Les prix de l’Académie – IX. Le prix Clotilde Liard

La diphtérie, ou croup comme elle est tout d’abord nommée, d’après le croassement provoqué par la suffocation qu’elle provoque, est une maladie infectieuse contagieuse, qui touche d’abord les voies respiratoires supérieures, puis le cœur et le système nerveux périphérique. Elle est responsable d’une mortalité élevée tout au long du XIXe siècle.

 

Clotilde Liard et sa famille

Le 21 octobre 1883, à son domicile du 61, rue Galande, dans le 5e arrondissement de Paris, une jeune couturière de 34 ans, Clotilde Liard (1848-1883), décède de la diphtérie, après avoir enterré les deux jeunes enfants qu’elle a eus avec son époux Jules Jean Aristide Duvanel (1844-1928), représentant de commerce et artiste peintre : le 14 juillet 1883 Fernand Duvanel (1879-1883) puis, le 16 octobre 1883, l’aînée, Jenny Duvanel (1876-1883).
Son frère Alphonse Liard (1851-1873), soldat au 1er régiment de zouaves, était décédé à l’hôpital militaire du Dey d’Alger le 12 janvier 1873 à l’âge de 21 ans.
Leur père Jean Alphonse Liard (1815-1889), emballeur relieur, décède peu après sa fille.

 

Le legs : un prix et l’entretien d’une sépulture

Aux termes d’un testament olographe du 21 octobre 1891, leur mère Jeanne Adolphine Henriette Devers dite Jenny (1826-1906) institue ses nièces, Marie Jenny Launette et Eugénie Ravaut, nées Rombaut, filles de sa sœur, légataires universelles. Jenny Liard lègue en outre, à titre particulier :

« à l’Académie de Médecine à Paris, une somme de quarante mille francs destinée à fonder un prix biennal ou triennal à son choix qui sera par ses soins décerné à celui qui aura fait les plus savantes recherches pour guérir l’affreuse maladie du croup, qui en trois mois m’a enlevé mes deux petits-enfants et ma fille unique, heureuse si je puis dans l’avenir préserver d’autres familles du triple malheur qui m’a frappée. Cette fondation portera le nom de Clotilde Liard, ma fille chérie, afin de perpétuer sa mémoire. »

Un codicille olographe en date du 3 novembre 1905 ajoute une obligation :

« Le legs de 40000 francs que j’ai fait à l’Académie de Médecine aux termes de mon testament aura lieu seulement à la charge par elle de prendre soin de l’entretien de ma sépulture de famille au cimetière du Sud. »

Jenny Liard décède le 20 avril 1906. Le Conseil d’administration du 6 novembre 1906 estime qu’il y a lieu d’accepter le legs fait à l’Académie de médecine, et

« que l’affectation spéciale imposée par la testatrice est d’une incontestable utilité, vu que malgré la découverte de la sérothérapie anti-diphtérique, le traitement du croup demande encore de sérieux perfectionnements, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par l’examen des tables de mortalité. »

En effet, les recherches effectuées dans les années 1880 ont mené à la découverte de l’étiologie de la diphtérie, à l’isolement du bacille responsable, dit de Klebs-Löffler, à l’identification de la toxine qu’il produit, enfin à la mise au point, en 1894, d’une méthode de traitement à base d’antitoxine, la sérothérapie, qui a permis une diminution drastique de la mortalité induite par la maladie mais ne l’a pas éradiquée. Il faudra attendre 1923 pour que le vaccin développé par Gaston Ramon à base d’anatoxine diphtérique permette des campagnes de vaccination efficaces.

En dépit de l’opposition formée par les légataires, un décret du 6 décembre 1906 signé Armand Fallières, président de la République et Aristide Briand, ministre de l’Instruction publique des Beaux-Arts et des Cultes, autorise l’Académie à accepter le legs, et décrète que la somme est placée en rentes 3 % sur l’État Français pour les arrérages.
Quant à la sépulture Devers-Liard, elle se trouve au cimetière du Montparnasse et fait toujours partie des sépultures entretenues par l’Académie nationale de médecine. Un livre fermé est sculpté sur la dalle de granit gris ; la croix porte l’épitaphe suivante : « Les boutons en tombant ont effeuillé la fleur, et la tige est brisée. »

 

Le prix et ses lauréats

L’attendu du prix est le suivant : « Ce prix sera décerné au savant ayant apporté le plus de perfectionnement dans le traitement de la diphtérie. » Il est proposé à partir de 1910 mais n’est décerné qu’à compter de 1912. L’anonymat en est facultatif mais le partage interdit. L’Académie a choisi d’en faire un prix triennal.
Sa dotation est fixée à 3600 francs ; elle augmente à 5000 francs en 1921, à 8500 francs à partir des années 1950, devenus 85 nouveaux francs après la réforme.

