Insolite ? – II. Le Talmud

La rubrique « Insolite ? » propose des documents dont la présence dans notre bibliothèque peut paraître au premier abord incongrue mais se justifie in fine.

Dans les rayonnages de la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine, figure un volume du Talmud de Babylone renfermant les traités Niddah et Taharoth, sous la cote 10453.

Le Talmud de Babylone
Le Talmud constitue le commentaire encyclopédique des commandements religieux contenus dans la Bible hébraïque. Il est composé de la Mishna, un recueil d’enseignements oraux ainsi que de récits homilétiques en langue hébraïque des rabbins palestiniens compilés vers le IIe siècle après J.-C., qu’accompagne un commentaire explicatif, la Guemara, reprenant les enseignements en araméen des rabbins des écoles de la Babylonie et clos au VIe siècle après J.-C.
La première édition complète du Talmud de Babylone, imprimée à Venise entre 1520 et 1523 par Daniel Bomberg, en fixe définitivement la mise en page, la foliotation et la typographie.
Au centre de la page, la Mishna et la Guemara – quand elle existe. Dans la marge intérieure, les commentaires de l’exégète Rachi de Troyes (1040-1105). Dans la marge extérieure, les commentaires de ses descendants ou disciples, les Tossafistes. En marge de ces marges, d’autres commentaires encore.

Page du traité Niddah (Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine, 10453)
Talmud, traité NIddah (10453) Talmud, traité Niddah (10453)

 

La Mishna est divisée en six ordres, traitant de thèmes donnés (les prières, les fêtes, le mariage, les lois alimentaires, etc.), chacun étant composé de plusieurs traités. Le dernier de ces six ordres, l’ordre Taharot, relatif aux lois de pureté rituelle, comporte 12 traités. Ce sont deux de ces traités que le volume conservé à la Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine contient : le traité homonyme Taharot, qui traite des formes d’impureté mineures, en particulier alimentaire (nourriture, boissons, fabrication de l’huile d’olive, etc.), y est précédé du traité Niddah consacré aux lois liées à la menstruation.

Éditer le Talmud à l’époque moderne
Le nombre d’éditions complètes du Talmud est relativement limité : après celle de Venise, on décompte une édition à Bâle (1578-1580), à Cracovie (1603-1605), à Lublin (1617-1622) puis à Amsterdam (1644).
Les Juifs n’ont alors pas le droit de posséder une presse à imprimer. La première impression hébraïque de Berlin est due à un chrétien, Daniel Ernest Jablonski (1660-1741) qui emploie des ouvriers juifs. C’est grâce à son avis favorable que Frédéric Ier de Prusse donne à Michael Gottschalk, imprimeur de Francfort-sur-l’Oder et à Johann Christoph Beckmann, professeur de théologie à l’université de la même ville, l’autorisation de publier le Talmud. Gottschalk et Beckmann impriment alors le Talmud de Francfort-sur-l’Oder (1697-1699). Plus tard, Gottschalk associé avec Jablonski impriment le premier Talmud de Francfort-sur-l’Oder et Berlin (1715-1722), édition à laquelle appartient le volume conservé à la Bibliothèque de l’Académie, daté de 1721/22. Dans une reliure du XVIIIe siècle, l’ouvrage comporte une marque de possession, en hébreu, dans une écriture ashkénaze des XVIIIe-XIXe siècles caractéristique de la communauté juive d’Alsace et de Lorraine.
S’il existe relativement peu d’éditions complètes du Talmud, il existe une production plus importante de traités individuels du Talmud imprimés en caractères hébraïques : d’un coût de production et d’achat bien évidemment moindre, ils permettent de combler les besoins des écoles talmudiques locales tout en faisant l’objet d’un contrôle politique moins scrupuleux. Ainsi, entre 1700 et 1750, environ 120 traités individuels sont imprimés en hébreu. Néanmoins, le traité Niddah ne fait l’objet que d’une seule impression d’après le recensement effectué par Marvin J. Heller, un in-folio imprimé en 1725 à Fuerth par Bonaparte Schneur (Fuerth figure en troisième position pour le nombre de traités individuels imprimés pendant le premier XVIIIe siècle, loin derrière Amsterdam et sa presque voisine Wilhermsdorf mais devant Berlin).

Le traité Niddah
Les lois liées à la menstruation imposent à toute femme mariée, considérée comme impure au moment et après ses règles, de s’en purifier par un bain rituel avant de pouvoir avoir des relations sexuelles avec son mari. Ces ablutions peuvent avoir lieu dans des sources naturelles ou bien, le plus souvent, dans une piscine construite exprès, le mikveh. A la construction de ce mikveh comme aux conditions et pratiques qui entourent la purification sont associées un ensemble de normes strictes décrites dans le traité Niddah.

Montpellier Mikveh

La menstruation y est présentée comme l’une des malédictions d’Ève : pour avoir versé par anticipation le sang d’Adam, en le rendant mortel, elle doit expier son crime en saignant et avec elle, toutes les autres femmes.
A la période d’ « impureté » des femmes sont également associées toute une série de croyances liées à la génération. Ainsi, les enfants conçus durant les règles seraient malformés, malades, handicapés, susceptibles d’avoir la lèpre ou encore pourvus de caractères psychologiques négatifs. C’est au même ordre d’idées qu’il faut attribuer la croyance selon laquelle le fœtus prendrait l’apparence des images ayant impressionné la femme, « très sensible et très érotisée » (Evyatar Marienberg, p. 251) à la sortie du bain rituel. Croyance qu’on retrouve hors du monde juif et que la littérature médicale éclairée du XVIIIe siècle va s’attacher à détruire par de nombreuses publications sur le pouvoir de l’imagination des femmes enceintes.
Savoir d’où provient et par quel truchement ce livre est parvenu dans les collections de la Bibliothèque de l’Académie reste éminemment hypothétique. Tout au plus peut-on présumer que son propriétaire avait une bonne connaissance de l’hébreu, un Juif ou peut-être un protestant, qu’il était peut-être originaire de l’Est de la France, enfin qu’il s’intéressait aux menstrues et à la génération, comme le ferait un obstétricien.

Jérôme van Wijland

Remerciements à Laurent Héricher (BnF) et à Jean-Claude Kuperminc (Alliance israélite universelle), toute erreur m’étant entièrement imputable.

Bibliographie :

Chiarini, Luigi, Le Talmud de Babylone traduit en langue française et complété par celui de Jérusalem et par d’autres monumens de l’antiquité judaïque, 2 vol., Leipzig, J.A.G. Weigel, 1831

Heller, Marvin J., Printing the Talmud: a history of the individual treatises printed from 1700 to 1750, Leiden, Boston (Mass.), Köln, Brill, 1999 (Brill’s series in Jewish studies, 21)

Marienberg, Evyatar, Niddah : lorsque les juifs conceptualisent la menstruation, Paris, Les Belles lettres, 2003

Nizard, Sophie, « Evyatar Marienberg, Niddah. Lorsque les juifs conceptualisent la menstruation », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 140 | octobre – décembre 2007, document 140-59, mis en ligne le 02 juillet 2008, consulté le 28 janvier 2016. URL : http://assr.revues.org/11243

Ouaknin, Marc-Alain, Invitation au Talmud, Paris, Flammarion, 2001 (Dominos ; 224)

Sirat, Colette, « Le Talmud : le texte et les livres », in Le livre et l’historien : études offertes en l’honneur du Professeur Henri-Jean Martin, Genève, Droz, 1997 (Histoire et civilisation du livre ; 24), p. 47-67

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