« Ma sorcière mal nommée » à l’Abbaye de Daoulas

Dans un article de la Tribune de l’art paru à l’occasion d’une exposition Sorcières ! qui vient de s’achever le 28 juin au Musée d’histoire de Nantes, Bénédicte Bonnet Saint-Georges relevait le succès actuel du thème de la sorcière [BONNET SAINT-GEORGES 2026]. Aux expositions de Pont-Aven et du Musée d’Aquitaine qu’elle citait, il convient désormais d’ajouter celle qui se tient du 11 juin au 29 novembre 2026 au domaine départemental de l’Abbaye de Daoulas, intitulée « Ma Sorcière mal nommée, Pouvoir et magie au féminin », sous le commissariat d’Édith Joseph assistée de Aurélie Le Déroff.

Qu’est-ce qu’une sorcière ? Une figure féminine agissante, maléfique ou bénéfique, que l’on peut retrouver en tout lieu et à toute époque. L’ambivalence de la magicienne est en effet ancienne : elle a pris la figure de la prêtresse ou de la déesse antique ; dans le cadre d’une civilisation devenue chrétienne, elle a pu ensuite jouer le mauvais rôle dans les vies de saints (bretons). L’exposition cependant, a soin de s’affranchir d’un cadre local en montrant, notamment avec les collections du musée du Quai Branly, la manière dont la figure de la sorcière connaît des variantes et déclinaisons sur tous les continents, à mesure que l’imaginaire occidental vient s’appliquer, à la faveur du colonialisme, à l’ensemble du monde.

Ce qui permet à la sorcière d’agir efficacement, ce sont des savoirs, savoirs occultes, objets de peurs, d’espoirs et de fantasmes, alimentés par les croyances en des rituels cachés. De cette fascination pour l’occulte, le visiteur trouvera des témoignages dans des représentations anciennes et contemporaines de sabbat, mais aussi dans des témoignages de cérémonies vaudoues, assimilées à la sorcellerie par le regard occidental. Bien avant que la domination de la nature ne devienne le projet de la science occidentale, la sorcière se montre capable de mobiliser et d’utiliser les forces de la nature. Elle s’appuie sur des savoirs occultes, recours à des objets symboliques, fait appel aux dieux, aux morts, aux esprits animaux.

L’exposition n’a garde d’oublier que les sorcières sont avant tout un produit de la culture : si la sorcière est « mal nommée », c’est que ce nom lui est attribué de l’extérieur, et au premier chef par ceux-là même qui s’efforcent de la réprimer. La sorcière menace le pouvoir mais parle au peuple. A l’immense variété, au foisonnement et à la permanence des représentations populaires (des contes folkloriques à la culture pop) vient s’opposer l’effort des auteurs de traités de démonologie ou des psychiatres pour caractériser l’ennemi, en faire un « archétype », afin de mieux le contenir ou le détruire. L’exposition se clôt par des représentations récentes de la figure de la sorcière (importante pour le mouvement féministe), et une évocation des formes les plus contemporaines de sorcellerie.

La bibliothèque de l’Académie nationale de médecine a apporté sa modeste contribution à ce riche dispositif par le prêt d’un tableau de Joseph Heintz, Médée rajeunissant Éson (dont le support et la couche picturale ont fait l’objet d’une restauration en 2012). Représentant une scène de sabbat du genre de celles qui lui ont valu un certain succès auprès de sa clientèle [MASON 2020] , le peintre fait référence à un épisode tiré du livre VII des Métamorphoses d’Ovide : Médée, épouse de Jason, rajeunit Éson, auquel son fils Jason voulait épargner la vieillesse. Les Dieux lui envoient un char emmené par des dragons, pour une cueillette à travers l’Ossa, le Pélion, l’Othrys, le Pinde et l’Olympe. Elle élève deux autels, l’un à Hécate, l’autre à Juventas, sacrifie une brebis et adresse sa prière aux dieux chtoniens, à Pluton et Proserpine.