Année Candidats Lauréat Titre
1912 1 Louis Martin, médecin en chef de l’hôpital Pasteur, de Paris Ensemble de travaux sur la diphtérie
1915 Pas décerné
1918 Pas décerné
1921 1 Dr Paul Durand, chef de service à l’Institut bactériologique de Lyon [2000 francs à titre d’encouragement : il n’est donc pas lauréat à proprement parler] Types de bacilles diphtériques. Valeur thérapeutique des sérums antidiphtériques, antimicrobiens
1924 1 Dr G. Ramon, de Garches Ensemble de publications sur la toxine et l’antitoxine diphtérique
1927 2 Dr G. Loiseau, chef de laboratoire à l’Institut Pasteur et A. Lafaille, interne à l’hôpital Pasteur Trois ans d’application de la vaccination antidiphtérique par l’anatoxine de Ramon (décembre 1923-février 1927)
1930 1 Dr Busquet, de Paris De la diphtérie dans l’antiquité grecque (jusqu’à l’ère chrétienne)
1933 1 Dr Pierre Uhri [sic pour Uhry], de Neuilly-sur-Seine Les paralysies diphtériques
1936 1 Mme le Dr Zagdoun-Valentin, de Paris La posologie du sérum antitoxique dans le traitement de la diphtérie
1939 1 M. le médecin-capitaine Jude, d’Alger La vaccination antidiphtérique dans l’armée
1942 2 Dr Sohier, de Lyon

 

Travaux concernant la diphtérie
1945 1 Dr Albert Besson, de Paris

 

Diphtérie et vaccinations. Effort en faveur du traitement préventif contre la diphtérie
1948 1 Dr Poulain, de Lyon

 

Travaux sur la diphtérie
1951 Pas décerné
1954 Pas décerné
1957 ? Dr Pierre Poulain, de Nice Travaux sur la vaccination antidiphtérique
1960 Pas décerné
1963 Pas décerné
1966 ? Professeur Marcel Raynaud, de Versailles

 

Ensemble de recherches sur l’isolement de la toxine sous forme d’une protéine pure. Étude de la réaction entre la toxine pure et le sérum antidiphtérique
1969 Pas décerné
1972 ? Mme le Dr Nicole Cabau, de Champigny-sur-Marne Travaux sur la Vaccination antidiphtérique-antitétanique par anatoxines adsorbées sur phosphate de calcium en deux injections à un an d’intervalle
1975 Pas décerné
1978 Pas décerné

Le faible nombre de candidats explique la difficulté à donner une cohérence scientifique au prix, ce que vient conforter la lecture des rapports sur le concours.

En 1912 et en 1924, ce sont des candidats pastoriens de grande valeur qui sont distingués. Le premier récipiendaire est ainsi Louis Martin (1864-1946), dont il est rappelé opportunément la collaboration avec Émile Roux :

« M. le Dr Louis Martin, médecin en chef de l’Hôpital Pasteur, a adressée, pour le concours du prix Clotilde Liard un ensemble de 27 mémoires, articles ou communications ayant trait à la diphtérie, à l’étude de son microbe et de sa toxine, à la technique du diagnostic de la maladie, à la pratique de la sérothérapie antidiphtérique, à celle du tubage, etc. Rappeler tout ce que renferment ces importantes publications, c’est rappeler tout ce que nous devons à l’admirable méthode de la sérothérapie antidiphtérique : M. Louis Martin a été, dans ces recherches, le collaborateur de M. Roux. Empreintes d’un esprit très observateur, très judicieux et très pratique, les publications personnelles de M. le Dr Martin représentent un travail et un effort considérables. Elles synthétisent les progrès les plus importants apportés à l’étude bactériologique, et thérapeutique de la diphtérie. » ([H. Vincent], Rapport sur le concours du prix Clotilde Liard, au nom d’une Commission composée de MM. Roux, Chantemesse et Vincent. Lu en comité secret, le 28 juin 1912)

Le rapport produit par Albert Calmette en 1924 en faveur de Gaston Ramon (1886-1963) tisse une filiation entre les deux lauréats :

« L’Académie a certainement gardé le souvenir de la relation qui lui a été faite à la séance du 18 avril dernier, par notre collègue M. Louis Martin, des importantes recherches de M. G. Ramon sur une nouvelle méthode de vaccination active contre la diphtérie. M. Ramon présente, à l’appui de sa candidature à l’obtention du prix Clotilde Liard, toute une série de ses travaux précédant et préparant cette belle découverte qui complète si heureusement celle de la sérothérapie antidiphtérique. […] Cette méthode de vaccination active, qui confère une immunité durable, probablement définitive, contre la diphtérie, a déjà fait l’objet d’applications pratiques dont les résultats apparaissent tout à fait probants. Nous connaissons quelques-uns d’entre eux par le rapport que nous en a fait notre collègue M. Louis Martin. Ils sont tels qu’on peut dès maintenant affirmer que l’emploi de l’ « anatoxine diphtérique » parfaitement inoffensif, ne présentant aucun inconvénient ni aucun danger, permet de réaliser très efficacement, dans les milieux exposés à la contagion, la prophylaxie de la diphtérie. L’Académie, qui apprécie la grande valeur des travaux de M. G. Ramon, voudra donc bien accorder à leur auteur, ainsi que le propose sa Commission, le Prix Clotilde Liard. » (Calmette, Rapport sur le concours du prix Clotilde Liard. Lu en comité secret le 10 juin 1924)

Dans les deux cas, l’attribution du prix est annonciatrice de leur élection prochaine à l’Académie de médecine, Louis Martin en 1919, Gaston Ramon en 1934, et ceux-ci par leurs mérites et leur spécialisation deviennent subséquemment les rapporteurs du prix.

