Charles Maurras, la greffe de sein et l’hôpital provençal

En décembre 2024, la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine s’est portée acquéreur d’un court manuscrit autographe de Charles Maurras (1868-1952). Signé R., probablement pour Léon Rameau, l’un de ses pseudonymes (évoquant à la fois le rameau d’olivier provençal et l’inversion du patronyme « Maurras »), ce texte écrit sur cinq feuillets est intitulé « L’Hôpital » et surmonté de la mention « Lettres de Province ». Dans ce texte de jeunesse, Charles Maurras témoigne de son rapport à la médecine – et à l’Académie de médecine –, et principalement de l’opposition entre innovation chirurgicale d’une part, et soin de l’autre.

Sans doute a-t-il été rédigé dans le cadre de chroniques journalistiques, pour l’un des très nombreux journaux pour lesquels il écrivait : la Gazette de France, la Revue encyclopédique, la Revue félibréenne, etc. Néanmoins il ne nous a pas été possible d’en identifier la revue destinatrice et il est peut-être resté inédit. Lisons-le dans son intégralité :

« Je vous parlais hier de la médecine sans médecin, telle qu’on la pratique ici. Et je tâchais de réhabiliter dans vos esprits la médecine des empiriques, des rebouteux et surtout celle des bonnes femmes. Justement, une affaire singulière, et qui fit du bruit à Paris, est revenue sur l’eau ce matin. Je lis dans les journaux des renseignements nouveaux, et que vous devez connaître déjà, sur cette inoculation d’une tumeur cancéreuse dont le Docteur Lannelongue se fit l’historien devant l’Académie de médecine et dont ses confrères se firent tout aussitôt les justiciers. Tout le monde (hormis, il m’en souvient, notre bon confrère Chincholle) tout le monde avait désapprouvé l’expérience sauvage du praticien que M. Lannelongue avait enveloppé des voiles prudents de l’anonyme. Tout le monde s’était accordé à reconnaître cet axiome que les hommes ni les femmes ne sont des lapins. Seule, la ligue antivivisectionniste avait eu l’ironie cruelle de crier : « C’est bien fait. La race des chiens est vengée. »

Donc l’inventeur féroce de la greffe du sein ne serait autre qu’un certain M. Doyen, médecin des hôpitaux de la ville de Reims. Je vous livre son procédé. Et peut-être qu’au moment où ces lignes s’imprimeront, d’autres que moi auront caractérisé le fait en des termes assez sévères pour que je sois dispensé d’y insister fort longuement.

Mais puisqu’il s’agit d’hôpitaux et de médecins d’hospices, je profite de l’occasion pour vous dire ce qu’est un hôpital ici. Le nôtre est fort ancien. Il remonte aux environs de la première croisade, ayant eu pour fondateur le premier grand maître des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. C’est un lieu fort agréable, et si bien abrité du mistral que les palmiers y poussent aussi bien que sur le territoire de Nice. Entre les palmes balancées, s’épaississent des lauriers-roses avec mille autres fleurs de toutes les couleurs. L’aspect riant du lieu dit assez que l’on vient y mourir principalement de vieillesse.

Et c’est cela… De par le monde, il est un tas de bons vieux et de bonnes vieilles que la mort a, comme des troncs, dépouillés de tous leurs rameaux. Ni enfants ni petits-enfants. Plus de force. Partant plus de foyer possible. Mais, malgré ces traverses, la vie ayant été clémente en somme, on possède toujours quatre sous, à tout le moins quatre meubles. On fait un paquet de tout ça, et l’on va se chauffer au bon soleil de l’hôpital.

Là, plus de lit à faire. Plus de chambres à balayer. Plus de repas à apprêter. De bonnes sœurs en cornettes de nerf réclament bien de temps à autre un petit coup de main, mais si proportionné aux forces de chacun ! Les journées infiniment longues, écourtées cependant par un grand amour de la vie, se passent à hocher la tête en causant des vieux temps, à puiser dans les tabatières de longues prises de café broyé mêlé de poivre et de chicorée, à écouter meugler le sifflet des vapeurs qui entrent et qui sortent, dans les canaux du port, derrière les hautes murailles.

