Correspondance – VII. L’année 1895

Dans les archives de l’Académie de médecine sont conservées les liasses de la correspondance dite des particuliers. Si la majeure partie de cette correspondance émane, de fait, de particuliers, médecins ou non, elle contient également des lettres d’académiciens et, même, des échanges à usage interne à l’Académie. Cette série de billets aura pour objectif de mettre en valeur l’intérêt des nombreux courriers reçus chaque année par l’Académie de médecine.

Poursuivons l’exploration de la correspondance avec l’année 1895, composée de 498 pièces. Pour des raisons pratiques et scientifiques (afin de pouvoir éventuellement comprendre la logique du déclassement), les lettres trouvées dans les liasses mais datées d’années précédentes sont laissées à l’année où elles ont été trouvées.

 

Les académiciens : élections et décès

Comme nous avons eu l’occasion de le souligner dans les précédents billets de cette série, la correspondance dite des particuliers comporte de nombreuses pièces touchant à la vie académique et à celles des académiciens.

Près d’une cinquantaine de lettres sont ainsi relatives à l’élection à l’Académie de médecine. Plus d’une vingtaine d’entre elles en effet concernent des candidatures à des places de membre ; on y retrouve des noms déjà fameux, certains étant élus peu après, tels Paul Reclus (1847-1914), élu le 9 juillet 1895, Antonin Poncet (1849-1913) le 28 janvier 1896, ou Samuel Pozzi (1846-1918) le 25 février 1896, d’autres devant faire preuve de patience, tels Victor Hutinel (1849-1933), élu le 27 juin 1899, Édouard Kirmisson (1848-1927) le 23 juin 1903 ou encore Édouard Quénu (1852-1933) le 17 novembre 1908 !

Plus d’une vingtaine d’autres lettres sont des lettres de remerciements consécutives à une élection comme membre de l’Académie de médecine ; elles émanent pour beaucoup de membres étrangers, par exemple des Italiens Ottavio Morisani (1835-1914), Francesco Durante (1844-1934) ou Edoardo Perroncito (1847-1936).

Cet ensemble complète ainsi utilement les informations connues et les pièces éventuellement présentes dans les Dossiers biographiques.

En 1895, l’Académie de médecine déplore naturellement des décès, dont 7 de membres titulaires, dont Aristide Verneuil ou Hippolyte Larrey, fondateur, en janvier de la même année, d’un prix [VAN WIJLAND 2022]. La « filleule » de ce dernier, la célèbre espionne Juliette Dodu, nous livre à son sujet un témoignage poignant de sa lente et douloureuse agonie, écrivant, depuis Bièvres, le 3 septembre 1895, soit plus d’un mois avant le décès du baron le 8 octobre :

« M. le baron Larrey est à l’agonie, il ne reconnaît plus personne et ne peut plus boire depuis 24 heures ; il n’a pas remué depuis ce matin, sa respiration est oppressée avec arrêts prolongés. Il a reçu les derniers sacrements sans s’en apercevoir du moins, je le suppose. Je vous enverrai une dépêche lorsque la mort l’aura délivré de ses souffrances. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 283].

Felix Hoppe-Seyler, professeur de chimie physiologique à Strasbourg, alors prussienne, témoigne à l’Académie sa reconnaissance d’avoir été élu comme membre correspondant étranger, avant de décéder quatre jours plus tard [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 237-238]. L’élection a-t-elle eu lieu trop tard, ou l’émotion a-t-elle été trop forte ?

Parmi tous les décès, celui de Louis Pasteur tend à éclipser les autres. Le fils du chimiste, le diplomate Jean-Baptiste Pasteur (1851-1908), écrit à l’Académie dès le lendemain du décès de son père le 28 septembre 1895, depuis Villeneuve l’Étang (Garches), pour l’en informer [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 357].