A côté de ces lauréats de poids, l’Académie est parfois amenée à décerner un encouragement par défaut :

« Ceci prouve déjà que l’étude de M. Durand ne lui a pas donné un résultat satisfaisant. […] Votre Commission reconnaît que M. Paul Durand mérite récompense ; mais la thèse soutenue dans son travail est loin d’être démontrée, aussi nous vous proposons de ne pas lui décerner le prix Clotilde Liard, mais de lui accorder à titre d’encouragement une somme de 2000 francs. » (Léon Bernard, Rapport sur l’attribution du prix Clotilde Liard au nom d’une commission composée de MM. Marfan, Louis Martin et Léon Bernard, rapporteur. Lu en comité secret le 26 juillet 1921)

Ou, même, à récompenser un travail historique, brouillant un peu plus la compréhension des critères d’attribution du prix :

« Ce travail a eu pour but de préciser un point encore très controversé : Hippocrate a-t-il connu la diphtérie ? Après avoir présenté une étude très documentée, l’auteur conclut que, sans aucun doute, Hippocrate a connu cette maladie et a même donné la description de l’épidémie de toux qui sévit à Périnthe, où il a noté la présence de fausses membranes et des troubles oculaires (nyctalopies). » (Louis Martin, Rapport sur le concours du prix Clotilde Liard. Lu en comité secret, le 15 juillet 1930)

En 1927, l’Académie de médecine émet le vœu d’une vaccination antidiphtérique obligatoire :

L’Académie de Médecine, considérant que la diphtérie s’est manifestée l’an dernier avec une malignité spéciale, entraînant une mortalité élevée dans notre pays ; Que la vaccination antidiphtérique au moyen de l’anatoxine a déjà été utilisée avec succès en France et dans plusieurs nations ; Que cette vaccination a fait preuve de son efficacité et de son innocuité, Demande aux pouvoirs publics que cette méthode soit instituée systématiquement parmi les enfants, notamment parmi ceux qui fréquentent les écoles ; et que cette pratique soit mise en œuvre dans les départements et les villes où l’inspection médicale des écoles est organisée. (Bulletin de l’Académie de médecine, 91e année, 3e série, tome XCVIII, séance du 6 décembre 1927, p. 513)

De fait, à partir des années 1930, reflet de l’évolution des connaissances, des méthodes de traitement et de la volonté de l’Académie de promouvoir la vaccination obligatoire, le prix récompense des mises en pratique, telle la vaccination antidiphtérique dans l’armée pour le travail du médecin-capitaine Jude en 1939 :

« Ce travail apporte une contribution importante à l’étude de la vaccination triple appliquée suivant les principes mis en lumière par notre éminent collègue M. Ramon. Il représente un effort méritoire et éminemment utile. A ce titre, la commission estime qu’il mérite d’être récompensé par l’attribution du prix Clotilde Liard. » (Sacquépée, Rapport sur le concours du prix Clotilde Liard. Lu en comité secret, le 30 mai 1939)

Ou, dans le département de la Seine, pour le travail du Dr Besson proposé dans l’immédiat après-guerre :

« En prenant pour exemple Paris et le Département de la Seine, le Dr Besson montre l’effort d’organisation, de propagande et de coordination à réaliser pour mener à bien la vaccination antidiphtérique et antitétanique obligatoire. Cet effort, le Dr Besson l’a accompli sans relâche au cours de ces dernières années. Malgré toutes les difficultés rencontrées, il a obtenu des résultats remarquables en ce qui concerne le nombre sans cesse croissant du pourcentage des vaccinations et pour ce qui regarde aussi le retentissement sur la morbidité et sur la mortalité par diphtérie. » (G. Ramon, Rapport sur le concours du prix Clotilde Liard. Lu en comité secret, le 19 juin 1945)

Le prix n’a pas été décerné pendant les années de Première Guerre mondiale : 1915 et 1918, ni, non plus, assez fréquemment, après la Seconde Guerre mondiale : 1951, 1954, 1960, 1963, 1969, 1975, 1978…, ce qui peut s’expliquer par le nombre relativement faible de candidatures que le prix a suscitées, rareté sans doute due au sentiment de moindre importance ou urgence du sujet. Après 1980, les prix dits de fondations sont regroupés par spécialités, et le prix Liard est fondu, avec d’autres, dans le prix « médecine ».

 

Jérôme van Wijland

 

Pour citer cet article :

Jérôme van Wijland, « Les prix de l’Académie – IX. Le prix Clotilde Liard », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 26 avril 2024. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/prix-liard/.

Tagués avec : , , ,