Il ne vient pas un souffle d’air seulement frais. Quelquefois, il arrive d’une maison de la cité quelque bonne vieille en bonnet tuyauté, et l’on cancane un peu : c’est le régal de la semaine. Plus rarement, le médecin fait son apparition. Il est entendu qu’il doit venir tous les jours. Mais qu’y ferait-il ? Une opération a lieu tous les dix ans. Il soigne une courbature en six mois. Tout ce monde va bien, dépérit un peu chaque jour ; mais c’est tellement la loi de nature, et ce milieu rend le docteur tellement sage, qu’il ne songe pas à prescrire de remède et que la camomille, la rhubarbe et le romarin suffisent à la pharmacie des bonnes sœurs.

J’ai parcouru hier le petit hôpital. Les impressions déjà anciennes me sont revenues plus douces encore. Et vaguement glacé par les histoires qu’on raconte à l’Académie de médecine, inquiété par l’existence de ce Docteur Doyen, bien plus sinistre que Troppman [sic pour Troppmann], il m’est venu un grand désir d’aller finir quelque beau soir entre les murs bleuâtres d’où jaillissent les lauriers-roses et les palmes des verts palmiers, dans l’étroit et lointain hôpital de province, à l’abri des froids bistouris qui aggravent l’idée de mort et la font redouter… R. » [BANM, Ms 979 (1850)]

Les deux premières phrases servent à tisser un lien avec la chronique précédente (tout autant introuvable) et à introduire la problématique de la « médecine sans médecin ». Au début des années 1890, les attaques contre la médecine empirique sont en effet nombreuses et une loi sur l’exercice de la médecine s’apprête à être votée : la loi Chevandier du 30 novembre 1892, qui consacre le monopole de l’exercice de la médecine par les seuls médecins. Un chroniqueur anonyme de la Gazette de France, organe auquel collabore régulièrement Charles Maurras en lui livrant des « Lettres de Provence » et tenant d’une orientation monarchiste, tantôt légitimiste, tantôt orléaniste, livre ainsi en mars 1892 un « Plaidoyer pour les rebouteurs » [GAZETTE DE FRANCE 1892-03-25], s’appuyant sur la défense qu’en a faite le docteur James Meslier (1848-1926), de Barbezieux, dans le Journal des Débats politiques et littéraires [JOURNAL DES DÉBATS 1892].

Charles Maurras construit sa chronique sur l’opposition entre d’une part, une chirurgie innovante mais inhumaine, d’autre part une médecine sans médecin mais respectueuse des hommes et des femmes. La première partie de sa chronique relate les suites d’une communication qui s’est tenue à l’Académie de médecine. Sa mémoire le trahit car ce n’est pas Odilon Lannelongue (1840-1911) qui a présenté l’expérience d’ « inoculation d’une tumeur cancéreuse », mais son confrère Victor Cornil (1837-1908).

La confusion s’explique naturellement : les deux académiciens partagent un même engagement politique. Tous deux républicains, proches de Léon Gambetta (1838-1882) dont ils ont ensemble pratiqué l’autopsie (sur la question de l’autopsie de Léon Gambetta, voir le chapitre IV : « L’autopsie : acteurs, enjeux, dérapages » de l’ouvrage d’Anne Carol, La Mise en pièces de Gambetta  [CAROL 2022 p. 129-157]), ils ont une carrière politique couronnée de succès : quand Odilon Lannelongue est sur le point d’être élu député, sur les bancs de la gauche radicale, lors de la VIe législature (1893-1898), plus tard sénateur (1906-1911), Victor Cornil, quant à lui, a déjà effectué trois mandats consécutifs (de la Ière à la IIIe législature) à la Chambre des députés (1876-1882) et est en train d’en effectuer deux comme sénateur (1885-1903).