Achille Kelsch (1841-1911) quant à lui, jeune académicien encore et future cheville ouvrière du service de la vaccine, tient à se justifier de n’avoir pas suivi le cortège dans les rangs de l’Académie, écrivant de Gérardmer, le 7 octobre 1895 :

« Je me suis rendu à Paris hier, pour assister aux obsèques de notre Immortel Pasteur. Mon intention était de prendre ma place derrière le bureau de l’Académie. Mais en raison de mes attaches à l’Institut Pasteur, j’ai été sollicité par ses chefs de service à me joindre à eux dans le cortège, avec MM. Grancher et Straus. C’est ce qui est la cause de mon absence dans vos rangs ; j’ai tenu à vous la faire connaître, et à vous prier de l’agréer comme mon excuse d’avoir faussé politesse à notre compagnie avec laquelle je suis de cœur partout. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 259]

Le même jour, Antonio Matheus Pereira Júnior, secrétaire de l’Association lisboète de secours mutuels José E. Coelho de Magalhães, nommée d’après l’homme politique et publiciste de gauche, José Estêvão Coelho de Magalhães (1809-1862), témoigne de la renommée internationale du chimiste et de l’importance des Instituts Pasteur à l’étranger, celui de Lisbonne venant d’être créé l’année-même, voyant son activité dans un premier temps « limitée à l’importation et […] dépositaire des sérums et des vaccins de l’Institut Pasteur fabriqués à Paris » [RUI PITA BELL PEREIRA 2017 p. 67] :

« (…) grand sage et protecteur, de l’humanité Louis Pasteur le méritant, qui par ses découvertes scientifiques, a contribué de façon, à ce qu’il fût établi chez nous un Institut, auquel le Portugal doit des services au plus haut dignes d’importance (…) » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 364]

 

Le service de la vaccine

Le service de la vaccine suscite une correspondance variée [VAN WIJLAND 2025]. La plupart des lettres y sont relatives, d’une part à l’envoi de candidatures au concours de la vaccine ou aux conditions de participation audit concours, de l’autre à la réception de médailles au titre du même service. À ce dernier sujet, une question revient de manière récurrente dans la correspondance : une récompense donnée au titre d’un service donne-t-elle le titre de lauréat ? S’il s’agit d’un prix, la réponse est affirmative, comme l’Académie le précise à Clovis Salnelle qui, en qualité de président du syndicat médical de l’arrondissement de Bernay, avait posé la question à l’Académie [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 55]. Mais il n’en est rien s’il s’agit d’une mention, d’une récompense, ou bien d’une des nombreuses médailles décernées chaque année.

Le service, à vocation nationale, sert également de modèle à des structures plus locales. Paul André Lop, chef de clinique d’accouchements à l’École de médecine de Marseille, demande ainsi à l’Académie le renvoi du devis complet pour l’installation d’un institut vaccinal départemental, afin de le soumettre à l’examen de la commission des finances du département [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 300].

L’Académie poursuit ses missions de délivrance de vaccin aux départements. Dans le Maine-et-Loire, le préfet accepte en 1892 la fourniture gratuite de vaccin de génisse aux vaccinateurs du département [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 308-309]. Le préfet des Vosges demande puis remercie, en 1889, de l’envoi de 300 tubes de vaccin, dans la perspective de la réorganisation du service de la vaccination dans le département des Vosges, chaque tube devant servir à vacciner 25 à 30 personnes. Le préfet précise de surcroît les contraintes de calendrier propres au département, c’est-à-dire une vaccination surtout aux mois de mai, juin et juillet [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 486-487]. Dans le cadre d’une demande du préfet des Pyrénées-Orientales au sujet du service de la vaccination des pupilles de l’hospice Saint-Jean de Perpignan, le secrétaire perpétuel Jules Bergeron préconise l’envoi de 3 tubes tous les 10 jours :

« Or, chaque tube de vaccin renferme une quantité de lymphe suffisante pour six sujets au moins, de sorte que deux ou trois tubes au plus par semaine répondraient à tous les besoins du service de vaccination des enfants assistés (…) » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 36]

