Manuscrits de l’extrême. Prison, passion, péril, possession

« Mais plus moyen de l’ouvrir. Écrire devient nécessaire » Privé de la capacité de parler ou d’émettre des sons à la suite d’une opération pratiquée en 1976 pour traiter son cancer du larynx, l’écrivain Georges Perros trouve dans l’écriture son seul et indispensable refuge. Mais, en janvier 1978, l’inéluctabilité de son destin ébranle sa confiance dans le pouvoir des mots, impuissance et tristesse qu’il exprime, quelques jours avant de mourir à l’hôpital Laennec, dans un carnet destiné à son ami le chirurgien et poète Loránd Gáspár.

L’exposition « Manuscrits de l’extrême », qui se tient à la Bibliothèque nationale de France, dans son site de Tolbiac, réunit environ 150 manuscrits écrits – ou dessinés – dans des conditions extrêmes d’enfermement, de péril, de détresse, de folie, ou de passion. D’où le sous-titre de l’exposition, qui lui sert également de cadre scénographique, chaque manuscrit étant rangé dans une de ces catégories, qu’une couleur distingue : le gris vaut pour prison, le rouge pour passion, le vert pour péril, le bleu pour possession.

 

À nombre d’égards, cette exposition, dont Laurence Le Bras, conservatrice en chef au département des manuscrits de la BnF, est la commissaire, intéressera les chercheurs en histoire de la médecine et de la santé. Les notices de son catalogue en offrent un indispensable complément.

On y découvre, par exemple, un carnet de recettes de cuisine tenu par la résistante Odette Peyrot, fin 1944 et début 1945, durant sa captivité au camp de concentration de Ravensbrück. S’il est ciment de la mémoire de la vie d’avant chez les déportés, il exprime plus prosaïquement l’obsession permanente de la faim, et fera écho aux études sur la nutrition en contexte concentrationnaire.

Les drogues ou les expériences liées aux manifestations de l’inconscient sont prétexte à l’exposition de plusieurs documents. Ici, on rappelle l’expérience surréaliste des sommeils hypnotiques menée par le poète Robert Desnos, là, Laurence Le Bras donne à voir les manuscrits mescaliniens d’Henri Michaux ou encore un dessin de Jean Cocteau, issu des notes rédigées, en période de sevrage, à la clinique de Saint-Cloud et publiées en 1930 sous le titre Opium, dans lesquelles il cherche à transmettre les impressions d’un opiomane.

Naturellement, la folie occupe une place importante dans l’exposition. Y est ainsi exposé un manuscrit de 1946 rédigé à l’hôpital Sainte-Anne. Deux documents conservés à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine sont aussi dévoilés au public pour la première fois : un mémoire d’un médecin, Henry Apatowsky, datant de 1889, et la lettre d’un bibliothécaire roumain, Nicola Bassarabeanu, datant de 1908, sur la « métamorphosation du génie humain ».

Il n’y a pas seulement des inconnus : parmi les dizaines de textes délirants qu’Antonin Artaud a écrits durant son internement à l’hospice de Ville-Évrard, en 1939, en est extrait un sort, adressé à « Hitler, chancelier du Reich ». Une place est réservée aux artistes fous, tels le peintre paysagiste du XVIIe siècle Georges Focus (1639/1641-1708) présenté à travers un autoportrait multiple, ou le sculpteur néoclassique Théophile Bra (1797-1863), dont on nous montre plusieurs dessins réalisés, dans les années 1830, peut-être dans le cadre de son projet mystique de musée de la Paix.

L’écriture donne aussi à lire la maladie et la mort. Outre les dernières pages de Georges Perros évoquées supra, on citera les notes prises par Pierre Guyotat avant qu’il ne tombe dans le coma en décembre 1981, ou la transcription par Claude Mendibil, à l’hôpital de Berck, en 1996, des clignements de paupière du journaliste Jean-Dominique Bauby atteint du locked-in syndrome, transcription constituant le manuscrit du livre Le Scaphandre et le Papillon.

 

Jérôme van Wijland

 

Informations pratiques :

Exposition « Manuscrits de l’extrême. Prison, passion, péril, possession »,  Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, du 9 avril 2019 au 7 juillet 2019.

 

Référence bibliographique :

Laurence Le Bras (dir.), Manuscrits de l’extrême, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2019

Tagués avec : , ,