Les prix de l’Académie – XV. Zambaco Pacha (1829-1913) et le prix éponyme (1914-1978)

Au cours de son histoire, l’Académie de médecine a décerné de nombreux prix, fondés le plus souvent à la suite des dispositions testamentaires de médecins fortunés ou de philanthropes. La Bibliothèque conserve une grande partie des mémoires ayant concouru à ces prix. Plusieurs billets vous inviteront, à travers l’exploration d’un prix dans son ensemble ou d’un mémoire particulier, à en découvrir toute la richesse et la diversité.

 

Démétrius Alexandre Zambaco (1829-1913), dit Zambaco-Pacha

Bien qu’il déclarât lui-même être né à Constantinople le 6 mai 1832, qu’Aristotelis P. Kouzis (1872-1961) le fît naître en 1831 [KOUZIS 1924 p. 5], la mention d’une naissance à Néokori (autrement dit Νεοχώρι τῆς Κωνσταντινουπόλεως, aujourd’hui Yeniköy, sur la rive européenne du détroit du Bosphore) le 27 mai 1829 (son décret d’autorisation de jouir des droits civils indique : « né le 17 mai 1829 à Néokozi [sic] (Turquie) »), suivant un acte de naissance joint à l’acte de son premier mariage et légalisé, incite à privilégier cette dernière date.

Officiellement pour des raisons de santé, très probablement parce que Paris constituait alors l’un des principaux pôles d’attraction pour la formation médicale, il poursuivit ses études à Paris, où il devint interne des hôpitaux et des hospices civils de la promotion de 1851 et lauréat de l’internat dès son premier concours. Il fut reçu docteur de la Faculté de médecine de Paris en 1857, avec une thèse intitulée De la gangrène spontanée produite par perturbation nerveuse, présentée et soutenue publiquement le 27 février 1857 devant un jury présidé par le professeur Antoine-Joseph Jobert de Lamballe.

Il fut nommé chef de clinique de la Faculté en 1861. Il poursuivit sa carrière en France, obtenant les droits civils à l’issue d’un décret impérial en date, à Paris, du 6 avril 1864, puis la nationalité française, à l’issue d’un décret en date du 11 juillet 1866. L’obtention de ces droits lui était indispensable pour espérer poursuivre une carrière en France.

Selon son biographe Aristotelis P. Kouzis, qui était Grec et donc pas peu suspect de parti-pris, il semble que les pressions exercées par l’Empire ottoman le contraignirent à rentrer à Constantinople dans le but d’y mener la réorganisation de l’école de médecine et des hôpitaux mais que, l’État manquant à son engagement, Zambaco dût se consacrer à sa pratique et à ses recherches [KOUZIS 1924 p. 6].

Il ne s’agissait à tout le moins pas d’une quelconque disgrâce puisque, dans une lettre datée de novembre 1888, on apprend que le Sultan venait de lui décerner le titre de Pacha, l’un des titres de noblesse les plus prestigieux au sein de l’Empire ottoman.

Dès 1886, il demanda à être porté sur la liste des candidats au titre de correspondant national dans la première division (Médecine). Après avoir échoué une première fois dans la séance du 1er mars 1887, battu au deuxième tour par Jean Joseph Picot, par 34 voix à ce dernier contre 25 à Zambaco, trois autres candidats cumulant 4 suffrages, il parvint à se faire élire dans la séance du 10 mai 1887. Placé en première ligne, il fut élu dès le premier tour avec 34 voix, contre 6 à Émile Ossian-Bonnet, 6 à Alfred Riembault, 4 à Omer Marquez, 2 à Alphonse Mauricet et 1 à Joseph Gibert.

Il poursuivit son ascension académique en se faisant élire associé national, le statut le plus élevé pour un membre non-résident (i.e. à Paris), dans la séance du 8 mai 1894. Présenté en deuxième ligne, ex æquo avec Joseph Renaut, contre Joseph Rollet en première ligne, il l’emporta au second tour par 54 voix, contre 14 pour Renaut et 3 pour Rollet.

 

Deux mariages et deux déconvenues

Tout de suite après l’obtention du doctorat, le 12 mars 1857, il avait contracté une union matrimoniale avec une certaine Augustine Heckmann, née en 1828 d’époux décédés, protestants originaires de Mutzig dans le Bas-Rhin. À moins qu’il ne s’agît en réalité d’un ami de son époux, Augustine Heckmann compta parmi ses témoins le géologue Ferdinand André Fouqué (1828-1904), alors déjà à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Cette union s’avéra désastreuse. Non contente d’être déjà mariée, Augustine Heckmann s’enfuit du domicile conjugal en emportant des objets précieux.

Zambaco réclama un rescrit ecclésiastique prononçant la cassation du mariage, qui fut pris en janvier 1861, indiction quatrième, par « Joachim, par la grâce de Dieu, archevêque de Constantinople, nouvelle Rome, et patriarche œcuménique », attestant :

« qu’il ignorait complètement alors, non seulement les prescriptions des saints Canons concernant les mariages avec les hétérodoxes, mais aussi que la sus-dite femme avait un autre mari vivant encore, de religion protestante nommé John Wills, qu’elle avait épousé par un premier mariage contracté en Angleterre suivant les formes religieuses et civiles de ce pays, et qu’après avoir vécu plus de deux ans avec elle, comme il a été dit ci-dessus il était encore dans cette ignorance, lorsqu’en dernier lieu la sus-dite Augustine, outre la dissimulation mentionnée ci-dessus de celer son premier mariage a soustrait les objets les plus précieux du docteur et l’ayant abandonné s’est enfuie à l’étranger, en suivant son premier mari déjà nommé. » [rescrit, cité dans l’acte de dissolution du mariage, 22 mars 1862, Saint-Mandé (Seine), AD Val-de-Marne, 1MI 2599]

Une fois le rescrit légalisé, traduit et enregistré à Paris le 20 avril 1861, un jugement de la première chambre du Tribunal civil de la Seine en date du 21 janvier 1862, s’appuyant notamment sur le témoignage de la concierge du 19, boulevard de Sébastopol, selon laquelle « la sus-nommée n’y demeurait plus depuis deux ans et qu’elle en était partie et déménagée sans lui avoir laissé l’adresse de sa nouvelle demeure », prononça l’annulation du mariage. Augustine Heckmann avait en effet épousé à la paroisse anglicane de Saint-Giles-in-the-Fields, comté de Middlesex, le 25 août 1852, un certain John Wills, rentier demeurant dans le district de Holborn, Middlesex. Le rescrit et le jugement furent transcrits sur les registres des actes de mariage à la date du 22 mars 1862.


