La rubrique « Insolite ? » propose des documents dont la présence dans notre bibliothèque peut paraître au premier abord incongrue mais s’explique in fine.
Qu’est-ce qu’un calendrier perpétuel ? Voici la définition qu’en donne l’Encyclopédie de Diderot, D’Alembert et Jaucourt (1751-1772) :
« Calendrier perpetuel. On appelle ainsi une suite de calendriers relatifs aux différens jours où la fête de Pâque peut tomber ; & comme cette fête n’arrive jamais plûtard que le 25 Avril, ni plûtôt que le 22 Mars, le calendrier perpétuel est composé d’autant de calendriers particuliers, qu’il y a de jours depuis le 22 Mars inclusivement, jusqu’au 25 Avril inclusivement ; ce qui fait 35 calendriers.
On trouve un calendrier perpétuel fort utile & fort bien entendu, dans l’excellent ouvrage de l’Art de vérifier les dates, par des religieux Bénédictins de la congrégation de S. Maur. » [ENCYCLOPÉDIE 1752 p. 555a]
Conçu donc tout d’abord dans une perspective calendaire chrétienne, son utilisation s’est ensuite laïcisée. Un siècle et demi plus tard, le Nouveau Larousse illustré en donne une définition qui n’a plus rien de religieux et qui paraît de surcroît plus claire :
« Il n’y a pas d’autre procédé, pour connaître le jour qui correspond à une date donnée, ou, inversement, les dates relatives à tel jour donné de la semaine, que de faire entièrement le calcul en se reportant à une date fixe, primitivement connue ; le calendrier perpétuel a pour but de présenter la plus grande partie de ces calculs tout effectués, en les groupant sous forme de tableaux d’une lecture facile et rapide. Les plus connus sont ceux de G.-D. Moret, E. Marbeau, G. Denigès, P. Chenevier. » [LAROUSSE 1898-1899 p. 402]
Lit-on, avant d’y découvrir le mode d’emploi du calendrier perpétuel Moret, constitué de trois tableaux.
* * *
Le document que la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine a acquis cette année 2025 est un calendrier perpétuel restreint à une période chronologique, les années 1824 à 1829.
Sur une feuille épaisse, de dimensions L. 53,5 × H. 41 cm, écrite à l’encre brune, l’auteur a ménagé trois espaces centraux : au-dessous, des lettres dites dominicales A, B, C, D, E, F et G qui correspondent aux années ; au-dessus, un tableau intitulé « Lettres dominicales » et, au milieu, un tableau intitulé « Cadre des jours ».
Au moyen de ce calendrier, on peut trouver le jour de la semaine si l’on en connaît la date, ou inversement. Par exemple, pour savoir quel jour de la semaine était le 8 août 1829, quand Jules de Polignac (1780-1847) prit la tête d’un gouvernement ultra, appelé à sombrer avec le régime de la Restauration en juillet 1830, il suffit de constater successivement (voir fig. ci-dessus) : 1) que l’année 1829 correspond à la lettre D ; 2) que l’intersection du mois d’août et de la lettre D dans le tableau des « Lettres dominicales » renvoie au jour « Samedi » ; 3) enfin, que dans le tableau « Samedi » du « Cadre des jours », le 8 correspond à un samedi. On sait dès lors que le 8 août 1829 était un samedi.
Pour les années bissextiles 1824 et 1828, deux lettres dominicales sont notées. La première correspond aux mois de janvier et de février, la deuxième aux mois suivants. Prenons l’exemple des élections législatives de 1824 qui eurent lieu les 25 février et 6 mars 1824 et aboutirent à la constitution d’un chambre dite « retrouvée » (par référence à la chambre dite « introuvable », d’août 1815), composée de 413 députés ultraroyalistes et de 17 députés libéraux. Pour trouver le jour du premier tour, il faut se référer à la lettre dominicale D : le 25 février 1824 était un mercredi ; pour trouver celui du second tour, il faut se référer à la lettre dominicale C : le 6 mars 1824 était un samedi.
Un tel calendrier permet également de déterminer une année si l’on connaît le nom du jour, le jour et le mois. Si l’on devait se rappeler que le sacre de Charles X dans la cathédrale de Reims s’était tenu un dimanche 29 mai, on retrouverait par le cheminement inverse l’année, à savoir 1825.
Au-delà de son aspect purement pratique, ce calendrier perpétuel a fait l’objet d’une ornementation singulière. Son auteur, que nous ne connaissons pas, l’intitule « Souvenir d’un médecin ». Les fleurs, les couronnes tressées, les étoiles, les colonnes doriques y abondent. Surtout, il est décoré de cartes et vignettes présentant une sorte de panthéon médical et scientifique, allant des personnages mythologiques, tel Esculape, ou de l’Antiquité, tel Hippocrate, jusqu’aux médecins ou aux scientifiques les plus contemporains, tels Desgenettes, Fourcroy, Bichat, Cuvier, etc. Au moment où ce calendrier est conçu – on peut présumer qu’il l’est à la veille de l’an 1824 –, plusieurs d’entre eux sont en vie, tels Desgenettes ou Cuvier par exemple. Tout en haut de ce monument commémoratif, sont juchés un coq – le coq gaulois sans doute –, un serpent goûtant à une coupe – la coupe d’Hygie –, et un arbuste – un olivier ?