Cette mission s’étend évidemment au contexte colonial, comme en attestent un échange de lettres, de 1889, relatives à la vaccination antivariolique en Tunisie [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 464-466] :

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que par suite de la fréquence des épidémies de variole dans les villes de la Régence, le Gouvernement Tunisien a, depuis quelques années institué un service de vaccination gratuite. Malheureusement ce service n’a pas donné jusqu’à ce jour les résultats qu’on en pouvait espérer, et cela est dû à la difficulté qu’a rencontrée le médecin chargé de la vaccination publique de se procurer une quantité suffisante de bon vaccin. Il est à remarquer en effet que, obéissant à un ancien préjugé les indigènes se refusent à la vaccination de bras à bras, et que d’autre part l’entretien de génisses vaccinifères occasionnerait des dépenses auxquelles le budget Tunisien ne pourrait faire face pour l’instant. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 466]

L’Académie répond positivement à la demande d’envoi de 200 tubes de pulpe vaccinale pour le service des vaccinations publiques.

Au-delà même de l’empire colonial, le service de la vaccine peut être appelé à jouer un rôle humanitaire et diplomatique. Ainsi, Alphonse Guillois (1854-1919), vice-consul de France à Angora, en Turquie d’Asie (aujourd’hui Ankara), remercie de l’envoi de deux tubes de vaccin de génisse, informant qu’il a revacciné sa famille (composée de 6 personnes âgées de : 40, 38, 11, 10, 6 et 4 ans 1/2), et demandant l’envoi de sérum de cheval, puis trois mois plus tard, de l’envoi de 10 tubes de pulpe de vaccin de génisse et de 10 flacons de sérum antidiphtérique, qui vont permettre, selon ses dires, de rendre « un immense service à cette population pauvre et ignorante » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 225-226].

L’action du service de la vaccine de l’Académie de médecine est aussi une action locale, qui se concrétise par des séances hebdomadaires de vaccination. La correspondance concerne parfois des demandes de certificats, parfois exigés pour la scolarisation des enfants. Mme Hamelin, qui demeure chez un certain M. Delalande, marchand de vin à Conches, dans l’Eure, réclame ainsi l’envoi du certificat de son fils Jules Édouard Langlais, vacciné à l’Académie de médecine en mai 1890 [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 230]. Cette couturière a déjà perdu deux garçons nés d’un premier lit, Lucien Anselme Langlais à l’âge de 11 mois en avril 1886, Ernest Louis Langlais à l’âge de 5 ans et demi en décembre 1886.

Pour permettre le fonctionnement du service, des aménagements logistiques et instrumentaux sont constamment nécessaires. Louis-Ernest Peyron (1836-1908), directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique à Paris, autorise en mars 1890 l’Académie de médecine à faire ouvrir à ses frais une porte charretière dans la grille du boulevard Saint-Germain pour permettre l’entrée des voitures qui transportent les génisses vaccinifères [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 370].

En 1895, le service de la vaccine se porte acquéreur pour un coût de 250 francs d’un broyeur de pulpe vaccinale, inventé par le docteur Georg Theodor Chalybäus (1838-1919) et fabriqué par August Euler à Dresde [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 118-121]. La base de la machine ressemble à s’y méprendre à une machine à coudre. Le Dr Chalybäus n’a pas manqué d’éditer, en français aussi – quoique dans un français approximatif par endroits –, une notice de présentation de son appareil pour la trituration du vaccin animal.

 

Prix et médailles

Parmi les missions qu’elle a développées au cours des années, l’Académie de médecine compte celle ressortissant à l’émulation scientifique ou à la lutte pour l’hygiène publique. Elle se concrétise par l’attribution, chaque année, de différents prix fondés, de leur vivant ou par testament, par des donateurs médecins, philanthropes fortunés, parfois simples bourgeois déterminés à honorer la mémoire d’un proche et à lutter contre une maladie. À ces prix s’ajoutent des dizaines de médailles, d’or, de vermeil, d’argent ou de bronze, décernées à des personnes ayant mérité au titre des différents services de l’Académie, tel le service de la vaccine, celui des eaux minérales ou celui des épidémies.