C’est donc lors de la séance du 23 juin 1891 que Victor Cornil présente une communication « Sur les greffes et inoculations de cancer » [CORNIL 1891], qu’il enveloppe, pour reprendre l’expression de Maurras, « des voiles prudents de l’anonyme », prétendant que les observations lui ont « été apportées il y a quatre ans par un chirurgien étranger dont [il taira] le nom ». Bien plus même, il prend soin de déclarer l’expérience « à tous égards condamnable », bien qu’il en vante le « grand intérêt scientifique ».

Après avoir dressé un bref historique des tentatives de greffe de tumeurs cancéreuses dans des tissus sains, Victor Cornil présente deux observations.

« La première a trait à une femme atteinte d’une volumineuse tumeur du sein. L’opérateur, après avoir enlevé cette tumeur, en a sectionné un très petit fragment et l’a inséré sous la peau du sein du côté opposé qui était parfaitement normal. L’opération avait été faite pendant le sommeil chloroformique, avec les précautions antiseptiques les plus minutieuses.

On n’observa rien pendant les premiers jours au niveau de cette greffe ; la peau s’était cicatrisée par première intention et il n’y avait pas eu trace d’inflammation ; mais bientôt on sentit un nodule induré qui grossit, atteignit au bout de deux mois le volume d’une amande et fut enlevé par le même chirurgien.

Je reçus des fragments et des préparations histologiques de la tumeur primitive et de la tumeur développée après la greffe.

Le tissu de la première et de la seconde présentaient identiquement la même structure. Il s’agissait d’un sarcome fasciculé formé de longues cellules fibro-plastiques disposées en faisceaux entrecroisés. La greffe offrait une très grande quantité de cellules en karyokinèse, comme cela a lieu dans les tumeurs en voie de développement et d’accroissement rapides. Les noyaux ovoïdes des cellules du sarcome montraient souvent les figures de division indirecte par deux.

Il y avait donc eu là une greffe très évidente d’une espèce de tumeur parfaitement définie, d’un sarcome fasciculé. Le tissu greffé avait continué à vivre et à se développer ainsi que le prouvaient la structure, la vascularisation, la karyokinèse observées. Ce tissu n’avait pas végété seulement comme un parasite qui s’isole des parties voisines et possède une vie individuelle. Ses vaisseaux étaient anastomosés avec ceux du voisinage, ses cellules avaient pénétré de proche en proche dans les tissus normaux périphériques et déterminé leur transformation en sarcome. La malade succomba peu de temps après à une maladie aiguë intercurrente. Son autopsie fut faite avec soin, Elle ne présentait trace de sarcome nulle part, ni dans les ganglions lymphatiques, ni dans les organes internes, ni dans le tissu spongieux des os.

On peut élever des objections contre la réalité d’une greffe pratiquée chez un individu déjà en puissance de la tumeur qu’on a greffée. On peut dire qu’il était prédisposé à des néoformations secondaires, puisqu’il était déjà porteur de la tumeur primitive, que ses humeurs étaient modifiées par la tumeur primitive au point d’avoir acquis une réceptivité spéciale. Cela est soutenable et peut être vrai. La greffe prendra plus sûrement chez un animal qui présente une tumeur cancéreuse dont on aura greffé sur lui-même un fragment ; mais, comme l’a démontré M. le Dr Morau, elle réussit également chez les individus sains de même espèce.