Quelques-unes des vignettes, disposées comme des cartes à jouer éparpillées autour du monument que constitue le calendrier perpétuel stricto sensu, jouant le rôle de fiches mnémotechniques, comportent des commentaires, ainsi :
« Desgenettes s’inocule la peste en présence de l’armée d’Égypte Jaffa (1799) ».
Les textes ne sont pas toujours complets, la disposition des cartes empêchant souvent de lire la fin du texte, bien que les fragments de texte soient manifestement disposés de manière à pouvoir le compléter mentalement :
« Dioscorid[e] // auteur du seul ouv[rage] // complet de mat[ière] // médicale d[e] // l’antiqui[té] »
Tout en bas à droite du calendrier, figure aussi une carte déchirée, sur laquelle on lit :
« Harvey, démontre le 1er le mécanisme de la grande circulation.
J.ques Dubois, (Sylvius) inventa l’art des injections vasculaires au 16e siècle
Ruisch, a su les perfection[ner à un] point inimitable au 17e siècle. »
Si rien ne permet d’affirmer que ce sont des cartes à jouer, sinon leur format, elles figurent à tout le moins des fiches cartonnées. Or il a été établi que les cartes à jouer sont un cas particulier de fiches, servant à la prise de notes. Jean-François Bert, Jérôme Lamy et d’autres ont récemment étudié ces détournements et ces usages savants de la carte à jouer au XVIIIe siècle :
« Ces petits cartons imprimés sur une face et vierge sur l’autre, déclassés de leur fonction ludique, ont […] constitué, à l’époque moderne, des supports fréquents de notes érudites, d’ébauches de raisonnement, de renseignements bibliographiques, d’argumentaires ramassés, de données élémentaires. » [BERT LAMY 2023 p. 5]
Les auteurs rappellent que la fiche et l’un de ses avatars la carte à jouer, l’une des surfaces privilégiées du savoir en construction, est « mobile, remplaçable et surtout déplaçable », qu’elle « est beaucoup plus flexible dans ses usages et délivre le scripteur de toutes les continuités imposées par le carnet. » : « (…) les fiches peuvent être une excroissance matérielle et surtout mémorielle de l’esprit du savant. » [BERT LAMY 2023 p. 14]
De fait, les cartes ou petites fiches disposées dans ce calendrier perpétuel condensent une histoire érudite de la médecine et de ses « grands hommes » telle que la conçoit ce médecin du XIXe siècle.
Paradoxalement, en les couchant sur le papier, l’auteur leur ôte la capacité de mobilité et de modularité qui les rend si pratiques à l’usage. Quoi qu’il en soit, par le soin que son auteur a apporté à sa réalisation, ce calendrier perpétuel constitue à la fois une curiosité et témoigne, dans le même temps, du cadre conceptuel et historique d’un médecin français du premier tiers du XIXe siècle.
Jérôme van Wijland
Lien vers l’inventaire :
[BANM, Ms 1173 (2044) cg] Souvenir d’un médecin. Calendrier perpétuel pour les années 1824 à 1829. [Avant 1824.] Manuscrit. 1 feuillet. L. 53,5 × H. 41 cm.
Références bibliographiques :
[ENCYCLOPÉDIE 1752] [Jean Le Rond dit d’Alembert], « Calendrier perpétuel », Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome II : B-CEZ, A Paris, Chez Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand, MDCCLI [sic pour 1752], p. 555a.
[LAROUSSE 1898-1899] « Calendrier », dans Claude Augé (dir.), Nouveau Larousse illustré. Dictionnaire universel encyclopédique, tome deuxième, Paris, Librairie Larousse, [1898-1899], p. 401-402.
[BERT LAMY 2023] Jean-François Bert et Jérôme Lamy, « Introduction. Noter, inscrire, compiler : les cartes à jouer comme outils du savoir », dans Jean-François Bert et Jérôme Lamy (dir.), Les Cartes à jouer du savoir. Détournements savants au XVIIIe siècle, Basel, Schwabe Verlag, 2023 (Heuristiques ; vol. 1), p. 5-26.
Pour citer cet article :
Jérôme van Wijland, « Insolite ? – V. Un panthéon médical en calendrier perpétuel », Site de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine [en ligne]. Billet publié le 31 octobre 2025. Disponible à l’adresse : http://bibliotheque.academie-medecine.fr/ms-1173-2044/.

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