Pour l’année qui nous occupe, plusieurs lettres concernent des attributions de médailles et des dizaines d’autres les candidatures à différents prix de l’Académie.

Deux d’entre elles, quoique bien trop tardives, attestent cependant de la renommée internationale de l’Académie et de l’écho que certains de ses prix peuvent recevoir à l’étranger. Jules A. Mathieu par exemple, médecin à la Nouvelle Orléans, s’enquiert en mars 1894 des conditions pour prendre part au prix relatif aux signes certains de la mort. L’Académie lui répond que ce prix, le prix d’Ourches, a été décerné le 17 mars 1874 à cinq lauréats [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 322], soit vingt ans auparavant ! (au sujet de ce prix singulier, voir [CAROL 2021]). J. Wilson Shields, de Chicago, écrit une lettre semblable en février 1895 [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 444].

 

L’Académie de médecine, une institution d’experts

Hors des candidatures aux prix, de nombreuses lettres contiennent des remèdes secrets, de nouveaux instruments, l’affirmation des vertus de telle source d’eau minérale, etc. L’Académie est ainsi sollicitée pour donner du crédit aux prétentions des uns et des autres. Un tel a trouvé un remède contre la rage, tel autre contre les diarrhées chroniques, la fièvre, le croup, la dysenterie, les maux de gorge, la diphtérie, le mal de dents, l’ongle incarné, les maladies scrofuleuses, l’épilepsie, l’influenza ou encore le choléra.

Dans le billet consacré à la correspondance de 1894, nous avons vu que « certains des courriers se caractérisent précisément par la mise en œuvre d’une méthode scientifique » et que, « plus encore, le découvreur de remède, si peu instruit soit-il, peut mettre en place de véritables protocoles scientifiques » [VAN WIJLAND 2026]. De fait, le détenteur de remède peut être parfaitement conscient du risque d’encourir le ridicule en s’adressant à une institution savante. Clément Fournier par exemple, commis des contributions indirectes à la sucrerie de Pithiviers, dans le Loiret, soumettant à l’appréciation de l’Académie de médecine, un remède contre l’épilepsie, prend soin de mettre en garde l’Académie :

« Je guéris l’épilepsie (le haut mal). Oh ! ne riez pas, Messieurs, ne vous moquez pas ! Le rire moqueur en France ne coûte pas beaucoup à certaines personnes, aux ignorants infâmes. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 202]

Le titre de docteur en médecine demeure néanmoins un argument d’autorité privilégié, même lorsqu’il procède par voie héréditaire. Ainsi Ollivier de Badié, de Nice, prétend-il détenir le secret pour concevoir un enfant mâle ou un enfant femelle, secret qui remonterait à son grand-père, docteur en médecine de Montpellier (ayant soutenu sa thèse en 1815), aurait été transmis à son père, notaire et maire de sa commune, puis à lui-même [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 20].

Pour emporter l’adhésion, les prétendants peuvent avoir recours au sens moral ou au sens civique des académiciens. Dans le billet relatif à la correspondance de 1894, nous avions croisé Léopold Buron aîné, négociant à Tours, qui outre son procédé pour guérir les brûlures promouvait des œuvres de bienfaisance [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1894 n° 66-67] [VAN WIJLAND 2026]. Quelques mois plus tard, il écrit de nouveau à propos de son spécifique contre les brûlures et accidents, en ajoutant un argument de poids pour la préparation de la revanche :

« Je m’engage en outre à fournir à mon pays 80 % de défenseurs en plus du nombre actuel en faisant guérir les enfants et les adultes, victimes des plus graves accidents. Par mes procédés, les chairs, le derme, l’épiderme et le duvet qui les recouvre renaissent comme par enchantement et, les phalanges et les articulations retrouvent la même souplesse et la même agilité qu’avant les plus terribles accidents. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 104].

 

Au secours des indigents… ou des phénomènes : l’illusion du désespoir ?