Dans l’observation du chirurgien anonyme que je viens de relater, il est certain que la tumeur secondaire est bien due à la greffe et n’est pas un nodule secondaire survenu spontanément à la suite des progrès de l’infection sarcomateuse, car il n’y avait nulle part, dans l’économie, de néoformation sarcomateuse secondaire. » [CORNIL 1891 p. 906-907]

La seconde observation concerne également une tumeur du sein, mais le suivi consécutif à la greffe n’a pas pu être fait puisque la « malade ne voulut pas se soumettre à l’opération, en vue d’enlever la greffe devenue une petite tumeur. Elle sortit de l’hôpital, et elle n’a pas été suivie depuis. » [CORNIL 1891 p. 907]. Victor Cornil conclut en faisant entrevoir toutes les potentialités de telles greffes :

« Ces deux faits démontrent qu’un fragment de tumeur sarcomateuse et cancéreuse mis en contact avec les tissus normaux de l’individu porteur de cette tumeur s’y fixe, se développe et envahit le tissu sain en le transformant en néoplasme. C’est une greffe de tissu néoplasique ou même une greffe de cellules. Ce processus nécessite la réunion immédiate du tissu greffé avec le tissu qui est en contact avec lui. » [CORNIL 1891 p. 907]

Charles Maurras rappelle la condamnation unanime des confrères de Cornil ; de fait, le Bulletin de l’Académie de médecine porte la trace de ces réactions académiques :

« M. Léon Le Fort : Je ne saurais protester trop énergiquement, au nom de la chirurgie française, au nom de la morale, contre la tentative faite par le chirurgien anonyme dont vient de parler M. Cornil.

M. Larrey : On ne saurait trop condamner de telles opérations : c’est de l’immoralité chirurgicale. L’honorable rapporteur l’a fait entendre, et c’est à l’Académie de le déclarer.

M. Richet : On doit flétrir une telle manière de faire.

M. Moutard-Martin : C’est une action essentiellement criminelle, à mon sens, et l’Académie doit le proclamer.

M. Cornil : Je n’ai pas manqué, dans ma communication, de témoigner des sentiments que vient de partager l’Académie.

M. le Président : L’Académie est unanime sur ce point. » [CORNIL 1891 p. 909]

Charles Maurras se fait également l’écho des réactions vengeresses de la ligue antivivisectionniste, à une époque où, précisément, Marie Huot et la Ligue populaire contre la vivisection gagnent en audience [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1890 n° 261].

Il poursuit en révélant le nom du chirurgien prétendument étranger : « M. Doyen, médecin des hôpitaux de la ville de Reims », « inventeur féroce de la greffe du sein ».

Dès juillet 1891, plusieurs journaux médicaux publient des réactions à cette communication. Dans le Progrès médical, un premier article, paru en juillet 1891, conteste la prétendue originalité de « l’auteur de cette criminelle expérience » et tente d’établir un historique de ce type d’expérimentation [PROGRÈS MÉDICAL 1891-07]. L’article est signé B., peut être Désiré-Magloire Bourneville lui-même, rédacteur en chef du Progrès médical ou Marcel Baudouin, secrétaire de la rédaction, sinon un des collaborateurs principaux dont le nom commence par B. : G. Ballet, J. Baratoux, P. Bitot, R. Blanchard, E. Bonnaire, F. Bottey, G. Bouteillier, Boudet de Paris, E. Brissaud, P. Budin.

La levée de l’anonymat du chirurgien intervient rapidement après la communication de l’Académie – ce qui permet de dater la chronique de Charles Maurras entre la fin juin et l’automne 1891 – et le Progrès médical rend compte des suites notamment disciplinaires de l’expérimentation :

« L’Épilogue de l’affaire de la Greffe du Cancer. Voici les résultats de l’enquête entreprise par la Société des médecins et chirurgiens des hôpitaux de Reims relativement aux greffes cancéreuses pratiquées par M. le Dr E. Doyen. Les membres de la Société ont hésité longtemps, on le comprend, à accepter cette mission délicate et périlleuse qui les exposait à blâmer un collègue. Des dépositions de sept témoins oculaires il résulte que :

1° M. le Dr E. Doyen a inséré dans le sein du côté opposé, à l’aide d’incision faite au bistouri, puis réunie par des sutures, des morceaux de tumeur cancéreuse du sein qui venait d’être opéré ; 2° Ces fragments n’avaient, au préalable, subi aucune des manipulations habituelles susceptibles d’atténuer leur virulence ; 3° Ces faits identiques, quant au procédé opératoire, semblent se rapporter à des malades différentes ; 4° Ces opérations ont été faites les malades étant encore plongées dans le sommeil chloroformique.