Le 20 juillet 1861, Démétrios Zambaco convolait en secondes noces avec Marie Terpsithea Cassavetti (Μαρία Τερψιθέα Κασσαβέτη) (1843-1914), fille d’un négociant helléno-britannique fortuné. Ils eurent deux enfants, Démétrius François (1862-1938), qui devint avocat, et Marie Euphrosyne (1865-1899), mais l’union ne dura pas et Maria Zambaco retourna vivre en Angleterre dès 1866.

Le 16 novembre 1868, Zambaco engageait des poursuites judiciaires, contre son épouse, sa belle-mère et les ayants droit de l’oncle de son épouse, leur reprochant d’avoir dilapidé et mal géré la fortune de son beau-père Démétrius Cassavetti, décédé en 1858, qui devait revenir à ses enfants et en partie à lui-même. Il leur reprochait les faits suivants :

« [They] had been guilty of divers breaches of trust, and particularly had improperly retained certain funds to which the testator was entitled at the time of his death in their then state of investment in foreign securities, and had also invested moneys coming to their or her hands in improper securities » [HEMMING 1871 p. 442]

En vertu de cette plainte, il demandait une compensation financière et, surtout, à administrer lui-même les biens de ses enfants. En réponse à cette plainte, son beau-frère Alexander Cassavetti déposait lui-même, en mars 1869, une plainte contre sa propre mère et les ayants droit de son oncle, demandant également à se voir confier l’administration du legs.

Artiste sculptrice formée sous la férule d’Alphonse Legros et celle d’Auguste Rodin, Maria Zambaco fut aussi la modèle et l’inspiratrice de peintres tel James McNeill Whistler et notamment des principaux artistes préraphaélites tels Dante Gabriel Rossetti ou Edward Burne-Jones qui fut également son amant, leur liaison finissant par provoquer, en 1869, un scandale public.

 

Le déclin de Zambaco-Pacha et de l’Empire ottoman

Établi à Constantinople au milieu des années 1860, il prit l’habitude de passer l’hiver au Caire, au climat moins rugueux et n’en continua pas moins de se rendre régulièrement à Paris.

Au moins dès cette époque, comme en atteste une lettre adressée à son « vieux camarade » Léon Labbé, il commença de souffrir de rhumatismes :

« Mais je deviens patraque mon ami. Cette année j’ai souffert de rhumatismes. Et voilà bien le revers de la médaille de notre existence si fatigante sous le ciel de Constantinople dont le climat est détestable l’hiver, à cause de sa grande variabilité. Il n’en est pas de même l’été.

(…)

Nous avons eu un hiver très rigoureux. Cette année de la neige de plus d’un mètre de hauteur, du verglas, puis de l’humidité puisqu’on laisse au ciel et au soleil de faire fondre la neige qui encombre les rues. Cette humidité est funeste pour ceux qui sont des tendances rhumatismales. Mais la compensation c’est que l’état sera fort agréable dit-on. Tant mieux, nous en profiterons ensemble. » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Dès 1912, il commença à faire part d’un état de santé fortement diminué. Ainsi, dans une lettre adressée, du Caire le 6 mars 1912, à Marcel Lermoyez, le gendre de Léon Labbé :

« (…) j’étais bien souffrant et je ne suis pas encore bien. J’ai eu une crise ou plutôt une série de coliques hépatiques qui m’ont bien affaibli. » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Quelques jours plus tard, le 18 mars 1912, il écrivait à son ami Léon Labbé :

« J’ai bien souffert, ici, au Caire, cette année. J’ai eu une série de coliques hépatiques qui m’ont terriblement torturé. Je ne pouvais me nourrir, j’ai dépéri et à peine je commence à me remettre. Il a fait bien froid cet hiver au Caire et je supporte bien mal une basse température. J’ai dû, pendant plus d’un mois faire brûler un brasero au pétrole, jour et nuit, dans ma chambre à coucher. Enfin, j’ai pu résister, je reprends. Il fait bon actuellement au Caire – 20 à 21° centigrades et j’espère, dans un mois, rentrer à Constantinople me rendre directement à l’île de Prinquipo [aujourd’hui Büyükada] dont le bon air et le climat me feront du bien, je l’espère du moins. » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Le 21 août 1912, depuis Constantinople, il écrivait au même :

« Je me porte assez bien, avec quelques légères infirmités que je supporte ne pouvant faire autrement. Je prépare un livre qui sera imprimé, j’espère, dans quelques mois, si je ne suis pas surpris par le destin. C’est une Anthologie ou La lèpre à travers les âges et les contrées, livre qui absorbe tous mes loisirs depuis plus de dix ans. » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

De fait, le destin le surprit, au Caire, le 27 novembre 1913, et le livre ne parut qu’après sa mort [ZAMBACO 1914]. Zambaco rappelait de temps à autre un épisode – dont nous ne sommes pas parvenus à déterminer la date exacte – où il faillit mourir et où l’aide des époux Labbé lui fut salutaire, comme il l’écrivit à son fidèle ami, depuis le Caire le 23 février 1913, à l’occasion du décès de Mme Labbé le 18 février 1913 :

« Je garde profondément gravé dans mon cœur toutes ces prévenances et délicatesses lorsque vous m’avez recueilli si souffrant, si déprimé, dans votre château où grâce à l’amitié de tous les deux j’ai recouvré la santé ! » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Parallèlement à son propre déclin physique, Zambaco fut le témoin amer des changements politiques radicaux qui annonçaient la fin de l’Empire ottoman, la prise de pouvoir par les Jeunes-Turcs, puis les guerres, avec l’Italie et dans les Balkans. Il s’en ouvrit à son ami. Ainsi, depuis Le Caire, le 18 mars 1912, il écrivait, au sujet de la guerre italo-turque (septembre 1911-octobre 1912) en cours :

« Nos affaires politiques ne sont pas couleur de rose en Orient. C’est bien regrettable pour ce pauvre et si beau pays dont les populations sont et ont toujours été si éprouvées par des gouvernements qui n’ont pas fait leur bonheur ! Loin de là !

