Maladie et mort de Léopold, duc de Lorraine (1679-1729)

Une partie du cours de L3 en histoire de la médecine à l’époque moderne (HI06Y080 Histoire de la médecine et de la santé dans l’Europe moderne, université Paris-Cité) est consacrée à la transcription, à l’édition et à l’analyse de documents manuscrits dans une perspective d’initiation à la recherche. Le fonds récemment inventorié et numérisé de l’Académie royale de chirurgie offre des possibilités riches et variées pour des travaux individuels et collectifs.

Le dossier consacré à la « maladie et mort de Léopold, duc de Lorraine » a été retenu, au cours de l’année universitaire 2024-2025, pour son ampleur limitée, la cohérence de l’ensemble et la diversité des questions abordées. Il apparaît assez inhabituel dans le fonds. Il ne s’agit ni du fonctionnement de l’Académie, ni d’une des nombreuses observations soumises à l’institution et dont les académiciens établissent un rapport. Il est composé essentiellement de lettres adressées par Léopold, duc de Lorraine (1679-1729) à La Peyronie (1678-1747) en 1722 et 1723, avant la création de l’Académie, et qui ont été conservées parmi ses papiers.

C’est une fistule anale qui justifie la correspondance marquée par les hésitations du duc quant à l’opportunité d’une opération douloureuse et son recours aux remèdes d’un empirique. Des considérations sociales et politiques se mêlent aux enjeux strictement thérapeutiques. Le dossier se conclut par un bref compte rendu de l’ouverture du cadavre post mortem en 1729.

L’ensemble est constitué de 20 pièces, conservées sous la cote BANM, ARC 8 d8 n° 1-20 et relatives à la maladie et à la mort de Léopold, duc de Lorraine, datées de 1722-1723 et de 1729. Nous publions ici les transcriptions de deux de ces lettres, signalées comme les autres dans l’inventaire en ligne disponible dans Calames.

La première émane de Jean Baptiste Le Voyer, premier chirurgien du duc de Lorraine, qui y critique les soins donnés par un empirique :

« Lunéville, le 14e aoust 1722

Bien que les sentimens de Messieurs Maréchal, La Peyronie, Thibaut et le mien eussent été conformes, ensuite de la relation que je leur avois donné le 12 avril dernier concernant l’opération proposée pour guérir radicalement Son Altesse Royale de la fistulle à l’anus dont il estoit question, cette uniformité d’avis n’a pu prévaloir aux promesses flateuses d’un empirique nommé Musnier, qui assuroit pour lors comme il fait encor aujourd’huy, de le guérir complètement sans le secours de l’incision. Voilà néanmoins trois mois et demi coulés innutilement. L’auguste malade a souffert et souffre encor de vives douleur. Les injections journalières qu’il reçoit le plus souvent par l’anus et quelquefois par l’orifice externe de la fistulle en sont les causes occasionnelles. À quoy aboutira cette quantité de seringades ? que deviendront les promesses du seringueur ? À en juger par l’état présent, il ne réussira pas. Trop heureux même si après avoir épuisé la patience de Son Altesse Royale, il ne l’abandonne dans une situation plus fâcheuse que celle où il était le 22 avril qui est le commencement de sa témérité et de son entreprise.

Je dis donc que les injections plus ordinaires se font par la voye de l’anus avec une seringue courte, dont la canulle est perforée en sa circonférence. Elle contient environ 3 ou 4 onces, qu’on a vu plusieurs fois la liqueur injectée sortir de dedans en dehors par le trou externe et que cette liqueur est d’un blanc trouble tirant sur le verdâtre d’une qualité saline fort piquante, et un peu stiptique, que son impression faite sur la langue d’une manière désagréable accompagnée de beaucoup de salivation a duré plus de trois heures et que j’en fis l’expérience le premier jour.

Les mêmes injections dans le comencement ont été faites six fois par jour dans ces derniers tems. Il a été jusque huit, moitié le matin et autant le soir à des heures éloignées du repas. Chacune desquelles ont esté suivies d’une abondance de substances ressemblant à des glaires tantost de couleur blanche, quelques-uns grisâtres et le plus grand nombre de couleur bleu clair, par gros pelotons si abondans que la totalité de ses substances filandreuses iroit à plus de vint livres si on les avoit pesées régulièrement. Voilà ce qui sert de lure à bien des gens qui regardent cette évacuation comme un prodige, et dont l’ignare Musnier tâche de faire profit, en disant que cette bone dépuration de toute l’habitude capable de guérir le mal présent et d’en garantir pour toute la vie. C’est ainsi qu’il abuse les grands et les petits.