En possession de ces renseignements, la Société a convoqué M. Doyen fils pour entendre ses explications. Celui-ci a adressé au président une lettre dans laquelle il déclare ne pouvoir se rendre à la convocation.

La Société s’est donc vue forcée de s’en référer à la lettre de Doyen, que sous avons reproduite, et dans laquelle il expose trois faits qui ne concordent nullement avec les dépositions recueillies. On se rappelle qu’il affirme avoir fait des tentatives de vaccination avec des morceaux ayant subi une préparation préalable destinée à atténuer leur principe virulent, et cela pour éviter aux malades les souffrances d’une opération. Aucun des témoins entendus n’a eu connaissance de ces tentatives. Au contraire, tous sont unanimes à déclarer que les malades venaient d’être opérées. À l’exception de l’un d’eux, qui ignorait la provenance des fragments insérés, les autres affirment que les morceaux ont été pris immédiatement sur les tumeurs enlevées et introduits sur-le-champ et sans atténuation préalable dans les tissus sains.

Dans ces conditions, la Société a jugé que M. E. Doyen avait pratiqué à l’Hôtel-Dieu de Reims des opérations qui sont de véritables greffes cancéreuses. La Société s’est occupée ensuite de la question de responsabilité. On sait que, dans sa lettre du 1er août, M. E. Doyen se retranchait derrière M. le Dr Décès. Or, à cette époque, M. Doyen était docteur en médecine et remplissait les fonctions de chef de clinique. « Ce sont là, dit le rapport, des titres suffisants pour rendre un chirurgien pleinement responsable de ses actes. »

« En résumé, conclut le rapport, il a été fait à l’Hôtel-Dieu de Reims, par M. le Dr E. Doyen, des greffes cancéreuses présentant la plus grande analogie avec celles qui ont été communiquées à l’Académie de médecine et qui ont soulevé son unanime réprobation. »

Le préfet de la Marne a saisi M. le Ministre de l’intérieur de cette affaire.

En réponse à l’enquête faite par le président de la Société des médecins et chirurgiens des hospices de Reims, M. le Dr Doyen vient d’adresser au journal l’Indépendant rémois une longue lettre, dont voici les points principaux :

On m’accuse, dit M. Doyen, d’avoir pratiqué à l’Hôtel-Dieu des opérations qui sont de véritables greffes cancéreuses (1) [note non reproduite ici] ; on affirme que les fragments de tumeur insérés sous la peau n’avaient subi aucune préparation destinée à en atténuer la virulence. J’oppose à ces conclusions le démenti le plus formel ; bien mieux, elles ne concordent aucunement avec les témoignages recueillis. Le témoin principal déclare que l’opération est bien, à son avis, une greffe de cancer ; il dit ensuite n’avoir assisté qu’à l’opération et n’avoir jamais entendu parler d’autre chose. Les autres témoins ne connaissent, comme lui, que l’opération et ignorent ce qui s’est passé antérieurement. L’un d’eux reconnaît qu’il a été fait dans le service des injections modificatrices dans des tumeurs cancéreuses. Comment a-t-on trouvé dans ces témoignages la preuve que les tumeurs n’avaient subi aucun traitement préalable et que l’opération n’était qu’une simple expérience et non pas une tentative thérapeutique ? Je relève dans les questions et les réponses un mot qui pourrait faire douter de la compétence du conseil technique et qui nous explique peut-être son erreur d’appréciation : « Avait-on « stérilisé » le fragment de tumeur ? Il s’agit, bien sûr, d’une nouvelle méthode de vaccination ? Jusqu’ici on employait des virus encore actifs et simplement atténués, capables d’imprégner l’économie et de produire une maladie à la fois bénigne et préservatrice. « Stériliser », quand il s’agit de virus, veut dire « anéantir. » Faire de « néant » une méthode prophylactique ! quel nouvel horizon pour la science. On me reproche de ne m’être pas rendu à la séance du 17 août : m’avait-on invité aux séances précédentes, où l’on faisait mon procès sans m’entendre ? Je suis membre de la Société des médecins et chirurgiens des hôpitaux, et, à ce titre, on devait me convoquer à toutes les réunions. Pourquoi me serais-je rendu à la dernière ? J’étais suffisamment renseigné sur le but des meneurs.