Pour beaucoup, les institutions médicales paraissent offrir un dernier recours lorsque la pauvreté, l’infirmité, la vieillesse, ne permettent plus d’envisager d’issue positive à sa propre existence. Pourtant, le dépouillement des archives ou du Bulletin de l’Académie de médecine donne à penser que ce genre de démarche est voué presque exclusivement à l’échec.

Ernest Pierlot, militaire âgé de 33 ans seulement, établi à Sedan, « ayant fait 22 mois de Sénégal (haut Fleuve) ancien sous-officier de tirailleurs sénégalais médaillé », se déclare « parfaitement décidé à [s]e livrer à l’Académie de médecine » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 374].

Potdevin, domicilié 128, Rue du Mont-Cenis à Montmartre, propose de vendre son corps à l’Académie :

« Je suis un ancien militaire. Âgé de 72 ans. Atteint d’accès et de douleurs névralgies dans la figure du côté droit. Je désirerais que vous preniez des informations en ma personne. Je voudrais me vendre à l’Académie de médecine comme grand phénomène. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 385]

Le désespoir dicte les actes les plus radicaux. Victor Deshay, domicilié à Paris, lègue par testament son cadavre à l’Académie de médecine :

« Je me nomme Victor Deshay, mais je suis né sous le nom de Tronquit (ma mère n’était pas mariée) le 30 décembre 1842, à l’hospice de la « Bourbe ». J’ai été reconnu par mon père le 20 mai 1863 par un acte notarié reçu par Me Dumas, 24, Boulevard St-Denis (aujourd’hui Me Thérit, même étude, même adresse). Pendant toute mon enfance j’ai manqué des choses essentielles à la vie matérielle et ce, aux dépens de mon développement physique et pendant tout ma vie j’ai souffert moralement en même temps que j’avais à surmonter les obstacles qui se multipliaient pour moi à tous les âges sans que je pusse les vaincre. En un mot j’ai été leurré, trompé, dupé, déçu, exploité, spolié et volé (c’est la pure vérité). Je n’ai jamais été ambitieux, je me serais contenté de peu, mais j’ai toujours été abandonné et trahi par ceux qui par devoir auraient dû me secourir, m’assister et m’aider. Je suis marié depuis 1873 et j’ai une satisfaction. J’ai assuré jusqu’à ce jour l’existence de ma femme et de quatre enfants mais un obstacle plus fort que les autres se présente devant moi aujourd’hui que j’ai moins de force pour résister ; j’aime mieux me sacrifier que de compromettre l’avenir de mes enfants qui auront plus de ressources présentement qu’ils n’en auraient plus tard si je voulais persister à vivre. Mon testament dira le reste. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 150]

La presse en effet se fait l’écho de ce drame :

« M. Victor Deshay, artiste peintre, habitant 19, rue des Lilas, s’est suicidé en avalant un poison dont on n’a pu encore reconnaître la nature. M. Deshay, qui était dans une belle situation de fortune, avait déjà attenté à ses jours, en essayant de s’asphyxier. On attribue son suicide à des chagrins intimes. » [Le Journal des artistes, 13e année, n° 41, 14 octobre 1894, p. 763]

Le 3 mars 1895, un certain Thle (Théophile ? Théodule ?) Travers 5, rue de la Clef, demande l’appui de l’Académie de médecine pour être admis aux Incurables d’Ivry.  Il joint une carte de visite du célèbre vulgarisateur scientifique Louis Figuier, priant l’Académie de s’occuper de la position malheureuse de son ex-secrétaire M. Travers [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 461-462]. Cependant, l’écriture semble être la même que celle de la lettre, et Louis Figuier est décédé le 8 novembre 1894. Contrefaçon dictée par le désespoir ? Sans avoir pu l’identifier de manière certaine à notre auteur, nous avons repéré un certain Théophile Travers (1831-1895), habitant du 5e arrondissement, inhumé le 15 juillet 1895 au cimetière du Montparnasse.