En attendant, la misère augmente, tout le monde souffre et la guerre avec l’Italie est le comble. Nous n’en voyons pas la fin, les prétentions de deux côtés paraissent également inflexibles et je n’y vois pas d’issue, à moins que l’Europe ne s’en mêle sérieusement et s’une manière unanime. Si la Turquie était obligée de dépenser pour continuer la guerre, certes, l’argent manquant, elle n’aurait où aller bien loin. Mais elle n’a aucune charge et laisse aux Arabes le soin de se battre et de continuer les hostilités sans même leur prêter secours. Cela pourra durer longtemps. Bien que le commerce de la Turquie éprouve une grande répercussion par le fait de la guerre elle s’entêtera et ne voudra pas céder à moins d’être forcée. Mais peut-on lui imposer la paix ? Là est la question.

L’Égypte est calme et, malgré la dernière crise d’il y a trois ans, qui l’a bouleversée, elle se trouve dans un état, relativement prospère.

Lord Kitchener est un homme de tête et de volonté. Le Khédive aussi est bien doué, et l’accord règne entre eux pour améliorer de plus en plus l’état matériel et surtout moral des Fellahs, ce qui n’est pas chose facile.

En attendant, la guerre italo-turque a fourni à l’Angleterre l’occasion de détacher l’Égypte de la Turquie. L’Égypte, vassale de l’Empire ottoman a toujours été obligée de fournir son contingent en soldats et en argent, toutes les fois que l’Empire se trouvait en guerre avec un pays quelconque. Or, cette fois-ci, l’Égypte, pour la première fois, s’est désintéressée absolument de sa suzeraine. Elle n’a pris aucune part à la guerre contre l’Italie. Elle a même déclaré sa neutralité absolue à tel point qu’elle défend même les volontaires de passer la frontière pour se rendre à Tripolitaine et le passage par son territoire de tout engin de guerre destiné à Tripoli. Que reste-t-il donc de cette suzeraineté nominale ? » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Depuis Constantinople, le 21 août 1912, il ajoutait :

« Ici nos affaires politiques ne sont guère dans un état florissant. La constitution a été si dénaturée, si mal appliquée, les hommes qui se sont chargés de l’appliquer autant maladroits que peu sincères si partiaux si tyrans nous ont absolument désillusionnés. Nous nous sommes trouvés dans une situation très précaire.

Les mots justice, liberté, égalité n’étaient que des fanfaronnades pour tromper les populations qui composent ce pays mosaïque, amalgame de tant de nationalités diverses et l’Europe qui conçut des espérances de régénération pour l’Empire ottoman ! Illusions qui se sont évanouies bien vite devant un gouvernement arbitraire, inepte, maladroit, prétentieux et faux.

Et nous voilà en proie à une crise ou plutôt à de nombreuses crises suscitées par la tyrannie et l’égoïsme des gouvernants.

Comment cette situation va-t-elle se terminer ?

La guerre italienne sur les bras, le mécontentement général de toutes les nationalités qui composent cet Empire si discordant, la misère générale, l’état vide des caisses de l’Etat, l’incertitude du lendemain, le défaut de sécurité dans les provinces… tout cela ne laisse que de nous inspirer des inquiétudes.

Actuellement les membres du cabinet sont des hommes expérimentés, capables, qui font le possible, mais ils se débattent dans un pétrin complexe. En sortiront-ils victorieux ? Chi lo sa.

Les Français éloignés de la chère France sont très heureux de la manière dont marchent les affaires chez vous ou plutôt chez nous. La mission de Poincaré si réussie nous remplit de joie.

Mais nous sommes peinés de voir Clémenceau [sic pour Clemenceau] faire une opposition absurde.

Nous n’oublions pas la conduite de ce confrère (il a été même notre collègue de l’internat) à propos des affaires de l’Egypte.

Quant à moi je n’oublierai jamais sa conduite néfaste sous la Présidence de Freycinet !!

Mais heureusement qu’il y a en France de la vitalité et des hommes d’une supériorité et d’un patriotisme inébranlables. Quant à moi je place parmi eux Briand, ainsi que Dechenel [sic pour Deschanel], président actuel de la chambre des députés que j’ai connu, il y a douze ans chez vous lors d’un dîner politico-scientifique comme vous en donniez avec tant de succès. » [BANM, Dossier biographique Zambaco Pacha, Démétrius Alexandre (1832-1913)]

Car, Grec, Ottoman, Égyptien à bien des égards, Zambaco fut aussi Français.

 

De Paris, centre du réseau diasporique hellénique, à la France, patrie d’adoption

Félix Balzer, dans l’éloge qu’il lui consacra, fit vibrer avec lyrisme la corde patriotique :

« Zambaco, on peut le dire, était le type de ces bons élèves étrangers qui, leurs études achevées, retournent dans leur pays emportant au cœur le souvenir de leurs années passées en France : plus ils sont loin, plus le temps s’avance, et plus leur sympathie grandit pour atteindre jusqu’au dévouement. » [BALZER 1914 p. 191-192]

Comme nous l’avons vu cependant, le choix d’une carrière constantinopolitaine n’avait rien d’une évidence, et il eût pu en être autrement. Quoi qu’il en fût, Zambaco fut l’un des principaux acteurs de la diaspora médicale hellénique à Paris, comme le rappelle Eugenia Bournova, insistant de surcroît sur les spécificités de l’ancrage égyptien :

« Parmi les étudiants grecs constantinopolitains, on retrouve un proche de Photinos Panas, Dimitrios Zambacos, un des fondateurs, en 1856, de la Société médicale hellénique de Paris. Il regagne sa ville natale en 1872 mais conserve un ancrage fort en France et développe des liens étroits avec les institutions médicales du royaume grec et de la diaspora. Il partage alors son temps entre Constantinople et Le Caire où il passe l’hiver et exerce dans les deux villes avec une réputation qui lui vaut le titre de « pacha ». Il publie une cinquantaine d’articles, la plupart écrits en français, dont beaucoup sur la lèpre. Membre de l’Académie nationale de médecine (où se trouve son buste, sculpté par un sculpteur grec, Lazare Sochos) et de l’Académie des sciences en France, président de l’Académie médicale de Constantinople, membre de la Société médicale d’Athènes et de plusieurs autres sociétés, il est l’un des fondateurs de l’Union française de Constantinople, créée en 1894. Bien qu’il ait refusé un poste de professeur à la faculté d’Athènes en 1893, il lui a légué une somme importante à sa mort. À une échelle plus modeste que pour Constantinople, les couches aisées des colonies grecques d’Égypte fréquentaient les nombreuses écoles françaises du Caire et d’Alexandrie, puis commençaient leurs études ou se perfectionnaient dans une université française. Il en sort au début du XXe siècle un certain nombre de diplômés en médecine à Paris. » [BOURNOVA 2024 p. 303]