Nous nous bornons à ajouter que M. le Dr Doyen, depuis cette malencontreuse affaire, a été nommé professeur suppléant de chirurgie à l’Ecole de médecine de Reims. – Conclusion : Galimatias, où nous perdons le peu de latin que nous savons ! » [PROGRÈS MÉDICAL 1891-08]

Quelques années plus tard, Victor Cornil rappelle cette expérience dans le chapitre XI de son ouvrage sur Les Tumeurs du sein, consacré à l’inoculabilité du cancer, en prenant soin d’atténuer l’hostilité des réactions de l’époque :

« Cette communication que je faisais au nom de Doyen fut assez mal reçue de l’Académie, car de pareilles expériences in anima vili peuvent être dangereuses et coupables. Dans ce fait particulier, la greffe prit et le greffon commença à grossir. Doyen l’enleva aussitôt et il n’y eut pas de récidive. L’examen histologique montra que le greffon était formé partout d’un tissu sarcomateux très vivant avec de nombreuses figures de karyokinèse. C’était un exemple de greffe du sarcome chez un sujet atteint de sarcome. » [CORNIL 1908 p. 329]

Cette affaire vaut à Eugène Doyen (1859-1916), innovateur mondain et sans scrupule, pionnier de l’utilisation du cinéma et de la photographie dans le cadre chirurgical, de se couper davantage de l’establishment universitaire et académique parisien. Il est une des probables sources d’inspiration, tant de Léon Daudet (1867-1942) – ami proche de Maurras et coauteur avec lui de Notre Provence [DAUDET MAURRAS 1933] – pour le personnage de Bradilin dans les Morticoles (1894) que, plus tard, de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) pour son récit Cœur de chien (achevé en 1925). Charles Maurras le définit comme « bien plus sinistre que Troppman [sic pour Troppmann] », référence à Jean-Baptiste Troppmann (1849-1870), coupable en 1869 d’un multiple meurtre, connu sous le nom de « massacre de Pantin », au retentissement puissant.

Ennemi des hybridations d’un Doyen, de la greffe ou du mé-tissage, Charles Maurras est à cette époque le défenseur de la Provence et de son mode de vie. Quelques années avant de contribuer à l’essor de L’Action française et de la doctrine du « nationalisme intégral », Charles Maurras se veut le « chantre d’une renaissance félibréenne », se posant « en 1891 en inspirateur majeur de l’École romane même si elle est fondée officiellement par Jean Moréas » [DARD 2017]. « L’hôpital » se ressent de cette célébration de la Provence : un lieu agréable, abrité du mistral, où poussent palmiers, lauriers-roses et « mille autres fleurs de toutes les couleurs ». C’est le moment où Charles Maurras publie, dans la Gazette de France du 16 août 1891, une célébration de « Frédéric Mistral » [MAURRAS 1891].