 

Aux femmes la patrie peu reconnaissante

Les femmes constituent une catégorie particulière de ces correspondants poussés par la nécessité. Aux malheurs éprouvés par les hommes, elles adjoignent les charges de famille, le veuvage qui les précipite dans la misère… Une partie de leurs demandes ne sont pas de simples aumônes, mais des autorisations ou des recommandations leur permettant d’exercer une activité, un métier pour survivre.

La veuve Griller par exemple, domiciliée 102, rue de Charenton à Paris, demande l’autorisation de soigner des malades « sur la voie publique » :

« Je vous prierais d’être assez bon de faire part à ces Messieurs les docteurs chirurgiens et médecins un certificat de permission pour soigner malades et blessés sur la voie publique je suis enfant et élève de l’assistance publique fille de service hospitalière de l’hospice Cochin de Corbeil et d’Abbeville ne trouvant pas d’ouvrage attitré je me suis dévouée à soigner les blessés à domicile. Je n’ai aucune ressource pour la fin de mes jours. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 215]

Dans l’étude que nous avons conduite avec François Léger sur la commission de l’hygiène de l’enfance de l’Académie de médecine, nous avions pris l’exemple d’une sage-femme du Morbihan, Rose Bauduin (1844-1916), qui, entre 1877 et 1887, s’était vu attribuer six médailles d’argent, deux médailles d’or et un prix de 500 francs, pour montrer qu’au XIXe siècle la valeur scientifique des mémoires continuait de prévaloir sur le seul zèle du candidat :

« La commission privilégie les travaux fondés sur l’observation directe, même si elle reconnaît à l’occasion ne pas être en mesure de vérifier les données.

En 1895, à la demande du préfet du Morbihan, le ministère de l’Intérieur transmet pour examen à l’Académie un travail statistique de Rose Bauduin, sage-femme à Vannes. Chargé de l’examiner, Charles Porak en évalue principalement le caractère scientifique. Relayant ses conclusions, le secrétaire perpétuel répond au représentant du ministère que “si le travail de Mlle Bauduin ne présente pas d’intérêt, au point de vue scientifique, il témoigne du moins d’un zèle et d’un dévoûment professionnel…” Mais il estime que les récompenses qu’elle a précédemment obtenues au titre du service de la vaccine valent suffisamment reconnaissance et décide de ne pas lui décerner de médaille. » [LÉGER VAN WIJLAND 2021 p. 188-189]

Le courrier que la Vannetaise Rose Bauduin adresse peu après à l’Académie, dans l’espoir d’obtenir une licence de bureau de tabac, éclaire d’un jour beaucoup plus social l’énergie et le dévouement de la sage-femme :

« J’ai eu l’honneur de remettre à Monsieur le Préfet du Morbihan qui vous l’a transmis, par l’intermédiaire du Ministère de l’Intérieur, un résumé des travaux que j’ai effectués depuis l’année 1865 à Vannes, c’est-à-dire depuis trente ans que j’exerce dans cette ville, malheureusement pour moi, ces travaux, toujours pénibles, surtout en hiver où il faut souvent aller à la campagne la nuit, ne m’ont donné (ayant surtout affaire à la classe peu aisée) pécuniairement que bien peu de résultats et ayant eu en outre des charges de famille très lourdes à supporter. Aujourd’hui âgée de 51 ans, très fatiguée et souvent malade, je ne puis plus espérer travailler  bien longtemps, c’est pourquoi j’ai demandé l’obtention d’un bureau de tabac qui puisse m’aider à vivre, tout en continuant à rendre, tant pour les accouchements que pour la vaccination, tous les services que je pourrai ; je suis, il est vrai, déjà, titulaire d’un bureau à Terre rouge, près d’Auray, mais je n’ai jamais pu installer ce bureau faute de local ; il faudrait faire bâtir une maison, qui serait la sixième de la localité, or, si j’avais les moyens de faire construire, je n’importunerais personne de mes demandes. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 32]