Une autre sorte d’injections, que j’apelle extraordinaire parce que la matière en est différente, se font par l’orifice externe de la fistulle et lorsqu’il se trouve bouché comme il arrive quelquefois, il ne balance pas à l’ouvrir avec une grosse épingle pour faciliter l’entrée de la canulle. Cette liqueur est couleur de rouge clair, je ne l’ay pas goûtée mais elle est infiniment plus douloureuse que l’autre. Celle-cy poussée de dehors en dedans traverse l’intestin, s’écoulle par l’anus, cause de très cuisantes douleurs, irrite les hémorroïdes et produit du gonflement avec chaleur dans toute la circonférence de la partie affectée. Il ne s’en sert qu’une ou deux fois le matin et autant le soir à trois quart d’heure d’intervale.

Il donne familièrement des lavement d’eau tiède avec de l’huile d’amandes douces. Il a fait saigner trois fois et purger six ou sept. Cette pratique bizarre et ridicule, dans toutes les circonstances soit pour la manière de porter l’injection soit par la qualité des ingrédiens qui la comportent, me fait craindre qu’à force d’injecter, il ne dilate l’ulcère de plus en plus et ne fasse quelque nouveau sinus avec augmentation de calosité.

J’en ay fait mon pronostic dès le commencement. Je l’ay répété plusieurs fois. Cela n’a servi et ne sert de rien. La prévention où l’on est de guérir sans incision l’emporte sur tout et, quoy que le terme soit long et ennuyeux sans aparence de guérison jusqu’à ce jour, on est point encor rebuté et l’on prend pour se maintenir dans cette idée que je nomme fausse les certificats de quelques personnes de considération comme de sûrs garands, parce qu’ils assurent que leur guérison par cette voye n’est arrivée qu’au terme de quatre mois. Comme si de pareilles atestations n’étaient pas sujetes à l’erreur, eu égard aux espèces de fistulles à moins qu’elles ne fussent autorisées par des chirurgiens capables d’en juger.

Voilà ce qui s’est passé jusqu’à présent. Quelles en seront les suites ? Le tems nous l’apprendra. Mais à juger suivant les aparences, puisque la dureté se maintient sans estre diminuée, que la supuration se reproduit de tems à autre, toujours avec une douleur proportionnée au plus ou moins de pus qui s’en écoulle, et que ce pus est presque toujours séreux ou sanieux. Je conclus par provision qu’il en faudra venir à l’opération proposée et qu’il eut été avantageux pour les malade de s’i estre soumis plustost que de s’exposer aux inconvéniens fâcheux qui peuvent et doivent résulter d’une méthode si déraisonnable, et faire d’une maladie qui n’étoit que simple dans sa naissance une afaire qui pouroit devenir sérieuse.

Levoyer » [BANM, ARC 8 d8 n° 2. Transcription réalisée par Tristan Guillon et Emma Sivignon]

La seconde de ces lettres a été écrite par Léopold lui-même :

« À Nancy, ce 30 mars 1723

Je crois que vous me jugerés, Monsieur, plus malade d’esprit que de corp, à vous répéter souvent la mesme schose. La Semeyne sainte, jointe à un peu d’excès peut-estre, m’a causé un peu de devoiment, mais beaucoup de bisle. Je ne puis du tout retenir ces excréments quoy qu’ils ne fussent pas fort liquides. Cela a fait que l’on m’a fait prendre hier un dragme de rubarbe en substence, ce qui ne m’a pas fait le mesme effect que les médecinnes liquides. J’ay toujours peyne à retenir mes vents. Cette incommodité me gesne infiniment.

Nos médecins et sirugiens voudroient me seringer et fomenter avec des schoses qui raffermiroient ses partys mais je ne feray rien sans que vous ne me l’ayés conseillés. Je voudrois bien pouvoir reconnoistre les obligations que je vous ay.

Je souhaiterois infiniment que par vos soings scachant que ils ont tous deux toutte l’amitie et estime possible pour vous que vous vouliés un peu tâcher de raccomoder le prince d’Armmagnak et de Lixheim ensemble. Rien au monde ne me feroit plus de plaisir, et de pouvoir vous conveinqure de monne amitié.

Léopold » [BANM, ARC 8 d8 n° 9. Transcription réalisée par Appoline Cuquemy, William Lemaître et Louna Maucorps]

 

François Zanetti

Maître de conférences en histoire moderne à l’université Paris-Cité

 

Sources :

BANM, ARC 8 d8 n° 1-20 : Maladie et mort de Léopold, duc de Lorraine (1722-1723 ; 1729)

 

Remerciements : 

Claire Tiné, Palais des ducs de Lorraine – Musée lorrain (fondé en 1850 par la Société d’Histoire de la Lorraine et du Musée lorrain)

Tagués avec : , ,