Dans « L’hôpital », Charles Maurras célèbre non seulement la Provence mais plus particulièrement la sienne, la ville de Martigues, qu’il a chantée dans « Les trente beautés des Martigues », publiée quelques années plus tôt dans la Revue félibréenne :

« Et si je vous disais son histoire, si ancienne, qu’elle a commencé peut-être mille ans avant le vieux croisé Gérard Tenque, le fondateur des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; (…) » [MAURRAS 1887-1888 p. 239]

Il y mentionne déjà frère Gérard (vers 1047-1120), dit Gérard Tenque, prétendument natif de Martigues, fondateur de la congrégation des Hospitaliers de Saint-Jean et donc, de l’hôpital qu’il poétise. C’est à ce même Gérard Tenque qu’il rendra hommage plus tard, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans le mur des Fastes qu’il fait édifier dans le jardin de sa bastide du XVIIe siècle, appelée la Bastide du chemin de Paradis (sur les enjeux symboliques, patrimoniaux et mémoriels de cette bastide du chemin de Paradis, voir [FABIANI 2001]).

Martigues, c’est aussi la mer Méditerranée, une ville où on peut « écouter meugler le sifflet des vapeurs qui entrent et qui sortent, dans les canaux du port, derrière les hautes murailles ».

Charles Maurras fait de ce lieu le cadre béni d’un temps suspendu de l’Histoire, où les journées sont « infiniment longues », où, encadrées de « bonnes sœurs en cornettes de nerf », on voit les gens « hocher la tête en causant des vieux temps » et « puiser dans les tabatières de longues prises de café broyé mêlé de poivre et de chicorée ». Là, le médecin y est inutile face à la « loi de nature » et aux simples : camomille, rhubarbe et romarin.

À travers cette évocation nostalgique de l’hôpital provençal, Charles Maurras fantasme la France éternelle et préindustrielle, la France décentralisée des libertés communales qu’il a étudiées aux archives de Martigues, comme il le rappelle dans un texte de mai 1900, republié dans son recueil L’Étang de Berre en 1915 :

« Les archives de ma commune, feuilletées chaque jour avec une curiosité religieuse, ont fini par remettre sous mes yeux une pièce que je crois digne d’intérêt. » [MAURRAS 1920 p. 46]

« Les historiens officiels terminent à 1789 la période de l’asservissement des Français. Ils ouvrent à 1789 la période de leur liberté. Si j’en dois juger par les fastes de notre république municipale, il nous faut renverser cette proposition. L’histoire officielle ment. La liberté concrète fut pour nous dans l’Ancien Régime et la servitude concrète date du Nouveau. » [MAURRAS 1920 p. 51]

L’époque de rédaction de son texte sur l’hôpital coïncide avec la parution, le 1er juillet 1891, d’un numéro de la revue La Plume consacré au Félibrige à l’occasion de la mort de Joseph Roumanille (1818-1891). Charles Maurras conclut le numéro par un texte intitulé « Barbares et Romans », qu’Olivier Dard tient pour « un document essentiel pour saisir ses orientations, ses ambitions et sa stratégie » [DARD 2021]. Il annonce la revendication, dans la « Déclaration des jeunes félibres » de 1892, de réformes décentralisatrices et fédéralistes, celle, formulée oralement, de l’autonomie, « la liberté de nos communes », la suppression des départements et le souhait qu’on puisse « désencager l’âme des provinces ».

« Le programme fédéraliste des années 1890 peut se lire comme celui d’un système en voie de construction dont il ressort que le régime tertio-républicain est rejeté non seulement sur fond de scandales (décorations, Panama) qui ont vu le jeune Maurras sympathiser avec le boulangisme et l’antisémitisme drumontien mais aussi pour certains de ses principes fondateurs et de ses lois emblématiques de 1881 ou de 1884. » [DARD 2021]

Jérôme van Wijland

 

Sources à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine :

[BANM, Ms 979 (1850)] R. [prob. Léon Rameau i.e. Charles Maurras.] L’Hopital. Lettres de Province [sic]. Manuscrit. 5 feuillets écrits sur 12 feuillets. H. 24,7 × L. 16,4 cm. Montés dans un livret. Pièce de titre au dos : « CHARLES // MAURRAS // L’HOPITAL ».

[BANM, Ms 1200 (2071) n° 48×29bis] Georges Villa (1883-1965), Portrait-charge du docteur Doyen, Chanteclair. Imprimé. 1 feuillet.