Zambaco, comme d’autres médecins de cette diaspora hellénique, opta pour la naturalisation française :

« Le choix de naturalisation semble assez fréquent pour les médecins grecs installés à Paris. Il manifeste une consolidation du statut social de ces praticiens étrangers et leur permet d’accéder à des fonctions publiques (postes hospitaliers, de santé publique, universitaires) réservées aux médecins de nationalité française. Cette naturalisation concerne une part non négligeable des médecins grecs qui poursuivent leurs études ou viennent se perfectionner en France : Panas, Zambacos, Metaxas, Scrini, Levaditi, parmi d’autres, sont devenus Français tout en restant fidèlement attachés à leurs racines et à leur patrie grecque. L’acquisition de la nationalité implique toutefois un certain nombre d’obligations dont la militaire n’est pas la moindre. » [BOURNOVA 2024 p. 300-301]

N’ayant jamais cessé de manifester son attachement à la France (qui le lui rendit en retour, l’élevant au rang d’officier de la Légion d’honneur par décret du 30 décembre 1886, rendu sur le rapport du ministre des Affaires étrangères, plus tard à celui de commandeur s’il faut en croire les qualités dont il se para à la fin de sa vie), membre de diverses sociétés savantes françaises (dont l’Académie des sciences, dont il fut élu membre correspondant pour la section de médecine et chirurgie le 2 juillet 1900), il fut aussi généreux en dons, en faveur par exemple de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France, et créa différents prix, l’un sur la lèpre à la Société française de dermatologie, un deuxième attribué à l’interne des hôpitaux de Paris ayant obtenu la 3e place au concours de la médaille d’or, un troisième consistant en une médaille destinée à récompenser chaque année un interne des hôpitaux s’étant particulièrement dévoué aux malades confiés à ses soins.

 

La fortune paradoxale d’un texte sur l’onanisme

En 1978 paraissait aux éditions Solin, dans la collection « Petite bibliothèque des étonnements » inaugurée à cette occasion, le texte d’une communication scientifique de Zambaco parue dans la revue L’Encéphale en 1882, « Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles ». L’éditeur en faisait la réclame en écrivant :

« Cette observation sembla assez pertinente à César Lombroso (…) pour qu’il la cite un peu plus tard comme particulièrement représentative d’une sorte de “folie morale”. Mais la folie morale de qui ? »

L’observation fut en effet citée par Cesare Lombroso dans L’Homme criminel dès sa troisième édition [LOMBROSO 1884 p. 132-133], y compris donc dans l’édition française parue d’après la quatrième édition [LOMBROSO 1887 p. 124-126]. Après un prologue où Zambaco déplorait d’une part la répression des maisons de tolérance dans l’Empire ottoman et donc l’impossibilité pour un homme de « livrer issue à sa fougue virile » [ZAMBACO 1882 p. 88], d’autre part l’indulgence accordée aux relations homosexuelles mâles ou femelles, en un mot la décadence de l’Orient, il s’attachait à décrire un double cas d’onanisme chez des petites filles, qu’il décrivait avant tout comme des perverses :

« À force de se toucher et de s’exciter, la sensibilité des parties sexuelles devint si grande que la bonne, en tirant brusquement la chemise de l’enfant, pendant qu’elle l’habillait, lui fit éprouver comme un transport électrique qui a fait vibrer tout son être. X… a rougi ; sa respiration devint saccadée, sa peau moite, sa figure comme illuminée ; en quelques secondes la sensation voluptueuse a atteint son apogée. » [ZAMBACO 1882 p. 264]

Démuni, les menaces et la coercition ne produisant pas l’effet escompté, Zambaco prit conseil auprès d’une autorité médicale de premier plan :

« Pendant mon voyage à Londres, pour assister au Congrès médical international (j’ai eu la chance de me rencontrer avec M. le Dr Jules Guérin. J’ai soumis à notre éminent confrère le cas désespérant de ces deux enfants et lui demandai son avis. M. le Dr J. Guérin m’a affirmé avoir guéri des jeunes filles affectées du vice de l’onanisme et lorsque tout traitement avait échoué, en brûlant le clitoris au fer rouge.

De retour à Constantinople, je n’ai pas eu de mal à faire accepter par la famille le conseil du savant académicien. J’ai voulu commencer l’expérimentation par la petite Y… » [ZAMBACO 1882 p. 267]

Après avoir fini par cautériser au fer rouge « le clitoris et l’entrée du vagin, chez toutes les deux sœurs » et avoir constaté la guérison radicale de l’une, l’absence d’effet chez l’autre, il n’en conclut pas moins :

« Nous croyons donc que, dans les cas semblables à ceux qui ont été soumis à notre observation, on ne doit pas hésiter à avoir recours, et de bonne heure, au fer rouge pour combattre l’onanisme clitoridien ou vulvaire des petites filles. » [ZAMBACO 1882 p. 274]

Texte particulièrement révoltant, sa réédition ne manqua pas de susciter des recensions témoignant à la fois de l’apport des recherches foucaldiennes (Surveiller et punir. Naissance de la prison avait paru en 1975 [FOUCAULT 1975]) et d’une fascination esthétique morbide. Roland Jaccard, qui présentait le texte dans le journal Le Monde, écrivait ainsi :

« Pour notre bonheur, voici qu’il est exhumé des archives où il sommeillait, et réédité dans une Petite bibliothèque des étonnements, précieuse autant qu’élégante. Nul doute que les lecteurs les plus blasés y trouveront leur miel, autant que les historiens de la médecine et des mœurs. En effet, cette « communication scientifique », si elle est souvent d’une perversité atroce et d’un réalisme presque insoutenable, vaut d’abord par son style : elle se lit comme une nouvelle de Maupassant. » [JACCARD 1979]

Le mensuel de vulgarisation historique L’Histoire lui consacrait quelques pages en 1984 dans un numéro consacré à « L’amour et la sexualité » [GUERRAND 1984].