Ayant longtemps prié tout bas pour les fléchir,
Elle fait transporter à l’air libre, épuisé,
Le corps d’Éson, chantant, l’endort profondément,
L’allonge comme mort dans l’herbe, et, refoulant
Au loin son fils, au loin ses serviteurs, ordonne
Qu’ils détournent leurs yeux profanes des mystères,
Ils vont. Échevelée, comme font les bacchantes,
Médée court tout autour des autels embrasés,
Trempe aux fossés sanglants des torches en lanières,
Les allume aux autels, et, trois fois chaque fois,
Au feu, au souffre, à l’eau purifie le vieillard,
Tandis qu’en un chaudron d’airain un puissant philtre
Frémit, déborde, écume et blanchit. Elle y cuit
Des racines coupées dans le val d’Hémonie,
Des semences, des fleurs et de noirâtres sucs,
Y jette des cailloux venus d’Extrême-Orient,
Du sable relavé aux marées océanes,
Du givre recueilli par nuit de pleine lune,
Et la chair d’une strige et ses ailes maudites,
Les entrailles d’un loup-garou changeant sa forme
D’homme en bête et l’inverse, et n’oublie pas d’y joindre
La peau squameuse d’un chélydre du Cinyps,
Le foie d’un très vieux cerf, ni le bec et la tête
D’une corneille ayant vécu neuf fois cent ans.
Grâce à ces ingrédients et mille autres sans nom
Réalisant son plan surhumain, la barbare
Du rameau longtemps sec d’un olivier fertile
Remue le tout, mêlant le fond à la surface.
Tournant dans le chaudron brûlant, la branche morte
Aussitôt reverdit, puis d’un coup renfeuillée
Se charge en un instant de pesantes olives.
Partout où du chaudron le feu a fait jaillir
L’écume, retombée à terre en pluie brûlante,
Sur le sol printanier poussent fleurs et gazon.
À cette vue Médée, d’une épée dégainée
Égorgeant le vieillard, remplace son vieux sang
Par le philtre, infusé dans sa blessure, ou bu.
Aussitôt fait, la barbe et les cheveux d’Éson
De blancs deviennent noirs, sa maigreur disparaît,
Sa pâleur se dissipe avec ses tavelures,
Ses rides effacées se comblent de chair neuve,
Son corps reprend vigueur, et Éson se retrouve,
Étonné, tel qu’il fut quarante années plus tôt.

(Ovide, Métamorphoses, Livre VII, v. 251-293) [OVIDE 2009]

 

 

François Léger

Œuvre prêtée :

Joseph Heintz le Jeune [attribué à], Médée rajeunissant Éson, huile sur toile, vers 1650 [BANM, inv. ART 343]

 

Références :

[BONNET SAINT-GEORGES 2026] Bénédicte Bonnet Saint-Georges, « Sorcières ! », La Tribune de l’art, mercredi 6 mai 2026 [en ligne] https://www.latribunedelart.com/sorcieres-13495 (2 juillet 2026)

[MASON 2020] Stefania Mason, « Heintz, Joseph », Cat. 41, dans Jérôme van Wijland (dir.), Jérôme Farigoule (collab.), Dominique Lobstein (collab.), Académie nationale de médecine. Catalogue des peintures et des sculptures, Gand, éditions Snoeck, 2020, p. 234-236

[OVIDE 2009] Ovide, Les Métamorphoses, éd. Georges Lafaye, trad. Olivier Sers, Paris, Les Belles Lettres, 2009 (Coll. « Classiques en poche »)

[SORCIERE 2026] Ma sorcière mal nommée, pouvoir et magie au féminin. Catalogue d’exposition, Daoulas, Domaine départemental de l’Abbaye de Daoulas, 11 juin – 29 novembre 2026, [S. l.], Domaines & Musées départementaux Finistère – Penn-Ar-Bed, Domaine départemental de l’Abbaye de Daoulas, 2026 (Carnet d’exposition ; n° 18)

 

Informations pratiques :

Exposition « Ma sorcière mal nommée », Daoulas (Finistère), Domaine départemental de l’Abbaye de Daoulas, 11 juin 2026 – 29 novembre 2026

 

Pour citer cet article :

François Léger, « « Ma sorcière mal nommée » à l’Abbaye de Daoulas », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 7 juillet 2026. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/ma-sorciere-mal-nommee.

Tagués avec : ,