[BANM, Acad. Méd. Correspondance 1890 n° 261] Ligue populaire contre la vivisection. Douzième Grande Conférence publique et gratuite faite le Dimanche 13 avril 1890, à 2 heures, au Paradis Latin, 28, rue du Cardinal-Lemoine par Mme Marie Huot Secrétaire de la Ligue. Imprimé. 1 feuillet.

[BANM, Médaille 931] André Rivaud (1892-1951). Médaille à l’effigie de Charles Maurras. Bronze ; 59 mm ; 81,3 g. Droit : Tête à gauche de Charles Maurras ; inscription circulaire à l’exergue CHARLES MAURRAS ; signature sous le cou A RIVAUD. – Tranche : Poinçon [Corne d’abondance BRONZE]. – Revers : Vue sur la façade de la maison de Charles Maurras depuis le jardin (Bastide du chemin de Paradis à Martigues).

 

Références bibliographiques :

[CAROL 2022] Anne Carol, La Mise en pièces de Gambetta. Autopsie d’un corps politique, Grenoble, Jérôme Millon, 2022 (Collection Mémoires du corps. Archives).

[CORNIL 1891] V. Cornil, « Sur les greffes et inoculations de cancer », Bulletin de l’Académie de médecine, 55e année, 3e série, tome XXV, 1891, séance du 23 juin 1891, p. 906-909.

[CORNIL 1908] Victor Cornil, Les Tumeurs du sein, Paris, Félix Alcan, 1908.

[DARD 2017] Olivier Dard, « Charles Maurras, le fascisme, la latinité et la Méditerranée », Cahiers de la Méditerranée, vol. 95, 2017, p. 59-70.

[DARD 2021] Olivier Dard, « Charles Maurras et la Provence », dans Jean-Paul Pellegrinetti (éd.), Pour une histoire politique de la France méditerranéenne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021, p. 687-691.

[DAUDET MAURRAS 1933] Léon Daudet et Charles Maurras, Notre Provence, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1933.

[FABIANI 2001] Jean-Louis Fabiani, « Comment rendre Charles Maurras provençalement correct ? », dans Alban Bensa et Daniel Fabre (éd.), Une histoire à soi, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001, p. 197-225.

[GAZETTE DE FRANCE 1892-03-25] « Plaidoyer pour les rebouteurs », La Gazette de France, 25 mars 1892, p. 2.

[JOURNAL DES DÉBATS 1892] « La Loi sur l’exercice de la médecine », Journal des débats politiques et littéraires, lundi 21 mars 1892, p. 3.

[MAURRAS 1887-1888] Charles Maurras, « Les Trente beautés des Martigues / Li trento Bèuta dou Martegue », La Revue félibréenne, 1887-1888, p. 236-243.

[MAURRAS 1891] Charles Maurras, « Frédéric Mistral », La Gazette de France, 16 août 1891, p. 2-3.

[MAURRAS 1915] Charles Maurras, « La République de Martigues et les seigneurs de Galliffet. Lettre à Henri Vaugeois Directeur de l’Action française sur les républiques françaises et la Monarchie fédérale », dans Charles Maurras, L’Étang de Berre, Nouvelle édition revue, Librairie ancienne Édouard Champion, 1920 [1ère éd. 1915], p. 46-88.

[PROGRÈS MÉDICAL 1891-07] B., « De la Greffe du cancer sur l’Homme », Le Progrès médical, 19e année, 2e série, tome XIII, n° 27, 4 juillet 1891, p. 5.

[PROGRÈS MÉDICAL 1891-08] « L’Épilogue de l’affaire de la Greffe du Cancer », Le Progrès médical, 19e année, 2e série, tome XIV, n° 35, 29 août 1891, p. 165.

 

Pour citer cet article :

Jérôme van Wijland, « Charles Maurras, la greffe de sein et l’hôpital provençal », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 25 juillet 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/ms-979-1850.

 

 

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