La même année, le dramaturge Jean-Michel Rabeux s’emparait à son tour de ce texte puissant et le mettait en scène au Festival d’Avignon et au Théâtre des Arts de Cergy-Pontoise. La pièce fut reprise en 1988 au théâtre national de Chaillot, au théâtre national de Strasbourg, au TNP Villeurbanne, et en 2008 à la MC93 Bobigny.

Mais si cette communication fut repérée par Lombroso, elle fut par ailleurs très peu citée et rien n’indique qu’elle eût une audience étendue. Qu’en conclure ? Cette communication fut probablement relativement anecdotique dans le parcours académique de Zambaco. Il n’en reste pas moins que ses confrères, quelles qu’eussent pu être leurs réactions, ne se dispensèrent pas de le publier et de lui donner ainsi du crédit, permettant la continuation d’un système de violence médicale et patriarcale.

 

Un humaniste et/ou un eugéniste ?

En dépit de cette histoire atroce, force est de constater que Zambaco apparut à ses confrères comme un humaniste et un ardent défenseur des émancipations.

S’intéressant principalement aux pathologies dermatologiques ou y associées, il y insistait lorsqu’elles revêtaient un caractère éminemment sociétal, telle l’existence des eunuques, objet d’un ouvrage paru chez Masson en 1911 [ZAMBACO 1911]. Dans ce véritable pamphlet politique, il pourfendait ce qu’il considérait comme des « stigmates encombrants » empêchant l’Empire ottoman et son nouveau régime constitutionnel de devenir pleinement un État moderne, l’eunuchisme et l’esclavage, « absolument inconciliables avec les mots sublimes, liberté, égalité, fraternité, justice » [p. 4] :

« […] est-il possible d’admettre, logiquement, la proclamation libératrice d’une constitution avec la survivance de la vente d’êtres humains, comme des bêtes de somme et celle d’individus mutilés et privés ainsi brutalement du merveilleux don de la création de se reproduire conformément aux lois de la nature ? » [ZAMBACO 1911 p. 5]

S’indignait-il, avant de dresser un état des abolitions de l’esclavage et de souligner la persistance des discriminations, ainsi aux États-Unis d’Amérique :

« Et voyez donc, à l’heure actuelle, comment on continue à traiter les anciens esclaves, les frères de couleur, refusés aux omnibus, chassés de la société des blancs, lynchés brutalement par la populace blanche pour la moindre peccadille !

Et il s’agit d’une république égalitaire, fraternelle où la liberté brille et émane de 46 étoiles étincelantes. On y brûle les noirs émancipés, après les avoir enduits de pétrole !

Et les autorités contemplent ! » [ZAMBACO 1911 p. 8-9]

Après l’esclavage, il passait à l’eunuchisme, qui était selon lui le symptôme d’une société où la femme était dégradée, humiliée, maintenue en état d’infériorité, en somme « la femme immolée au caprice exclusif de l’homme dont elle est la chose et le joujou » [ZAMBACO 1911 p. 12] et d’en vanter l’émancipation, l’instruction… et la morale.

Car ses considérations n’en étaient pas moins morales, en effet, et il se faisait fort de défendre, plus que l’individu, un modèle de société, promouvant par exemple la castration prophylactique et pénale :

« Une mesure de défense de la société pour préserver la collectivité des tarés qui encombrent les prisons et les établissements publics où l’on relègue ces non-valeurs qui engendreraient, le cas échéant, une progéniture douée d’une prédisposition morbide analogue, presque fatalement.

La castration pénale constitue un moyen préventif, un procédé de sélection pour l’amélioration de l’espèce humaine, comme dans la zootechnie. » [ZAMBACO 1911 p. 246]

Solution eugéniste radicale qu’il eût bien volontiers appliquée aux apaches parisiens ou aux alcooliques, lui qui voyait dans « les grévistes, les syndiqués, les anarchistes, les communards » un « flot montant de criminalité et de licence », des « destructeurs de la société, de la civilisation et de la paix sociale » [ZAMBACO 1911 p. 247].

 

La lèpre

Mais Zambaco fut avant tout un spécialiste de la lèpre et la plupart de ses publications lui furent consacrées. Il s’imposa à l’Académie de médecine comme le principal connaisseur de la lèpre dans l’Empire ottoman [ZAMBACO 1887] [ZAMBACO 1889]. De ses très nombreuses contributions, parues dans les revues scientifiques, il tira quelques synthèses monographiques destinées à faire date.


En 1891, il fit ainsi paraître, en français chez Masson, Voyages chez les lépreux, imposant volume de 406 pages. Dans ce premier grand ouvrage, il affirmait la dimension sociale de son travail, déclarant se placer « au double point de vue de la science et de l’humanité » [ZAMBACO 1891 p. 1]. Récusant l’idée préconçue selon laquelle la lèpre était une maladie disparue, un souvenir du moyen-âge, il en rappelait la présence, y compris en Europe, en Norvège par exemple. Il s’indignait contre l’illogisme qui faisait cloîtrer les lépreux tandis que les tuberculeux, syphilitiques, scarlatineux, diphthéritiques, typhiques, varioleux, ne l’étaient pas :

« Cette terreur qu’inspirent les lépreux a augmenté partout, en Orient, depuis les discours éloquents des contagionnistes à la tribune de l’Académie de médecine de Paris, dont l’écho a retenti partout grâce aux journaux, et depuis l’anathème lancé contre le fameux Chinois des îles Sandwich. » [ZAMBACO 1891 p. 6]

Bien plus, il insistait sur le devoir d’humanité qui incombait aux gouvernants :

« Mais je soutiens que la civilisation, et avant elle l’humanité imposent aux gouvernements le devoir de prendre soin des malades qui sont dans la misère, quelle que soit l’affection dont ils souffrent. Ils leur doivent des hôpitaux et des asiles convenables au lieu de les laisser dans les rues ou de les parquer comme des bêtes fauves dans des hangars puants où, dévorés par la vermine et grouillant dans la plus affreuse promiscuité, ils engendrent des lépreux et des avortons ! L’humanité et la morale se révoltent à la vue de ces débris humains qui gémissent sur la paille, crèvent de faim et pourrissent dans leurs haillons inondés du pus de leurs ulcères. » [ZAMBACO 1891 p. 7-8]

Évacuant le travail froid accompli dans des laboratoires, à l’aide de bibliothèques et de microscopes, Zambaco insistait sur l’importance de l’observation clinique. De fait, son ouvrage était ensuite composé d’une série de vingt-cinq chapitres, détaillant les lépreux dans un habitat spécifique : Égypte, Jérusalem, île de Samos, Chypre, Mételin, Chio, Crète, Tchesmé, Smyrne, Brésil, Aïvali, mont Athos, etc., la très grande majorité des cas étudiés se trouvant dans le sein de l’Empire ottoman, le pénultième chapitre étant dévolu à « La lèpre au congrès d’Athènes » (c’est-à-dire de 1887), où il livra une communication intitulée : « La lèpre est-elle contagieuse ? », et le dernier chapitre, inspiré de sa propre pratique et occupant plus de cent pages (p. 304-406), « Les lépreux de Scutari près Constantinople ».

