p. 3.

[FONTAINE 2016] Jacqueline Fontaine, Les étudiantes en médecine à la faculté de Montpellier au cours de la Troisième République, Paris, L’Harmattan, 2016.

[INTRANSIGEANT 1933] « Un Haïtien et une doctoresse servent la France », L’Intransigeant, 54e année, n° 19516, lundi 3 avril 1933, p. 8.

[MARCUS 1913] D. Marcus, Du rôle de l’alcool dans la nocivité des obsédés impulsifs et des impulsifs non délirants. Considérations cliniques et pathogéniques ; thèse pour le doctorat en médecine ; président, Gilbert Ballet, Thèse d’exercice : Médecine : Paris : 1913.

[MILLER 1914] Mme Marcus née Miller, L’hypertrichose et son traitement ; président, M. Gaucher, Thèse d’exercice : Médecine : Paris : 1914.

[MORANDAT 1952] Yvon Morandat, éditorial, Le Club européen, n° 1, 25 février 1952, p. 1.

[NATURALISATION 1912] Bulletin des lois de la République française, Nouvelle série, Premier semestre de 1912 contenant les décrets d’intérêt local ou particulier publiés depuis le 1er janvier jusqu’au 30 juin 1912 inclusivement, Partie supplémentaire, tome VII, n° 73 à 84 bis, Paris, Imprimerie nationale, MDCCCCXIV, B. 76, p. 434.

[PÉAN 2011] Leslie Péan, « Le réflexe de rejet des Haïtiens de l’extérieur mis à l’épreuve (II) », America Latina en movimiento, 25/10/2011, [en ligne].

[PETIT PROVENÇAL 1933] « Une école de psychologie à Haïti », Le Petit Provençal, 58e année, n° 20427, samedi 14 janvier 1933, p. 1.

[QUOTIDIEN 1932] « Mieux vaut prévenir que guérir. La médecine préventive auxiliaire de la paix internationale », Le Quotidien, n° 3590, 10e année, mardi 13 décembre 1932, p. 1-2.

[REVUE UMI] Revue de l’Union mondiale des intellectuels [BnF, FOL-JO-7910]

 

Inventaire du prix Union Mondiale des Intellectuels dans Calames :

https://calames.abes.fr/pub/ms/Calames-202506262219517293458

 

Pour citer cet article :

Jérôme van Wijland, « Les prix de l’Académie – XII. Le prix Union Mondiale des Intellectuels (1970-1984) », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 22 août 2025. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/prix-umi-miller/.

Tagués avec : ,