La vente de son corps à la science demeure une option. Du moins est-ce celle qu’envisage la veuve Chevallier, domiciliée au 48, cours de Vincennes. Végétarienne depuis 30 ans et ne buvant « que de l’eau filtrée », elle décrit ses accouchements et précise avoir déjà été le sujet d’observations, du docteur Mattei vers 1861-1862 :

« Ayant pensé, qu’après ma mort, mon corps pouvait être utile à la science, par un vice de conformation intérieur occasionné par les convulsions internes, ce qui a été cause que j’ai eu des accouchements plus que laborieux car ils se terminaient par des opérations. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 124]

Elle n’omet pas d’indiquer son statut familial et social :

« J’ai eu 68 ans le 2 octobre 1895. Je suis seule au monde. J’ai perdu mes deux fils mon mari, et mon avoir. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 124]

Aux misères du corps et aux dangers de l’accouchement peuvent se surajouter les malheurs du mariage. Perine Dufour en est – semble-t-il – un parfait exemple. Épouse de Florentin Musse, cultivateur au Mesnil-Saint-Firmin dans l’Oise, elle écrit à l’Académie pour lui demander de la soutenir dans sa demande de divorce, dans un courrier alambiqué mais qui laisse transparaitre un caractère déterminé :

« Je remercie beaucoup le docteur Peugnier [sic pour Paul Peugniez (1859-1943)] des grands services qu’il a fait pour moi à l’égard de mon opération de l’utérus le lendemain que je suis arrivée refusant de donner ma signature sans le consentement de mon mari le docteur a signé pour moi sans doute que mon argent lui faisait plaisir. Mon opération a dû lui faire son bonheur, la veille de son départ pour le congrès de Rome le 14 mars 1894. J’ai mon ménage comme font les femmes de cultivateurs avant mon départ pour Amiens et fait 6 kilomètres à pied sans être fatiguée pour aller le consulter le 10 il m’a opérée le lendemain de mon arrivée à l’hôtel-Dieu d’Amiens. Cela serait pour demander une séparation avec mon mari. » [BANM, Acad. Méd. Correspondance 1895 n° 159]

Jérôme van Wijland

 

Références bibliographiques :

[CAROL 2021] Anne Carol, « Constater la mort sans le médecin ? Le prix du marquis d’Ourches à l’Académie de médecine (1869-1874) », Histoire, médecine et santé, n° 16 (2021), p. 57-78.

[LÉGER VAN WIJLAND 2021] François Léger et Jérôme van Wijland, « Un “Centre de direction, d’action et d’informations” : la commission de l’hygiène de l’enfance de l’Académie de médecine (1866-1999) », dans Emmanuelle Berthiaud, François Léger et Jérôme van Wijland (dir.), Prévenir, accueillir, guérir : la médecine des enfants de l’époque moderne à nos jours, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2021 (Histoire et civilisations), p. 179-206.

[RUI PITA BELL PEREIRA 2017] João Rui Pita, Victoria Bell, Ana Leonor Pereira, « Histoire de la pharmacie au Portugal (1900-1950) : l’industrie pharmaceutique et la pharmacie d’officine », Revue d’Histoire de la Pharmacie, 104e année, Tome LXV, n° 393, 1er trimestre 2017, p. 65-76.

[VAN WIJLAND 2022] Jérôme van Wijland, « Les prix de l’Académie – VI. Le prix Larrey (1896-1980) », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 2 avril 2022. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/prix-larrey/.

[VAN WIJLAND 2025] Jérôme van Wijland, « Correspondance – V. L’année 1893 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 20 septembre 2025. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1893.

[VAN WIJLAND 2026] Jérôme van Wijland, « Correspondance – VI. L’année 1894 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 2 janvier 2026. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1894.

 

Pour citer ce billet :

Jérôme van Wijland, « Correspondance – VII. L’année 1895 », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 25 septembre 2026. Disponible à l’adresse : https://bibliotheque.academie-medecine.fr/correspondance-1895.

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