En 1897, il récidivait avec Les lépreux ambulants de Constantinople, ouvrage de 462 pages richement illustré de 47 planches (photographies, dessins), reprenant d’ailleurs celles publiées avec son mémoire de l’Académie de médecine [ZAMBACO 1897]. L’ouvrage était principalement composé d’observations cliniques, classées selon une séméiologie lépreuse : Troubles du système capillaire prémonitoires de la léprose ; Érythèmes noueux, érysipéloïde, papuleux et autres de la léprose ; Altérations épidermiques dans la léprose ; Lèpre blanche, Leuké d’Hippocrate, Alphée, le Morbus phœnicus d’Aetius, la Morphée de plusieurs pièces du musée Saint-Louis où on la désigne aussi sous le nom de sclérodermie, de Morphea alba plana de Wilson, et de trophonévrose ; Lèpre tubéreuse ; Lèpre antonine, anesthésique, nerveuse ou de Danielssen ; La lèpre mutilante ; L’Aïnhum des auteurs n’est qu’une modalité de la lèpre mutilante ; Lèpre ulcéreuse ou Lazarine ; Lésions lépreuses de la langue, du voile et du palais ; Les lésions oculaires de la lèpre ; La lèpre infantile ; Lèpre et syphilis ; Lèpre et sclérodermie ; De la survivance de la léprose en France et dans toute l’Europe centrale.

Entre ces deux ouvrages, il avait marqué les débats de l’Académie de médecine en mettant en exergue la survivance de la lèpre sur le territoire français, au moyen de deux communications, « Les Lépreux de la Bretagne en 1892 » [ZAMBACO 1892 a] (à ce sujet, voir aussi [LEJEUNE 1969]) et « La lèpre dans le midi de la France en 1893 » [ZAMBACO 1893], et d’une longue discussion sur les cagots des Pyrénées et la lèpre [ZAMBACO 1892 b].

Clinicien, homme de pratique, Zambaco fit de la question contagionniste l’un de ses combats les plus acharnés :

« La contagiosité de la lèpre constitue une question scientifique et sociale des plus importantes. » [ZAMBACO 1891 p. 8]

Zambaco combattit sans cesse la doctrine contagionniste qui fit pourtant assez rapidement l’objet d’un consensus scientifique. Gerhard Armauer Hansen avait découvert le bacille de la lèpre le 28 février 1873, publiant dès 1874 [HANSEN 1874]. Les recherches sur cet agent pathogène bactérien se poursuivirent, aboutissant à la Ière Conférence internationale de la lèpre, qui se tint à Berlin en 1897. Au cours de ce congrès, non seulement le rôle pathogène du bacille du Hansen fut considéré comme prouvé, mais l’isolement et la ségrégation des lépreux y furent recommandés pour lutter contre la contagion, recommandation entérinée par la IIe Conférence internationale tenue à Bergen en 1909 [VITAUX 2020 p. 109]. Ces mesures ne pouvaient pas ne pas indigner l’humaniste que Zambaco prétendait être.

« Un sentiment de profonde pitié avait amené Zambaco à s’occuper de la lèpre et des lépreux (comme il l’avait amené à s’occuper des eunuques) ; la crainte de voir rétablir les léproseries du moyen âge le hantait et l’avait sans doute trop mis en défiance contre la doctrine de la contagion de la lèpre, doctrine qu’il combattait sans cesse et que ses travaux n’ont pas entamée. » [THIBIERGE 1913 p. 119]

En publiant en 1907 un ouvrage de 385 pages sur la question, La Contagion de la lèpre en l’état de la science [ZAMBACO 1907], synthèse de ses publications sur la question, il le dédiait « à la mémoire de l’illustre léprologue Norwégien le Dr Danielssen qui étudia la lèpre, pendant plus de 40 ans, sur le grand livre de la nature. Pour prouver la non-contagiosité, il l’inocula, impunément, à vingt personnes, en commençant par lui-même. » Il achevait l’ouvrage en prenant l’exemple d’un lépreux pourchassé aux États-Unis d’Amérique, ajoutant : « Ces cruelles persécutions ont partout lieu depuis la néfaste conférence de Berlin. Nous sommes continuellement informé d’actes de sauvagerie perpétrés contre les lépreux. » [ZAMBACO 1907 p. 385]

Demeuré anticontagionniste intransigeant, Zambaco suscita chez les auteurs chargés d’en faire l’éloge quelques pirouettes miséricordieuses, tel Édouard Jeanselme, qui écrivait : « Mais sa conviction, sa sincérité, étaient si profondes que, parmi ses adversaires, il ne comptait que des amis. » [JEANSELME 1913 p. 229]

Par un curieux retour du refoulé, Jean-Baptiste Piot-Bey, lorsqu’il prononça son éloge à ses funérailles, lui prêta une figure léonine, autrement dit l’un des traits supposément distinctifs alors attribués aux lépreux :

« Tout en lui respirait la force et l’énergie. Sa robuste stature, son masque léonin aux traits fortement accentués, ses grands yeux vifs abrités d’épais sourcils, sa voix forte au débit rapide, ses gestes brusques faisaient de lui le prototype de l’homme d’action. » [PIOT-BEY 1913 p. 615]

Contesté, contredit, dépassé de son vivant, Zambaco demeura l’homme d’une œuvre faite d’observations cliniques.

 

La donation Zambaco

Ce fut de son vivant, et en accord avec sa foi dans l’observation clinique, que Zambaco décida de fonder un prix à l’Académie de médecine. Depuis le Caire, le 3 janvier 1912, il écrivit en effet au président de l’Académie de médecine :

« En même temps que cette lettre ou à peu près, vous parviendra un chèque du Crédit Lyonnais de dix mille francs (10,000) que je prie l’Académie d’accepter de ma part pour fonder un prix Biennal c’est-à-dire, les arrérages serviront à décerner, tous les deux ans, un prix, conformément aux règlements de l’Académie, à l’auteur du meilleur travail sur la lèpre ou sur une question concernant cette maladie (par exemple, étiologie, contagion, traitement, etc.)

Je désirerais que ce travail eût pour base l’observation clinique, qu’il s’appuie sur des faits cliniques minutieusement étudiés.

Si l’Académie ne décernait pas ce prix, faute de concurrents ou bien de travaux méritant cette récompense, la somme d’argent non accordée serait ajoutée aux arrérages nouveaux et grossirait ainsi la valeur de la récompense, la fois suivante.

J’espère que vous voudrez bien, Monsieur le Président, m’accuser réception de cette lettre et que l’Académie consentira à accepter ce don bien modeste et incapable d’exprimer mes sentiments de reconnaissance et de dévouement envers elle. » [Dossier Donation Zambaco]

L’Académie fit diligence ; après avoir remercié le donateur le 17 janvier 1912, elle obtint le 3 février 1912 l’autorisation ministérielle d’accepter le don. Le même mois, elle fit acheter par la Caisse des dépôts et consignations pour près de 10000 francs, 315 francs de rente 3 % sur l’État, lui permettant de prévoir une dotation biennale de 600 francs. Afin qu’une somme de 600 francs fût réellement disponible sur les arrérages, il fallait de plus que le prix ne fût mis au concours pour la première fois qu’en 1914.

L’Académie de médecine compléta les attendus du prix en interdisant l’anonymat et le partage. En séance du 5 mars 1912, le président faisait état de la donation de Zambaco et précisait que ce dernier était leur « plus ancien associé national ».

Au cours des années, l’inflation entraîna une érosion monétaire qui rendit presque nulles les dotations. À partir de 1970, la dotation consista en la remise d’une médaille. Après une dernière attribution en 1978, le prix fut fondu, en 1981, avec les fondations Boulongne, Marchoux, Roussilhe, Brault et Gaucher, pour donner un prix de “dermatologie syphilis” d’une valeur de 1460 francs.

 

Les lauréats

Année Nombre de candidatures Prix
1914 1 Prix non décerné.
1916 1 Prix à M. le Dr Barbézieux, médecin de 1re classe de l’assistance médicale en Indochine, directeur des léproseries du Tonkin (à Hanoï) : Lèpre et lépreux en Indochine (Rapport d’une mission d’étude faite en Annam, en Cochinchine et au Cambodge en mars-septembre 1915).
1918 2 Prix à M. le Dr G. Barbézieux, de Paris : La lèpre et les lépreux au Laos. Mention honorable à M. le Dr James-Albert Honey de New Haven, Connecticut U.S.A. : Des altérations des os dans la lèpre.
1920 1 Prix non décerné.
1922 1 MM. le Dr Menaut, médecin de 2e classe de l’Assistance et H. Baisez, médecin-major de 2e classe des troupes coloniales, à Talence (Gironde) : La lèpre au Cambodge (étude critique).
1926 1 M. le Dr J. Reenstierna, professeur à la Faculté de Médecine de Stockholm : Reproduction expérimentale de la lèpre chez les singes inférieurs.
1928 0
1930 2 Prix à M. le Dr Markianos, de Paris : Série de travaux sur la lèpre humaine et la lèpre des rats. Mention honorable à M. le Dr Giacardy, de Tarbes : Etude sur un cas de lèpre autochtone avec gestation et naissance d’un enfant sain.
1938 2 Prix à Mme le Dr Delanoé, de Mazagan (Maroc) : Traitement mixte de la lèpre.
1948 1 Prix à M. Jeanson, de Paris : Note sur le soulagement des névrites hanséniennes par l’emploi de l’inocalo-sédatif.
1951 1 Prix à M. le Dr Tisseuil, De la lèpre.
1964 Prix à M. Claude Jardin, de Marseille : Agents thérapeutiques et remèdes traditionnels contre la lèpre.
1966 Prix, à titre honorifique, à Mlle le Dr Trinh Thi Kim Mong Don, de Saïgon : Essai sur l’utilisation en pratique courante de quelques procédés de détection du bacille de Hansen. Prix à M. le Professeur André Carayon, de Dakar : Ensemble de travaux sur la chirurgie de la lèpre.
1968 Prix, à titre honorifique, à M. le Dr René Rollier, de Casablanca : Ensemble de travaux sur la lèpre.
1970 Prix à M. le Professeur Bourrel, de Marseille : Travaux sur la chirurgie de la lèpre.
1972 Prix à Mme le Dr Dominique Bernuau, de Sèvres : Aspects histologiques de la lèpre tuberculoïde et de la maladie de Besnier-Boeck-Schaumann.
1974 Prix à M. le Pr Pierre Saint-André, de Bamako : Ensemble de travaux sur la lèpre.
1978 Prix au Docteur Evelyne Frouin, de Koumac (Nouvelle-Calédonie) : Aspects de la lèpre en Nouvelle-Calédonie.

Les affiliations professionnelles ou institutionnelles des lauréats offrent sans surprise une cartographie qui double à la fois la carte de la prévalence lépreuse et celle de l’empire colonial français : Hanoï et Saigon au Vietnam, Mazagan (aujourd’hui El-Jadida) et Casablanca au Maroc, Bamako au Mali, Koumac en Nouvelle-Calédonie. Elles mettent également en exergue l’appartenance aux troupes coloniales, à la Marine, ou à d’autres instances de la médecine militaire.

 

Jérôme van Wijland

 

Quelques publications de Zambaco :

[ZAMBACO 1978] Demetrius Zambaco, Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles, Paris, Solin, 1978 (Petite bibliothèque des étonnements).

[ZAMBACO 1882] Dr Zambaco, « Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles », L’Encéphale. Journal des maladies mentales et nerveuses, 2e année, 1882, p. 88-96 ; 260-274.

[ZAMBACO 1887] Zambaco, « Mémoire sur la lèpre observée à Constantinople », Mémoires de l’Académie de médecine, tome 35 (1887), p. 1-80 ; 6 pl.

[ZAMBACO 1887] Zambaco, « La Lèpre en Turquie, Bulletin de l’Académie de médecine », Bulletin de l’Académie de médecine, 53e année, 3me série, tome XXII, 1889, séance du 13 août 1889, p. 148-164.

[ZAMBACO 1891] Zambaco Pacha, Voyages chez les lépreux, Paris, G. Masson, éditeur, 1891.

[ZAMBACO 1892 a] Dr Zambaco Pacha, membre correspondant national, « Les Lépreux de la Bretagne en 1892 », Bulletin de l’Académie de médecine, 56e année, 3e série, tome XXVIII, 1892, séance du 23 août 1892, p. 309-354.

[ZAMBACO 1892 b] Discussion sur les cagots des Pyrénées et la lèpre, Bulletin de l’Académie de médecine, 56e année, 3e série, tome XXVIII, 1892, séance du 31 octobre 1892, p. 626-644.

[ZAMBACO 1893] M. le Dr Zambaco-Pacha correspondant national, « La Lèpre dans le midi de la France en 1893 », Bulletin de l’Académie de médecine, 57e année, 3e série, tome XXIX, 1893, séance du 9 mai 1893, p. 504-563.

[ZAMBACO 1897] Zambaco Pacha, Les Lépreux ambulants de Constantinople, Paris, Masson et Cie, éditeurs, 1897.

[ZAMBACO 1907] Zambaco Pacha, La Contagion de la lèpre en l’état de la science, Paris, Masson et Cie, éditeurs, 1907.

[ZAMBACO 1911] Démétrius A. Zambaco Pacha, Les Eunuques d’aujourd’hui et ceux de jadis, Paris, Masson et Cie, éditeurs, 1911.

[ZAMBACO 1914] Démétrius Al. Zambaco Pacha, Anthologie. La Lèpre à travers les siècles et les contrées, Paris, Masson & Cie, éditeurs, 1914.

 

Bibliographie :

[BALZER 1914] Félix Balzer, « Zambaco-Pacha (Démétrius) », Bulletin de la Société française de dermatologie et de syphiligraphie, 25e année, 1914, séance du 20 avril 1914, p. 189-192.

[BOURNOVA 2024] Eugenia Bournova, « La réussite sociale d’une élite formée à Paris. Familles et généalogies des médecins grecs nés en Grèce et dans la diaspora (deuxième moitié du XIXe siècle-début du XXe siècle) », dans Claire Fredj, Nathalie Sage Pranchère et Jérôme van Wijland (dir.), Hippocrate sans frontières : soigner en terre étrangère au XIXe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2024 (Collection Perspectives historiques. Série médecine), p. 283-321.

[FOUCAULT 1975] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, [Paris], Gallimard, 1975.

[GUERRAND 1984] Roger-Henri Guerrand, « Haro sur la masturbation ! », L’Histoire, n° 63, janvier 1984, p. 99-102.

[HADZIIOSSIF 1980] Christos Hadziiossif, La colonie grecque en Egypte (1833-1856), Thèse de doctorat de troisième cycle, Université de Paris-Sorbonne, (Paris IV), Ecole Pratique des Hautes Études, IVe section, 1980, 540 p.

[HANSEN 1874] G. Armauer Hansen, « Indberetning til det Norske Medicinske Selskab i Christiania om en med understøttelse af Selskabet foretagen reise for at anstille : undersøgelser angående spedalskhedens årsager, tildels udførte sammen med forstander Hartwig », Norsk Magazin for Lägevidenskaben, 3die Række 4de Bind, 1874, p. 1-88 ; I-LIII.

[HEMMING 1871] « Zambaco v. Cassavetti », dans G. W. Hemming (ed.), The Law Reports. Equity cases, including Bankruptcy Cases, before the Master of the Rolls, the Vice-Chancellors, and the Chief Judge in Bankruptcy, vol. XI. 1870-1.-XXXIV Victoriæ, London, William Clowes and Sons, 1871, p. 439-446.

[JACCARD 1979] Roland Jaccard, « Le médecin et la petite fille. Un document atroce sur l’onanisme au XIXe siècle », Le Monde, 19 janvier 1979, p. 16.

[JEANSELME 1913] Édouard Jeanselme, « Le Dr Zambaco-Pacha », Revue de médecine et d’hygiène tropicales, tome X, 1913, p. 229-230.

[KOUZIS 1924] Aristotelis P. Kouzis, ημήτριος ΖαμπακόςΠασάς. Λόγος επιμνημόσυνος απαγγελθείς τη 23 Μαρτίου 1924 εν τη αιθούση των τελετών του Πανεπιστημίου, εν Αθήναις, Το Αθήνησι Πανεπιστήμιον, 1924, 19 p.

[LEJEUNE 1969] F. Lejeune, « Quand Zambaco Pacha “chassait” le lépreux en France (D’après une correspondance inédite – 1892-1893) », Histoire des Sciences médicales, 1969, vol. 3 n° 2, p. 75-83.

[LOMBROSO 1884] Cesare Lombroso, L’Uomo delinquente in rapporto all’antropologia, giurisprudenza ed alle discipline carcerarie. Delinquente-nato e pazzo morale, Terza edizione completamente rifatta, Roma, Torino, Firenze, Fratelli Bocca, 1884.

[LOMBROSO 1887] Cesare Lombroso, L’Homme criminel. Étude anthropologique et médico-légale. Criminel-né. Fou moral. Épileptique, Traduction sur la IVe édition italienne, Paris, Félix Alcan ; Turin, Bocca frères, 1887.

[PIOT-BEY 1913] Jean-Baptiste Piot-Bey, « Discours prononcé à la levée du corps de Zambaco Pacha, à l’Hôpital français du Caire, le 9 décembre 1913 », Bulletin de l’Académie de médecine, 77e année, 3e série, tome LXX, 1913, séance du 23 décembre 1913, p. 614-616.

[THIBIERGE 1913] Georges Thibierge, « Le Dr Zambaco-Pacha », Paris médical, 4e année, n° 3, 1913-1914, 20 décembre 1913, p. 119.

[TRIBUNE MÉDICALE 1913] La Tribune médicale, 47e année, n° 12, décembre 1913, p. 549.

[VITAUX 2020] Jean Vitaux, Histoire de la lèpre, Paris, Que sais-je ? – Humensis, 2020 (Que sais-je ? Histoire ; n° 4187).

 

Inventaire du prix Zambaco :

Acad. Méd. Prix Zambaco

 

Comment citer cet article :

Jérôme van Wijland, « Les prix de l’Académie – XV. Zambaco Pacha (1829-1913) et le prix éponyme (1914-1978) », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 12 juin 2026. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/prix-zambaco/

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